Mussolini à Montréal

Fresque dédiée à Benito Mussolini réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri, dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense.
Photo: Sandra Cohen-Rose et Colin Rose CC Fresque dédiée à Benito Mussolini réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri, dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense.

L’assassinat de George Floyd a eu pour conséquence d’accélérer la tendance qui consiste à changer le nom des rues et à abattre les monuments en hommage à des personnalités racistes. À Montréal, on avait déjà rebaptisé la rue Amherst parce que ce général anglais avait commis l’odieux de donner aux autochtones des couvertures contaminées à la variole.

Or, en tant qu’Italo-Québécois, je me demande s’il est indiqué de conserver la fresque dédiée à Benito Mussolini dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense de la Petite Italie à Montréal. Cette fresque fut réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri. Selon les recherches de Julie Noël, il accepte à contrecœur d’ajouter Mussolini à son dessin « sous la menace de perdre son contrat ». Cette chercheuse souligne également que le curé de la paroisse, le père Maltempi, était un fasciste convaincu. D’ailleurs, l’historien Jean-François Nadeau nous rappelle qu’à l’époque, Mussolini était aussi un objet de vénération pour des fascistes canadiens-français, comme Anaclet Chalifoux, ou même pour Camillien Houde, qui fut maire de Montréal ainsi que député fédéral et provincial.

La fresque représente l’alliance entre le fascisme et le clergé et fait l’apologie du colonialisme en Afrique. On y voit, aux côtés d’enfants africains, des ecclésiastiques, des officiers fascistes, des anges, Mussolini monté sur un cheval et le pape Pie XII.

La conquête fasciste de l’Éthiopie entre 1935 et 1936 constitue une des pages les plus honteuses du colonialisme italien. En violation de la Convention de Genève de 1925, l’aviation italienne y a largué entre 1000 et 2500 bombes chargées d’ypérite de phosgène (des dispensaires de la Croix-Rouge ont également et intentionnellement été frappés).

Du 19 au 21 février 1937, les Italiens ont massacré en l’espace de trois jours des milliers de civils dans la capitale Addis-Abeba. Le massacre a été ordonné par le vice-roi fasciste Rodolfo Graziani en représailles à la tentative d’assassinat menée contre lui par la Résistance. […]

En 1938, le régime fasciste a instauré des lois antisémites. Trente-six camps de concentration ont été construits en Italie, dont un était doté d’un four crématoire. Plusieurs de ces camps étaient destinés aux Roms. Les autres déportés étaient des Juifs, des homosexuels et des opposants au régime. Ma propre tante, qui faisait partie de la Résistance, fut arrêtée et torturée. Son petit ami compte parmi les 750 000 militaires italiens déportés en Allemagne pour avoir refusé de combattre sous les ordres de Mussolini.

Tentatives de modification

« Pourquoi la fresque se trouve-t-elle encore dans cette église ? », ai-je demandé au secrétariat de l’église. On m’a répondu que « la question n’a jamais été soulevée. Il n’y a pas de raisons de l’enlever. Enlèveriez-vous la fresque de la chapelle Sixtine à Rome ? Une œuvre d’art, c’est une œuvre d’art. L’église et sa fresque appartiennent au patrimoine canadien. On n’y touche pas. » J’ai répondu que mettre sur le même plan l’œuvre de Michel-Ange et la fresque de l’église Notre-Dame-de-la-Défense est très discutable, tant du point de vue artistique que des valeurs véhiculées.

En vérité, la fresque a déjà fait l’objet de deux tentatives de modification. La première a eu lieu durant la Deuxième Guerre mondiale. On avait alors voilé la partie du tableau où apparaissait Mussolini. La deuxième a eu lieu au début des années 1960 sous les pressions de syndicalistes italo-montréalais. Malgré le soutien du diplomate italien Sergio Angeletti, le projet a avorté en raison de la ferme opposition des notables de la communauté italienne, des hommes d’affaires et des fascistes déclarés, tels que Dieni Gentile, lequel avait coutume de faire jouer en public la chanson emblématique de la campagne d’Éthiopie Faccetta nera (« petite face noire ») par l’orchestre italien qu’il dirigeait.

Beaucoup d’Italiens arrivés à Montréal au cours des années 2000 éprouvent de l’étonnement et de l’incrédulité quand ils découvrent la fresque. Cette image est le reflet d’une ville et d’une église pas du tout en conformité avec le pontificat du pape François, moins encore avec l’image que veut projeter Montréal et sa mairesse, Valérie Plante, ou encore avec les valeurs que préconisent Steven Guilbeault, ministre de Patrimoine Canada, et les députés Alexandre Boulerice (NPD) et Vincent Marissal (QS), élus dans la circonscription qui englobe la Petite Italie.

Que faire alors ? Deux possibilités s’offrent à nous. La première est de remplacer la fresque par une autre, dédiée à des personnalités porteuses de valeurs positives universellement reconnues. La deuxième serait de laisser la fresque en l’état, mais d’installer des panneaux et d’offrir des guides audio dans l’église pour mettre l’œuvre en contexte et énumérer les crimes commis au nom du fascisme.

En Italie, des soldats canadiens sont morts en essayant de libérer des villages dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils sont morts en combattant Mussolini, le même homme qui figure dans la fresque incriminée. Tout cela n’est-il pas un peu paradoxal ? Un peu grotesque ?

Et s’il y avait dans une église de Montréal un tableau montrant Pinochet ou Hitler, est-ce que les autorités le permettraient ? Permettez-moi d’en douter.

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