Racisme et laïcité, le malheureux amalgame

Manifestation contre la loi 21 à Montréal
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Manifestation contre la loi 21 à Montréal

À Minneapolis, la mort de l’Afro-Américain George Floyd aux mains d’un policier le 25 mai dernier, dans les circonstances que l’on connaît, a suscité une immense et compréhensible vague d’indignation à travers le monde entier. S’il est légitime d’appeler à de profonds changements, le débat québécois à cet égard a pris une tournure très particulière. Des voix se sont ainsi élevées pour dénoncer l’existence d’un « racisme systémique » au Québec en se basant notamment sur l’existence de la Loi sur la laïcité de l’État.

Le malheureux amalgame entre racisme et laïcité ne peut être le signe que d’une incroyable méconnaissance de la laïcité ou de la mauvaise foi de certains opposants à la Loi sur la laïcité de l’État. Si nous présumons de la bonne foi des intervenants, nous considérons alors essentiel de revenir aux fondements de la laïcité, manifestement incomprise.

Un peu d’histoire

Les origines du débat québécois portant sur les liens entre l’État et les religions remontent à plusieurs décennies. Alors que des liens étroits et profonds ont toujours existé entre l’État québécois et les religions, notamment celle catholique, dès le XIXe siècle des individus progressistes se sont regroupés afin de s’émanciper du pouvoir clérical. En 1948, la publication du manifeste Refus global avait notamment pour objectif de dénoncer la mainmise de l’Église (catholique) sur la société « canadienne-française ». Ce désir d’émancipation s’est largement concrétisé au cours de la Révolution tranquille, qui a procédé à une sécularisation des institutions de l’État, notamment en matière d’éducation et de santé. Plus récemment, la crise des accommodements raisonnables (2006-2007) a débouché sur la création de la commission Bouchard-Taylor, qui déposa son rapport en 2008, recommandant notamment l’interdiction de porter des signes religieux pour les agents de l’État en position d’autorité, dans l’exercice de leurs fonctions.

L’adoption de la Loi sur la laïcité est donc l’aboutissement d’un long cheminement de la société québécoise vers son émancipation face aux religions, et non le signe d’une quelconque volonté de repli sur soi.

Les principes à la base de la laïcité

Il nous est impossible d’être d’accord avec des propos liant une idéologie aussi sectaire et rétrograde que le « racisme » à la notion de laïcité, alors que cette dernière tire son origine de quatre principes structurants d’une société progressiste.

En effet, le premier principe affirmé dans la Loi sur la laïcité de l’État est celui de la séparation de l’État et des religions, c’est-à-dire la nécessité d’exclure les religions de l’exercice de tout pouvoir politique et administratif, alors qu’on assiste, à de nombreux endroits dans le monde, au retour du religieux dans les institutions publiques.

Le deuxième principe est celui de la neutralité religieuse de l’État, qui doit non seulement s’imposer une neutralité de fait, mais aussi une neutralité d’apparence. C’est dans cet esprit que les fonctionnaires en position d’autorité ne doivent pas afficher de signes religieux. Notons qu’en vertu de la Loi sur la fonction publique, l’exigence de neutralité de fait et d’apparence est déjà imposée à tous les agents de l’État, depuis de très nombreuses années, pour ce qui est de leurs convictions politiques.

Le troisième principe est celui de l’affirmation de l’égalité de tous les citoyens et citoyennes, quels que soient leurs croyances ou leur incroyance, leur religion, leur agnosticisme ou leur athéisme, leur sexe, leur genre, leur orientation sexuelle, etc.

Enfin, le quatrième principe est celui du respect de la liberté de religion et de la liberté de conscience, conformément à l’article 3 de la Charte des droits et libertés de la personne. En créant un « terrain » neutre sur le plan religieux, l’État protège ainsi la liberté de conscience de tous, alors que la neutralité exigée chez les agents de l’État en situation d’autorité ne concerne que les heures où ils exercent leurs fonctions.

La Loi sur la laïcité de l’État gère la séparation de l’État et des religions. Pour en revenir à la question raciale dans laquelle on nous entraîne, nous ne croyons pas à la pertinence, ici au Québec, de la racialisation des rapports sociaux. Notons aussi que le racisme est une idéologie qui, partant du postulat de l’existence de différentes « races » au sein de l’espèce humaine, considère que certaines « races » sont intrinsèquement supérieures à d’autres. De là découlent discrimination, hostilité et violence. Notons enfin que, même dans cette vision, les religions ne sont pas associées à des « races » et qu’une même religion peut être partagée par plusieurs « races ».

Ce malheureux amalgame nous convainc que l’État québécois doit bien sûr se doter des moyens nécessaires pour défendre vigoureusement la Loi sur la laïcité de l’État devant les tribunaux. Mais, surtout, il doit mettre sur pied une vaste campagne visant à mieux expliquer ce qu’est la laïcité et comment elle va se vivre au quotidien. Il devrait aussi inclure cette question cruciale dans la refonte du cours Éthique et culture religieuse qui est en cours. Il pourrait enfin mettre sur pied un office gouvernemental pour observer les impacts de la laïcité sur la société québécoise et proposer des améliorations à cette politique fondamentale pour l’avenir du Québec et son vivre ensemble.

Parce que la laïcité de l’État est un des socles de la démocratie et une condition essentielle de l’harmonie et du mieux vivre ensemble dans une société de plus en plus diversifiée, multiethnique et multiconfessionnelle.

 

À voir en vidéo