Les leçons de la crise d’Oka

La crise s’étala sur plus de 128 jours de conflit: routes et pont bloqués, mobilisation d’une centaine de policiers, intervention de l’armée canadienne. Ces événements ont fortement secoué le Québec et ont eu des répercussions à l’échelle mondiale.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La crise s’étala sur plus de 128 jours de conflit: routes et pont bloqués, mobilisation d’une centaine de policiers, intervention de l’armée canadienne. Ces événements ont fortement secoué le Québec et ont eu des répercussions à l’échelle mondiale.

Il y a 30 ans éclatait l’une des plus importantes crises que le Québec moderne ait connues, la crise d’Oka. Cette crise s’étala sur plus de 128 jours de conflit : routes et pont bloqués, mobilisation d’une centaine de policiers, intervention de l’armée canadienne. Ces événements ont fortement secoué le Québec et ont eu des répercussions à l’échelle mondiale.

Trois décennies plus tard, il y a lieu de s’interroger sur les conséquences de cette crise et, surtout, sur les leçons que nous en avons tirées… ou pas.

A-t-on cherché à comprendre les raisons de cette crise, pour en éviter d’autres ?

La crise d’Oka a été l’élément déclencheur de la mise sur pied de l’une des plus importantes commissions d’enquête de l’histoire du Canada, la Commission royale sur les peuples autochtones, qui s’est échelonnée de 1991 à 1996, et qui a recueilli plus de 2000 témoignages et produit plus de 350 rapports sur différentes questions concernant les peuples autochtones. Son rapport final, composé de cinq volumes, comprend plus de 4000 pages et 400 recommandations.

La principale conclusion du rapport de la Commission est la nécessité d’une restructuration complète des relations entre les peuples autochtones et les peuples non autochtones du Canada. Malheureusement, la majorité des recommandations n’ont toujours pas été appliquées. Elles demeurent cependant pertinentes, puisque leur application demeure nécessaire encore aujourd’hui. Ces recommandations ont d’ailleurs trouvé écho dans d’autres commissions et enquêtes ayant été produites depuis, dont la Commission de vérité et réconciliation (2015) et l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (2017).

A-t-on réglé la question des revendications territoriales des Mohawks de Kanesatake ?

Étonnamment, 30 ans n’ont pas suffi à régler le grief territorial au cœur de la crise d’Oka. Comme avenue de solution, un propriétaire de terrain dont une parcelle a été au cœur de la crise en 1990 a proposé de faire don de celle-ci à la communauté mohawk en 2019. Avant même que le projet ne soit présenté à la population de Kanesatake, le maire d’Oka s’y est publiquement opposé en utilisant des propos racistes, qui ont été fortement et publiquement condamnés par le grand chef Serge Otsi Simon. Ce dernier dénonce le gouvernement fédéral pour sa négligence à sortir de cette impasse causée par une question qui aurait dû être réglée depuis bien longtemps. À ce jour, l’impasse persiste toujours sur le statut des territoires des Mohawks de Kanesatake.

Pour le grand chef de Kanesatake, la méconnaissance des Québécois de la réalité et de l’histoire des Premières Nations représente une partie importante du problème. La complexité des enjeux, notamment par le fait du morcellement des territoires mohawks dans un secteur largement habité par des « tiers » allochtones, en est une autre. Comme le disait Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »

Une nouvelle « crise d’Oka » pourrait-elle se produire ?

En théorie, dans la mesure où la question du territoire n’est toujours pas réglée et où des tensions subsistent entre la Ville d’Oka et Kanesatake, on pourrait craindre qu’une « crise d’Oka 2.0 » soit possible. Les risques qu’une nouvelle crise prenne l’ampleur de celle connue en 1990 sont toutefois pratiquement nuls.

En effet, la principale leçon apprise par les gouvernements depuis 1990 est de ne pas faire intervenir la police sur le lieu d’un blocage autochtone dès son apparition. On l’a vu lors des blocages ferroviaires du mois de février dernier en soutien à la nation wet’suwet’en, les gouvernements cherchent maintenant une voie de sortie pacifique par la négociation plutôt que de faire l’usage de la force policière ou des tribunaux.

Dans cette position, il y a aussi une meilleure compréhension des droits des Autochtones et de leurs revendications territoriales. Depuis 1990, la Cour suprême a adopté plusieurs décisions qui viennent reconnaître ces droits ancestraux, et l’obligation des gouvernements de les respecter.

En outre, les communautés elles-mêmes ne veulent pas d’une nouvelle crise. Kanesatake et Kahnawake ont subi un traumatisme très important lors de cette crise, et leurs membres en subissent encore aujourd’hui les conséquences. De plus, les liens entre ces communautés et les allochtones se sont grandement développés, surtout en raison des activités commerciales qui amènent une clientèle non autochtone dans ces communautés. Même le grand chef Simon l’a écrit dans une lettre d’opinion publiée à l’été 2019 : « Les Mohawks de Kanesatake n’ont aucunement l’intention de revivre une crise. Nous ne sommes pas pour la guerre. Nous recherchons la paix et la cohabitation harmonieuse. » Encourageant, non ?

Peut-on passer à autre chose et tourner la page sur les revendications territoriales ?

Non. Ces revendications ne visent pas l’octroi de nouveaux droits. Les revendications autochtones sont des griefs liés au fait que l’on ne reconnaît pas des droits qui existent déjà. Ce que les peuples autochtones, qui n’ont jamais abandonné leurs intérêts sur le territoire (un grand nombre de communautés au Québec), demandent, c’est une reconnaissance juste de leurs droits ancestraux.

Mais les choses s’améliorent, non ?

En 30 ans, la situation s’est certes améliorée, mais il reste encore beaucoup à faire, et pas seulement avec les Mohawks. En effet, de nombreuses autres Premières Nations ont aussi des réclamations toujours en suspens. Je pense particulièrement aux Attikameks et aux Innus, dont les négociations en vue de conclure un traité durent depuis plus de 40 ans.

En ce 30e anniversaire de la tristement célèbre crise d’Oka, rappelons-nous que la réconciliation que le gouvernement dit souhaiter avec les nations autochtones passe par la reconnaissance des droits territoriaux, notamment. Souhaitons qu’il ne s’écoule pas trois autres décennies avant que les enjeux de Kanesatake soient réglés.

9 commentaires
  • Alain Bissonnette - Abonné 13 juillet 2020 08 h 40

    Se rappeler les analyses de la Commission royale sur les peuples autochtones

    Monsieur Cardinal a bien raison. Il est important de se rappeler les profondes analyses et les conclusions détaillées de la Commission royale sur les peuples autochtones qui a été présidée par Monsieur le juge René Dussault et par Monsieur Georges Erasmus. Évidemment, si ces recommandations n'ont, pour la plupart, toujours pas été mises en oeuvre, c'est qu'il y a des raisons. Il serait intéressant que les chercheurs engagés dans ce domaine actuellement nous les fassent connaître. À ce sujet, en 2017, Georges Erasmus s'est entretenu pendant une trentaine de minutes avec le Professeur Mike DeGagné de l'Univeristé Nipissing; une entrevue vraiment très intéressante (https://www.youtube.com/watch?v=-LHSB0ntS3A). Chose certaine, comme l'écrivait Monsieur Cardinal, il y a encore beaucoup à faire avant d'en arriver à se départir des conséquences du colonialisme et à établir des relations plus justes et égalitaires.

  • Cyril Dionne - Abonné 13 juillet 2020 10 h 15

    Si nous somme bien en 2020, elle est où cette bataille contre la Loi sur les Indiens? Elle elle où?

    Encore une fois, aucune allusion à la Loi sur les Indiens et les réserves. C’est quoi ça une restructuration complète des relations entre les peuples autochtones et les peuples non autochtones du Canada? C’est quoi ça des allochtones? Des personnes qui ne sont pas nés dans le pays qu’ils habitent? Et fait d’inclusion, il semble que nos Mohawks n'ont pas encore assimilés ce concept.

    Bien oui, les méchants Québécois et pas un traite mot sur le gouvernement fédéral qui a pondu ce concept de réserve. Dans cet apartheid volontaire, les grands chefs ne semblent pas très pressés de mettre fin à ces prisons à ciel ouvert puisqu’ils en sont les premiers bénéficiaires.

    Sous l’auspice de territoires non cédés, une autre baliverne, on revendique des territoires. Si on consulte la loi internationale, la possession défavorable, parfois familièrement décrite comme « les droits du squatter », eh bien, c’est un principe juridique reconnu universellement en vertu duquel une personne qui n'a pas de titre légal sur un bien - généralement un terrain - acquiert la propriété légale sur la base d'une possession continue ou d'occupation de la propriété (30 ou 50 ans) sans l'autorisation de son propriétaire légal.

    En plus, en vertu de la Loi sur les Indiens, toutes les terres dans les réserves appartiennent à la Couronne (gouvernement du Canada), mais elles sont cédées à la Première nation ou à la bande en tant que communauté. En d'autres termes, le titre aborigène est un droit collectif d'un groupe autochtone, qui fournit un intérêt bénéficiaire sur les terres. Mais si celui-ci quitte la réserve, il ne peut pas vendre puisqu’il n’appartient absolument rien.

    Ils viendront nous parler lorsqu’ils mettront fin au racisme systémique où seulement les Autochtones pure laine ont droit d’y habiter. Ils viendront nous parler lorsqu’ils mettront fin à cette misogynie envers les femmes qui prennent pour mari, un étranger, et qui sont expulser de la réserve.

  • Benoit Samson - Abonné 13 juillet 2020 10 h 19

    On est cinq millions, il faut se parler

    Il ne faut pas attendre une autre crise pour essayer d’établir des communications pacifiques entre autochtones et le ROC.
    On devrait enseigner l’histoire canadienne des relations entre Autochtones et le ROC dans nos écoles, sans censure. De plus, on devrait étendre cet enseignement en organisant des rencontres amicales entre les jeunes Canadiens non autochtones et les jeunes Autochtones, sur le territoire autochtone, pour les écouter nous décrire leurs riche héritage et traditions, entre autres leur relation avec leurs personnes âgées et leur respect pour elles. Il serait très intéressant pour les jeunes non autochtones d’apprendre quels sont les espoirs et inquiétudes des jeunes Autochtones. En écoutant attentivement et partageant paisiblement les visions des uns et des autres autour du feu on pourrait voir se tisser des liens d’amitié durables entre les jeunes canadiens de toutes etchnicités et ainsi prévenir des crises à l’emporte-pièce. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux, et eux sur nos perceptions.
    ''Le grand chef Simon l’a écrit dans une lettre d’opinion publiée à l’été 2019 : « Les Mohawks de Kanesatake n’ont aucunement l’intention de revivre une crise. Nous ne sommes pas pour la guerre. Nous recherchons la paix et la cohabitation harmonieuse. » '' nous rappelle monsieur Cardinal.
    Ne cherchons nous pas la même chose ? Si seulement on se parlait.

  • Bernard Dupuis - Abonné 13 juillet 2020 11 h 28

    Quand on confond la partie avec le tout

    Ce texte contient certaines ambiguïtés qui me laissent songeur. À qui s’adresse cette analyse? Pourquoi y blâme-t-on le Québec et les Québécois? Pourquoi les deux ordres de gouvernement fédéral et provincial sont-ils amalgamés?

    Il est clair que le Québec fut le grand perdant de cet affrontement armé. La légitimation des reproches adressés aux Québécois s’en est trouvée grandement renforcée mondialement. Le fait qu’une bonne partie de la nouvelle génération de Québécois s’autodénigrent et s’autoanglicisent n’est pas étranger à cet affaiblissement de la légitimité du gouvernement du Québec.

    L’auteur semble inconscient du fait que le Québec est le dindon de la farce dans toute cette histoire du Canada. Que se passerait-il dans les relations avec les autochtones si le Québec était un pays souverain et disposait de tous les pouvoirs pour négocier avec les autochtones? Cela aurait-il pris trois décennies pour négocier un traité? Nous ne le saurons peut-être pas avant une génération.
    L’auteur semble conscient que les responsabilités relatives aux autochtones appartiennent constitutionnellement au gouvernement du Canada. Toutefois, il entretient l’ambiguïté en mentionnant tantôt « le gouvernement » tantôt « les gouvernements » comme s’il s’agissait d’équivalents.

    L’auteur réprimande les Québécois comme principale cause du problème avec les autochtones. Il y aurait méconnaissance de l’histoire des Premières nations. Mais, la méconnaissance de cette histoire n’est pas pire que celle des Canadiens.

    Les blocages des négociations avec les autochtones, comme les événements de wet’suwet’en l’on montré encore dernièrement, ne dépend que des autochtones et du gouvernement fédéral. Le gouvernement du Québec ne fut même pas consulté. Il n'a aucun droit de parole dans cette galère. Pourtant, le Québec qui en a subi les principales conséquences lors de blocages ferroviaires.

    Bernard Dupuis, 13/07/2020

    • Benoit Samson - Abonné 13 juillet 2020 18 h 20

      Il semble que dans le Québec victimisé,''le dindon de la farce'' que vous envisagez les Autochtoones ne jouiraient pas du respect minimal d'un ''A'' majuscule dans l'épellation du nom de leur nation, contrairement à la nation Québécoise. Vous semblez ainsi les considérer inférieurs aux Québécois. Dommage.

    • Bernard Dupuis - Abonné 13 juillet 2020 23 h 01

      M. Samson,

      Je crois que la majuscule ne s’applique que lorsque l’on désigne l’un ou l’autre des grands peuples autochtones : les Mohawks, les Algonquins, les Inuits, etc. Lorsque l’on désigne un groupe humain comme « les autochtones », la majuscule n’est pas requise.

      Ainsi, lorsque vos collègues anthropologues écrivent « Tous les blancs du Québec du Québec font du racisme systémique » les termes désignant un groupe humain en général s’écrivent sans majuscules. Vous n’écririez pas « les Blancs, les Jaunes ou les Noirs » en désignant un groupe humain en général. Si je parlais d’un peuple ou d’une nation, les Québécois, les Canadiens, les Cris, les Algonquins, etc., mais, que j’utilisais les minuscules, vous pourriez alors me réprimander. Mais, ce n’est pas le cas.

      Dans ma défense du peuple québécois, je ne suis pas pire que ceux qui passent leur temps à faire des procès d’intention genre « Québec victimisé », « les considérer inférieurs au Québécois ». Il faudrait que vous évitiez d'utiliser ce genre de sophismes.

      C’est plutôt l’inverse qui s’applique. Par exemple, les Mohawks à cause de leurs fréquentes collaborations historiques avec les Britanniques refusent toujours de parler publiquement le français même à quinze kilomètres de Montréal. Ils considèrent le français comme une langue inférieure à l’anglais même au Québec. Ils refusent de l’utiliser parce que leur langue aux États-Unis et au Canada c'est l'anglais. Ils ont bien le droit d’utiliser l’anglais, mais pas de considérer le français comme inférieur.

    • Benoit Samson - Abonné 14 juillet 2020 08 h 37

      Merci monsieur Dupuis des précisions sur la grammaire que vous utilisez pour ne pas mettre en majuscule le nom de la nation Autochtone.
      Je ne suis pas assez connaissant pour trancher sur la façon la plus appropriée d'écrire le nom de cette nation en français. Je remarque cependant que dans le texte de monsieur Cardinal et ailleurs on l'écrit respectueusement avec une majuscule.
      Mais dans notre effort collectif de reconciliation il est approprié de faire une pause et se demander comment serait perçue cette différence d'éppellation par les Autochtones. Serat-t-elle la même que des québécois (Québécois) auraient en lisant un texte ou les Canadiens et Autochtones seraient écrits différemment d'eux? Vous indiquez clairement que ce n'est pas votre intention de blesser ou minimiser, bravo. Je vous croie. Il nous est mportant cependant d'éviter de causer, sans s'en rendre compte, un sentiment désagréable d'infériorité ou manque de respect contraire à nos intentions et qui ne mène pas à une communication amicale et constructrice entre les Québécois, Canadiens et Autochtones.
      J'apprécie l'occasion de nous en parler. J'aimerais savoir la perception d'un Autochtone à cet égard.

    • Bernard Dupuis - Abonné 14 juillet 2020 13 h 42

      En tout respect, je vous fais remarquer que les autochtones ne forment pas une nation. Le mot "autochtone" désigne un ensemble de nations, aussi appelées « Premières Nations » au Canada. Ainsi, je ne suis pas sûr que les Mohawks seraient enchantés d’être considérés comme faisant partie de la même nation que les Algonquins ou les Attikameks, leurs ennemis séculaires. On sait qu’avant la grande paix de Montréal, les Mohawks voulaient éliminer toutes les autres nations autochtones de la vallée du Saint-Laurent.

      La grammaire nous impose une certaine logique. La règle dit que le nom des nations doit porter la majuscule, car il s’agit de noms propres. Mais les grands groupes humains doivent porter une minuscule, car il s’agit de noms communs : les blancs, les noirs, les autochtones, les asiatiques, les hommes, les femmes, etc. Si cette logique était respectée, il y aurait sans doute moins de chicanes inutiles.

  • Léonce Naud - Abonné 13 juillet 2020 12 h 37

    Au sujet du statut légal autochtone au Canada

    Demandons à l’auteur de l’article, spécialiste du monde autochtone, de préciser un « détail » du Statut légal autochtone au Canada.

    Question : Selon la Loi fédérale sur les Indiens, une personne acquiert-elle le Statut légal autochtone lors de sa fécondation ou bien à sa naissance ?

    Avant sa fécondation, une personne n’existe pas. Après sa mort, une personne n’existe plus. Selon la Loi fédérale sur les Indiens, le Statut légal autochtone apparaît donc à un moment précis de la vie d’une personne entre sa fécondation et sa mort. Quel est ce moment précis ?

    Par ailleurs, si le Statut légal autochtone ne procède pas de la composition biologique ou chimique de quelque mystérieux fluide lors de la fécondation (ADN), par quel miracle ce Statut légal prend-il force à la naissance ?