Le combat pour la francisation de Montréal, de Groulx à Landry

«Donner le nom de Jacques Cartier au nouveau pont construit en 1934 a nécessité quatre ans de combat; idem pour donner le nom du patriote De Lorimier en 1883 à la rue qui portait jusqu’alors celui du bourreau des patriotes, Colborne», rappelle l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Donner le nom de Jacques Cartier au nouveau pont construit en 1934 a nécessité quatre ans de combat; idem pour donner le nom du patriote De Lorimier en 1883 à la rue qui portait jusqu’alors celui du bourreau des patriotes, Colborne», rappelle l'auteur.

De Speak White, à Lionel Groulx et à Bernard Landry. Quel est le rapport me direz-vous ? Il est simple : Speak White, cette semonce authentiquement britanno-canadienne, incarne avec justesse la conduite de l’Empire britannique et de ses héritiers anglo-canadiens depuis la Conquête jusqu’à nos jours en terre d’Amérique. Une conduite que Lionel Groulx et Bernard Landry ont combattue chacun à sa façon. Pour cette seule raison — et il y en a bien d’autres —, tous deux méritent une bonne place dans la toponymie montréalaise.

Contrairement à la croyance populaire, Speak White n’a rien à voir avec les gens d’origine africaine ni avec l’esclavage aux États-Unis. La semonce visait d’abord les « Indiens ». La première occurrence écrite, selon le Dictionary of Canadianisms on Historical Principles(W. J. Gage Ltd., 1967), remonte à 1909 dans l’Ouest canadien. On leur disait de ne pas « talk Injun », mais de « Speak White ». Selon un article de 1964 dans le Globe and Mail, cité dans le même dictionnaire : « Every English Canadian… who says “speak white” to a French compatriot is equally totalitarian and Fascist ».

Bref, peu après la pendaison de Louis Riel, le 16 novembre 1885, et de huit alliés cris 11 jours plus tard, l’expression Speak White s’est répandue chez les nouveaux maîtres du territoire et visait à sommer les Autochtones, les Métis et les Canadiens français à se mettre à l’anglais. D’ailleurs, on dit que des Canadiens français et des Québécois continuent à se le faire dire en 2020.

Lionel Groulx était historien. De lui, on peut retenir surtout qu’il a réussi à défaire l’idée, très courante jusqu’au milieu du XXe siècle, selon laquelle la Conquête a été une bénédiction pour les « Canadiens », devenus plus tard « Canadiens français ». Aussi, il a contribué énormément à donner des lettres de noblesse à l’histoire québécoise et canadienne-française, alors que, suivant la répression brutale des patriotes en 1837-1838 par les troupes britanniques sous la reine Victoria — la « deuxième conquête », selon l’expression juste de Lionel Groulx —, le représentant de la Couronne, Lord Durham, écrivait que les Canadiens français étaient « un peuple sans histoire ni littérature ».

Grâce notamment aux travaux de Groulx, le français a fini par se retrouver dans la toponymie québécoise, alors que l’Empire britannique a tout fait pour l’effacer. À Montréal, en particulier, redonner à la ville une toponymie française a été un combat épique. En voici quelques exemples : donner le nom de Jacques Cartier au nouveau pont construit en 1934 a nécessité quatre ans de combat ; idem pour donner le nom du patriote De Lorimier en 1883 à la rue qui portait jusqu’alors celui du bourreau des patriotes, Colborne.

Bernard Landry, pour sa part, a sûrement entendu souvent l’expression Speak White quand, pour financer ses études, il s’est joint comme officier de réserve au Canadian Officers’Training Corps et qu’il vivait en Alberta. Est-ce une des raisons qui l’ont amené à consacrer sa vie à la construction d’un Québec libre dont la langue nationale serait le français, mais aussi à conclure l’entente remarquable avec les Cris du Québec qu’on appelle la Paix des braves ?

Oscar Peterson

Certes, Oscar Peterson mérite une place importante dans la toponymie de Montréal. Mais pourquoi ne pas renommer la rue Peel et la station de métro du même nom ? Peel était un politicien britannique qui n’a jamais mis les pieds à Montréal, ni au Canada. Sinon, pourquoi ne pas remplacer le nom de la station McGill, par celui de Peterson ?

On tente d’opposer les Irlandais de Montréal au nom de Bernard Landry pour la station de REM à Griffintown. On ferait beaucoup mieux de remplacer le nom du métro OACI–Square-Victoria — et le nom du square en même temps — par celui d’un immigrant irlandais notoire du XIXe siècle. Car eux aussi ont goûté terriblement aux emportements de l’Empire britannique, notamment sous la reine Victoria.

Pourquoi ne pas donner aux deux — station de métro et square — le nom Daniel Tracey ? Journaliste et médecin, Daniel Tracey a été élu à l’Assemblée législative du Bas-Canada le 21 mai 1832 sous la bannière du Parti patriote dirigé par Louis-Joseph Papineau. N’ayant pas digéré sa victoire, les troupes britanniques ont prétexté une émeute pour ouvrir le feu sur une foule, rue Saint-Jacques, tuant trois hommes innocents. Et, clin d’œil à la pandémie actuelle, le docteur Tracey est mort dans l’épidémie de choléra qui a sévi à Montréal en 1832.

26 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 29 juin 2020 05 h 03

    Corrections historiques

    Les idées de corrections historiques ne manquent pas!

  • Robert Morin - Abonné 29 juin 2020 06 h 57

    Je me souviens!

    Merci M. Philpot de remettre ainsi les pendules à l'heure. Nous en avons bien besoin, car pour des raisons troubles, on compte un certain nombre de Québécois et de Québécoises bien disposés à s'effacer, à se ratatiner et même à s'autoflageller au nom de je ne sais quelle culpabilité, sans doute héritée de notre passé judéo-chrétien ou importée d'une idéologie étasunienne, toute aussi inavouée qu'inavouable, mais absolument incompatible avec notre situation de minorité fragile en Amérique du Nord.

  • Renaud Métivier - Abonné 29 juin 2020 07 h 02

    Renaud Métivier

    Bravo!
    Un peu d'histoire va jeter un peu d'eau sur l'incendie qui fait rage actuellement à Montréal. Il faut savoir d'où nous venons pour décider où nous voulons aller.

    Merci M. Philpot

  • Claude Bariteau - Abonné 29 juin 2020 07 h 19

    Voilà du Philpot à son meilleur pour révéler les dessous des batailles pour l’appellation des stations de métro, qui s’apparentent à celles de la dénomination des rues de Montréal. C’est clair et convaincant.

    Ces batailles ont pour trame le contexte historique du Québec et celui de Montréal sous le régime britannique de 1763 à 1931 et, depuis, le régime canadien, les deux ayant pour visée de se servir des pouvoirs qui leur furent propres pour laisser leurs traces en façonnant l’espace d’appellation évocatrice.

    Ce fut aussi le cas pour dénommer des paroisses des villes, des écoles, des rues ou des parcs hors de Montréal et de Québec selon les vues des détenteurs d’un pouvoir collaborateur par le clergé et une élite de connivence, les deux cherchant à laisser une mémoire à son image.

    Cette réplique fut plus affirmative avec la Révolution tranquille. Le français devient seule langue officielle, puis l’Assemblée législative, une Assemblée nationale à l’image de celle de la France. Fut créé le territoire de la capitale nationale, mais surtout fut postulée la « nation » québécoise sans un État indépendant comme pour les nations reconnues aux Nations Unies.

    En rétrospective, ce furent des préliminaires qui annoncent une suite. Or, cette suite s’effiloche depuis 1995 alors que les batailles au sein du Canada perdureront avec des charges inspirées des vues canadiennes de 1982 pour remettre le Québec en marche arrière avec, bien sûr, des collaborateurs du Canada.

    Tout ça se produit pour contrer une relance démocratique avec les futurs citoyens et les futures citoyennes du Québec pour créer leur État indépendant, ce que favorisent des partis politiques du Québec qui cherchent à devenir des promoteurs de courants de pensée qui banalisent l’essentiel : la création d’un régime québécois avec un État indépendant qui l’assure.

    • Serge Lamarche - Abonné 29 juin 2020 19 h 40

      Mais non, cette suite est la «reconquête» du Canada francophone. Pas son abandon aux anglais.
      Un livre vient d'être publié avec des histoires qui remontent aussi loin que possible et qui montre que les français se sont établis à la grandeur du Canada avant même que le Canada existe: https://revelstokemountaineer.com/swift-river-courses-through-regional-history/

    • Claude Bariteau - Abonné 30 juin 2020 10 h 31

      M. Lamarche, il n'y a jamais eu de Canada francophone. La Nouvelle-France comprenait trois colonies : celles de l'Acadie, de la Louisiane et du Canada. Celle du du Canada comprenait aussi une partie de l’Ontario actuel. Ces colonies étaient françaises et ont perduré grâce à des ententes, celle de la Grande Paix de Montréal en 1701 ayant assuré une présence commerciale et évangéliste grâce à une colonisation protégée par des soldats français qui avaient l’appui des milices des colons et des Autochtones.

      Reconquérir la Nouvelle-France est un projet irréalisable tout comme celui d'un Canada francophone de l'époque avant la conquête. Il n'y a que le territoire actuel de la province de Québec qui pourrait se libérer du Canada, ce qui ne serait pas abandonner le reste du Canada, mais consisterait à créer démocratiquement un État indépendant du Canada.

  • Paul Toutant - Abonné 29 juin 2020 07 h 36

    Merci

    Merci pour ce texte éclairant dans la noirceur de la rectitude. La bataille contre les Québécois est sournoise, mais bien actuelle. Renommer la station Peel, ou la station Victoria, quelle bonne idée. Mieux encore, n'y touchons pas et pensons à des noms significatifs pour les stations nouvelles qui ouvriront tôt ou tard. Oscar Peterson est mort et les morts sont patients.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 29 juin 2020 18 h 07

      "Renommer la station Peel, ou la station Victoria, quelle bonne idée. Mieux encore, n'y touchons pas et pensons à des noms significatifs pour les stations nouvelles"

      Et pourquoi donc monsieur Toutant?
      Je préfère effacer ces mauvais souvenirs de notre défaite et de notre soumission au conquérant et repartir sur de nouvelles bases, celle de notre reprise pleine et entière de notre territoire et de NOTRE PAYS .