Des anges gardiens pour les « anges gardiens »

Si les «anges gardiens» sont des faiseurs de miracles, c’est uniquement parce qu’ils font tant avec si peu, affirment les autrices.
Photo: William West Agence France-Presse Si les «anges gardiens» sont des faiseurs de miracles, c’est uniquement parce qu’ils font tant avec si peu, affirment les autrices.

Le 4 avril, François Legault publie sur Twitter une vidéo en hommage aux « anges gardiens qui veillent sur nous et qui combattent cet ennemi invisible qu’est la COVID-19 ». Seulement six semaines plus tard, Legault rejette les appels à la régularisation du statut d’immigration de plusieurs de ces « anges », considérant que la régularisation fait fi des règles et encourage les traversées « illégales » au Canada.

La figure de l’« ange gardien » s’est malgré tout avérée convaincante : les appels se sont multipliés pour rendre justice aux sacrifices et à la générosité de celles et ceux qui ont pris soin des aînés dans les CHSLD au Québec.

Pour nous, cette figure soulève plusieurs questions : qui sont donc les anges gardiens de ces « anges gardiens » ? Qui veille sur elles et sur eux ? Qui combat, pour elles et pour eux, l’ennemi invisible ? Nous posons ces questions en solidarité avec les organismes pour la justice migrante : plus que jamais, nous avons besoin de tout un chacun pour survivre à cette pandémie. Un statut pour toutes et tous passe par la régularisation de chaque personne sans statut, chacune d’entre elles étant essentielle à notre société.

La réponse à ces questions, à notre avis, est double.  D’un côté, la réponse est (cruellement) : personne. Inadmissibles aux soins de santé, à la protection sur la santé et la sécurité au travail, à la Prestation canadienne d’urgence et (souvent) à la résidence permanente, les personnes sans statut d’immigration qui travaillent en première ligne sont particulièrement vulnérables aux maladies, au surmenage, aux salaires impayés ou aux accidents de travail.

Bien qu’elles soient la plupart du temps inadmissibles aux soins de santé, lorsqu’elles y parviennent, les personnes migrantes sont souvent discriminées dans les hôpitaux et les cliniques, et ne reçoivent pas les soins adaptés. Les demandeuses et demandeurs d’asile ayant le statut de réfugié ont accès à certains de ces services, mais risquent la détention, voire l’expulsion, si leur demande est rejetée.

D’autre part, la réponse est la suivante : ce sont d’autres anges gardiens, d’autant plus ostracisés. Ces « anges » invisibles travaillent à leurs côtés, mais sont perçus comme indignes de ce titre puisque le travail qu’ils exercent ne repose pas sur les relations de soins : les travailleurs occasionnels et précaires, le personnel de garde, les livreurs, les travailleuses à la pièce, les ouvriers de la transformation alimentaire et bien d’autres.

Appeler ces derniers des « anges gardiens » expose deux choses importantes : d’abord, que les bénéficiaires de telles protections divines sont uniquement des citoyennes et citoyens canadiens ; et ensuite que ce travail précaire et oppressant, fréquemment exécuté par les femmes racisées sans statut au Canada, n’est pas un problème de discrimination et d’inégalité, mais une « protection miraculeuse », offerte par la « générosité » des personnes vivant sans statut au Canada qui se sont « porté volontaires ».

Si les « anges gardiens » sont des faiseurs de miracles, c’est uniquement parce qu’ils font tant avec si peu. Ces anges gardiens ne sont pas de la providence divine ; ce sont des travailleuses et des travailleurs exploités.

Cet imaginaire teinté de christianisme obscurcit ainsi les politiques raciales du « travail essentiel » au Canada et le système précaire par lequel la population âgée est soignée, notre chaîne alimentaire est maintenue, nos infrastructures de distribution affluent, et nos espaces publics sont nettoyés et décontaminés. Les histoires d’éruption de COVID-19 dans les usines, les fermes, les hôpitaux et les CHSLD démontrent que le Canada dépend de travailleuses et travailleurs qui ne bénéficient pas des droits de citoyenneté ou de résidence et qui sont donc plus vulnérables aux abus, aux retenues salariales, aux accidents du travail, aux maladies et aux blessures, à la détention ou à l’expulsion.

Il est choquant de constater qu’en ce temps de COVID-19, où la possibilité de voir « grand » par rapport aux problèmes auxquels font face les sociétés québécoise et canadienne, nous parvenons à peine à rassembler le courage et l’énergie nécessaires pour réfléchir modérément à nos politiques d’immigration.

Alors que de nouveaux plans d’énergie verte sont élaborés, que la possibilité d’un revenu de base universel plane dans l’air, que de nouvelles formes de travail et de soins sont imaginées, la proposition de régulariser exceptionnellement le statut de quelques « anges gardiens » sélectionnés ne témoigne que de notre imagination appauvrie ou de notre racisme implicite (sinon des deux).

La crise actuelle a certes exacerbé une méritocratie cruelle. Plutôt que de donner lieu à une bienveillance inconditionnelle, la crise sanitaire a imposé un clivage toujours plus prononcé entre celles et ceux qui méritent un statut, et les autres qui n’en méritent pas ; celles et ceux qui méritent d’être pauvres et les autres qui doivent s’en contenter ; celles et ceux dont la vie mérite d’être préservée, et les autres qu’on pourra sacrifier ; celles et ceux qui méritent la liberté, et les autres que l’on garde en cage avant de les expulser.

Il faut viser plus large. Aucune reconnaissance ne suffira si elle maintient cet écart entre ceux qui ont le privilège de rester sains et saufs et ceux qui ne l’ont pas. Un statut pour toutes et tous aidera à créer un pacte social collectif pour surmonter la pandémie. Nous devons reconnaître notre interdépendance, ainsi que notre droit à veiller les uns sur les autres afin que nul n’ait à se sacrifier pour le bien de tous.

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