La pensée complotiste, ou le besoin de dissenssion

«Nous adoptons souvent des croyances en raison de leur intérêt pragmatique immédiat, plutôt qu’en raison de leur valeur intrinsèque, de leur vérité», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Nous adoptons souvent des croyances en raison de leur intérêt pragmatique immédiat, plutôt qu’en raison de leur valeur intrinsèque, de leur vérité», écrit l'auteur.

Ces dernières années, une nouvelle forme dévoyée de scepticisme a envahi l’espace public, nourrie par les médias traditionnels et véhiculée par les médias sociaux : le complotisme. Semblant souvent correspondre, à quelques exceptions près, aux distinctions de classe (voir la prolifération du discours antivaccin dans des catégories socioprofessionnelles plutôt privilégiées), le phénomène de la « pensée complotiste » semble cacher un phénomène sociétal plus profond.

La pensée complotiste, en effet, semble taillée sur mesure pour notre époque ; si elle apparaît à certains comme la manifestation de l’ignorance, ou plutôt du « refus de savoir » d’un groupe social précis (dont ils se font volontiers une image stéréotypée et repoussoir), elle remplit cependant une certaine fonction de rejet de l’ordre établi — un ordre qui, depuis les années 1990, se prétend postpolitique. Le complotisme apparaît ainsi comme la soupape par laquelle s’évacue de manière chaotique le besoin de dissension à l’âge de la « scientifisation » de la politique —, l’expression désordonnée du refus d’une « vérité » qui n’est rien d’autre qu’une voix autoritaire scandant le There is no alternative (« Il n’y a pas d’autre choix ») de Thatcher en agitant le bras armé d’une police militarisée. C’est le refus d’un pouvoir qui estime que la dissension et la résistance à son gouvernement n’existent que parce qu’il a « manqué de pédagogie ».

L’idéologie dominante depuis Reagan et Thatcher, le (néo-) libéralisme économique, ne se présente plus comme une voie politique parmi d’autres : son projet d’un marché libre mondialisé et d’un investissement des pouvoirs publics par des intérêts privés (avant tout financiers) a été adopté autant par la « gauche » que par la droite, créant un bloc consensuel déterminé à imposer aux populations des démocraties occidentales ce programme qui, déguisé par la mystification statistique des économistes, se présente comme la vérité même.

Qu’y a-t-il d’étonnant, alors, à ce que le refus de la vérité soit à géométrie variable, selon que l’on est un jeune cadre de la Silicon Valley ou un travailleur non spécialisé et précarisé, lorsque la « vérité » est celle d’une économie financiarisée qui ne peut que nuire aux plus vulnérables — une économie qui exige toujours davantage des travailleurs en leur en promettant de moins en moins ?

Désamorcer la critique

En agitant la catégorie repoussoir du « complotiste », les médias traditionnels contribuent à désamorcer la critique du système dans son ensemble. Mal défini, le soupçon de complotisme peut aisément être employé pour discréditer par avance la critique systématique : quelle différence réelle existe-t-il après tout entre le complotiste et celui qui affirme que les injustices véhiculées par notre système ne sont pas un dysfonctionnement, mais font partie intégrante de sa construction ? La catégorie de « complotiste » regroupe dans un seul et même ensemble la croyance selon laquelle nos dirigeants seraient tous secrètement des reptiliens, et toute forme de critique systémique, toute forme de grille de lecture adoptant pour point de départ l’idée selon laquelle le pouvoir qui nous gouverne n’a pas à cœur notre intérêt. Or, reste-t-il aujourd’hui une seule raison de croire à l’existence du « gentil pouvoir » ? De croire que le principe organisationnel de notre société a toujours été et demeure à ce jour la quête — imparfaite peut-être, mais indéniable — de l’intérêt commun ?

Notre époque est une époque de confusion généralisée : il est très difficile, en essuyant les assauts constants d’un flux d’information souvent contradictoire, de se faire un avis réfléchi et éclairé sur des questions pourtant fondamentales. L’analyse nuancée et approfondie du système ainsi que la compréhension en détail des enjeux du monde contemporain sont complexes et mènent souvent à des conclusions dérangeantes ; la « théorie du complot » est d’une facilité rassurante. La tentation la plus naturelle du travailleur épuisé, de l’électeur suroccupé, peut être de chercher une solution facile, une réponse universelle expliquant tous les dysfonctionnements du système.

Nous adoptons souvent des croyances en raison de leur intérêt pragmatique immédiat, plutôt qu’en raison de leur valeur intrinsèque, de leur vérité. Qu’y a-t-il de plus utile pour l’individu qui, occupé à survivre, à travailler, à s’inquiéter pour sa retraite, pour l’accès de ses enfants à une éducation de qualité, etc. ? Qu’y a-t-il de plus utile qu’une explication one size fits all prétendant débusquer un ennemi caché qui corrompt tout ce qui devrait fonctionner ? De ce point de vue, la « théorie du complot » est le corrélat de notre conception étrangement monarchique du pouvoir, qui nous pousse, même en démocratie, à chercher un dirigeant « fort », seul capable de résoudre tous les problèmes de la société.

C’est à un enjeu fondamental de nos démocraties occidentales que nous touchons ici : comment jouer dans la vie politique un rôle réel, un rôle qui ne se limite pas à celui du consommateur qui se contente de « choisir » entre différents produits tous les cinq ans ? Le temps libre, essentiel au développement d’une pensée critique nuancée, est nécessaire à la démocratie : une société qui en appelle constamment à travailler davantage, en appelle indirectement à une réduction de la disponibilité du citoyen pour la politique. Peut-on encore réellement appeler « démocratique » une telle société ?


 
32 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 8 juillet 2020 00 h 51

    Un projet de société

    Oui, un projet de société qui sera accepté par la majorité lors d'une élection. Il ne reste plus qu'à le développer en tenant compte de tous les impératifs auquel nous faisons face en 2020. Il y a tellement de choses qui sont disfonctionnelles dans nos façons de vivre et de faire, qu'il serait temps de s'arrêter et réfléchir à ce que l'on veut pour nous présentement mais aussi qu'est-ce que l'on veut laisser à ceux qui nous succéderons.

    Maintenant faut juste que les partis présentent leur projet et ensuite en être imputable au cours du mandat et si ils dévient du projet, ça besoin d'être une méchante «pandémie» pour ne pas qu'ils soient destitué en cours de mandat et cela sans prime aucune. Tu es imputable ou tu ne l'es pas, il n'y a pas de compromis. De cette façon on aura nous comme peuple un certain pouvoir sur les choix offerts et le pouvoir de les démettres de leur fonction si ils ne remplissent pas leur promesses. Faut juste que quelqu'un mette le système en marche pour la prochaine élection.

    Mais le projet dont je rêve, c'est maître chez nous et cela ne passe pas par une province d'un autre pays. En attendant faut faire le maximum pour se démarquer, être nous-même chez le voisin et rapatrier tous ce qu'on peut rapatrier d'Ottawa. De cette façon, les gens auront moins peur de perdre au change quand viendra le temps de passer à un autre appel du destin au Québec.

    Pour moi l'indépendance ce n'est pas un complot et il faut vaincre la dissension que cela apporte entre les indépendantistes et les fédéralistes qui vivent au Québec.

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 juillet 2020 04 h 24

    Comment peut-on faire confiance à un système néolibéral basé sur «la cupidité»?

    Ce n'est pas vraiment une pensée complotiste quand l'on constate l'ampleur de la trahison de nos gouvernements depuis qu'ils nous imposent un néolibéralisme barbare qui nuit au bien commun. Comment peut-on faire confiance à nos gouvernements qui sont prêts à sacrifier notre intérêt public à l'autel de «la cupidité» devenue la religion de l'État?
    Comment peut-on faire confiance à une industrie pharmaceutique qui met l'intérêt des actionnaires avant la santé publique?
    Il y'a cinquante ans la découverte de l'insuline et d'autres, recherches de guérison, n'étaient pas entreprises pour la gloire ou pour l’enrichissement des actionnaires. Aujourd'hui, plusieurs enquêtes sur la prolifération des opioïdes révèlent la surpréscription délibérée par le système médical de l’un des opioïdes les plus populaires l’OxyContin, un médicament contre la douleur inventé et commercialisé par Purdue Pharma. Leur campagne de marketing, qui a généré des milliards de dollars en profits, était « bâtie essentiellement sur un tissu de mensonges ».
    Aux États-Unis, trois dirigeants de cette compagnie ont plaidé coupables en 2007 pour avoir fait de la publicité mensongère en affirmant que l’OxyContin était moins sujet à la dépendance et aux abus que les autres médicaments du genre. Purdue Pharma et ses dirigeants ont dû verser une amende de 830 millions de dollars.
    Comment peut-on faire confiance à un système barbare qui bafoue les lois antitrust contre l'intérêt public? Il faut que ça change.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 juillet 2020 07 h 47

      Vous en êtes encore au néolibéralisme Mme Alexan? Vous regardez l'arbre et occultez la forêt comme l'auteur de cette missive.

      Oui, ces dernières années, nous sommes envahis dans l’espace public d’une rectitude politique de bien-pensance véhiculée par les médias traditionnels et surtout les médias sociaux. Ces nouveaux curés d’une gauche moralisante est le plus grand danger à toute démocratie.
      Alors, laissons de côté le complotisme et attaquons-nous à cet affront de la liberté d’expression. Cette censure de la gauche radicale restreint la libre circulation des idées et des informations. Cette intolérance aux opinions contraires est maintenant partout. Les gens ne peuvent même plus parler dans les universités librement si leurs discours ne font pas plaisir aux intégristes de la gauche. Les libres penseurs sont humiliés publiquement et sont ostracisés des lieux publics.

      Des gens sont congédiés pour avoir dit ou publié des textes qui vont à l’encontre de ceux qui pensent qu’ils détiennent la Vérité. Cette censure ne permet plus aux gens de s’exprimer sur certains sujets et d’en débattre si supposément ils manquent d’authenticité, vous savez, celle définie par nos antiracistes fascistes.

      Qu’est-il arrivé au : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » d’Evelyn Beatrice Hall? Ce n’est pas une époque de confusion générale, mais bien de censure. Subir les assauts constants émanant de nos gardiens de la révolution de la moralité, il est devenu impossible aujourd’hui d’exprimer une opinion réfléchie et éclairée sur des questions fondamentales sociétales.

      Et ce sont les Margaret Atwood, Kamel Daoud, Francis Fukuyama, Michael Ignatieff, Garry Kasparov, Wynton Marsalis, J.K. Rowling, Salman Rushdie, Gloria Steinem, Noam Chomsky, Martin Amis, David Brooks, Khaled Khalifa, John R. MacArthur et des centaines d’autres intellectuels qui demandent le retour de la liberté d’expression.

  • Yvon Montoya - Inscrit 8 juillet 2020 06 h 27

    Je n’ai jamais eu l’impression que le fameux « thymos » hégélien pouvait être une attitude consciente nous amenant a devenir un complotiste ou du moins être d’accord avec les thèses complotistes. Disons que je n’ai jamais rencontré un ardant amoureux des théories complotistes qui serait cultive, intelligent, revolutionnaire. Non en general il serait juste un resultat du prêt-a-révolter (Peter Sloterdijk) comme on apprecie le prêt-a-porter dans la mode ou autres attidutes consuméristes. De plus la société de consommation globalisée a commencé il y a 5 siècles, ce n’est pas d’aujourd’hui. Si je comprends bien ceux et celles qui croient aux Protocoles de Sion seraient donc des êtres aux pensées critiques ou subversives? Le complotisme est soit contrôlé par des mouvements politiques surtout très a Droite ( lire les médias et les analyses en science pilitique) ou soit l'émanation d'imbéciles mais en aucun cas un syndrome d’une critique societale et politique. Merci.

    • Hermel Cyr - Abonné 8 juillet 2020 09 h 03

      Je ne suis pas d’accord quand vous affirmez : « Le complotisme est soit contrôlé par des mouvements politiques surtout très à Droite (…) ou soit l'émanation d'imbéciles […]

      Si vous êtes attentifs à « toutes » les tendances contenant des théories du complot, vous verrez qu’elles sont très bien partagées entre lesdites « droite » et « gauche ». Et vous remarquerez que les tenants de ces théories complotistes occupent les extrêmes de ces lignes idéologiques. La radicalité étant une des caractéristiques des complotistes, car la pensée radicale évacue facilement l’esprit critique. Et ils ne sont pas des imbéciles : pour défendre leur point, ils font des efforts inouïs afin de mobiliser des trésors de documentation pour justifier et rationaliser leur option. C’est le propre de l’idéologue : sélectionner les faits pour justifier leurs idées.

      Je connais des gens très instruits d'une gauche radicale qui soutiennent dur comme fer que l’attaque du 11 septembre 2001 est une invention machiavélique islamophobe des médias et du gouvernement américain pour détourner l’attention, ... que le Pentagone n’a jamais été attaqué, etc., etc.

      La raison ne convaincra jamais quelqu’un qui a choisi de croire.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 8 juillet 2020 13 h 27

      Une constante de notre époque que vous illustrez très bien M.Montoya : on fait porter l'essentiel de la malpensance au camp adverse (pour vous la droite), et on évacue commodément les cas qui relèvent de notre propre camp en les traitant d'imbéciles. Les idéologues les plus convaincus à droite jouent le même manège.
      Nous ne sommes pas près de sortir de cet âge d'or de la bêtise.

  • Raynald Blais - Abonné 8 juillet 2020 07 h 17

    De pensée à idée

    Non seulement « le (néo-) libéralisme …se présente comme la vérité même », mais le capitalisme paraît être la fin misérable de l’évolution des rapports sociaux entre humains; une classe économiquement dominante à la tête de l’État (ou des États) tentant de nous rassembler pour défendre ou du moins pour rendre tolérable la priorisation de ses intérêts, puis des nôtres s’ils coïncident aux siens, tel que le commande une démocratie libérale bourgeoise.
    La pensée complotiste ne subsiste pas par ignorance des enjeux ou paresse intellectuelle ni par manque de pédagogie, mais par la concurrence féroce que se livrent entre eux les dominants pour se faire une place au sein de l’État et du "libre marché". Toutes leurs énergies servent à la prochaine révolution de palais (ou économique) jusqu’à comploter entre eux pour la provoquer ou la prévenir.
    Quant à l’opposition grandissante des intérêts des dominants à ceux des dominés, elle ne devrait pas entretenir la pensée complotiste, mais plutôt l’idée d’une lutte de classe.

  • Richard Legault - Abonné 8 juillet 2020 07 h 22

    Excellent texte! Décrit de façon admirable le malaise que j'exprimais face à la dénonciation de toute critique en les amalgamant (?) au 'complotisme'. Par exemple, en mettant en exergue les dérives concernant Bill Gates et les vaccins ou le Covid-19, qu'il faut bien sûr dénoncer, mais en suggérant que toute critique envers Gates sont probablement du même ordre (voire les livres de Lionel Astruc et Vandana Shiva sur le sujet). Ça ressemble de plus en plus à une forme subtile de censure de la critique, de moins en moins tolérée dnas nos systèmes malheureusement.
    Merci pour ce beau texte éclaitrant.
    Richard Legault