À la défense de Lionel Groulx

Le chanoine Lionel Groulx à son bureau à l'hôtel Jean Bart, à Paris, le 1er mars 1922
Photo: Wikimedia Commons, domaine public Le chanoine Lionel Groulx à son bureau à l'hôtel Jean Bart, à Paris, le 1er mars 1922

Ainsi circule une pétition pour débaptiser la station de métro Lionel-Groulx afin de la transformer en « station Oscar-Peterson ». Mes hommages au défunt jazzman, mais il s’agit d’une très mauvaise idée.

Ce mouvement déconstructiviste issu de l’anglosphère pénètre actuellement nos médias, habitués que nous sommes à dérouler le tapis rouge aux idées qui sapent les fondements culturels et politiques du Québec contemporain. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : abattre un monument intellectuel dont la pensée a déclenché la transition du Canada français éminemment culturel vers le Québec politique.

Il n’est pas saugrenu de croire, écrivait jadis Jean-Marc Léger, que sans Groulx la Révolution tranquille n’aurait pas été possible. Elle ne lui plaisait pas, cette révolution laïque. Mais elle ne lui plaisait pas comme ne nous plaît pas un projet dont on revendique la paternité, et non pas le produit fini. Il n’en reste pas moins l’architecte.

Homme de son temps

Dans un monde dont l’univers mental est gâté par une dose de présentisme enfantin, il importe de rappeler un truisme à l’aide d’une formule des plus niaises : Lionel Groulx était un homme de son temps. Un homme dont l’arrivée à la conscience politique s’est opérée au moment où Louis Riel pendait au bout d’une corde.

Le sort du chef métis incarnait alors la hantise par excellence des Canadiens français : celle de disparaître selon le bon vouloir du Canada fédéral. Lionel Groulx aura vécu l’époque du mépris hautain des Canadians qui ne voyaient en nous qu’une nation arriérée qu’il fallait élever à la dignité anglo-saxonne. Réflexe qui, manifestement et à la vue du très anglophone et anglophile mouvement Black Lives Matter montréalais, n’a rien perdu de sa véracité.

Groulx est aussi le contemporain du Règlement XVII et de deux conscriptions. Bref, il fut le spectateur impuissant d’un Canada qui non seulement violait sa propre Constitution en empêchant les francophones de l’Ontario d’étudier dans leur langue (tiens ! un autre réflexe dont les ramifications ne nous sont pas étrangères), mais qui envoyait de surcroît les Canadiens français mourir pour la couronne britannique en Europe.

Anachroniquement, on dit que Groulx aura été suspicieux à l’égard des minorités. C’est faux. Il a dédié sa vie, son œuvre, son enseignement, sa militance à la défense des minorités. Non pas une minorité sexy qui défraie, de nos jours, la chronique en plus d’apporter pain, beurre, miel, foie gras et champagne à nombre de chaires de recherche. Non. Groulx s’est acharné à défendre la minorité francophone du Canada en cherchant à l’extirper du carcan minoritaire qui la condamnait à la dissolution.

Militantisme

L’œuvre militante et historique de Groulx pointe dans une seule direction : le besoin de construire un espace politique autonome dans lequel le Canada français pourrait assurer sa pérennité. Iconoclaste, l’abbé fut le premier à rompre avec la très loyaliste et ultramontaine idée que la Conquête fut un « bienfait providentiel » pour nous. Il qualifiait l’événement de « catastrophe », y voyant le moment fondateur d’une intentionnalité bien particulière.

Conquis par l’Empire, le Canada français a pour destin celui de « se dégager de l’étreinte du conquérant, [de] se dégager un peu plus chaque jour, [d’]accroître, d’étape en étape, son autonomie ». De 1760 à 1867, l’histoire groulxienne témoigne de cette lutte pour la survivance et l’autonomie politique.

La Confédération a quant à elle trahi son principe fondateur en plus d’être tiraillée par des vents contraires. C’est pourquoi Groulx anticipe, comme plusieurs dans les années 1920, sa dislocation imminente. Par le truchement d’une lecture nationale de notre histoire, il voit l’érection d’un « État français du Saint-Laurent » comme l’aboutissement logique de « notre avenir politique ».

Était-il indépendantiste ? Aucune importance ! L’important est qu’il a associé le sort de la nation canadienne-française au devenir politique du Québec, seule planche de salut de notre vie nationale. Cette idée fut reprise par l’Action libérale nationale de Gouin, par l’Union nationale de Duplessis, par le Parti libéral de Lesage et, évidemment, par le Parti québécois de Lévesque et, plus tard, de Parizeau.

Effacer Groulx ?

La commémoration de la vie et de l’œuvre de Lionel Groulx est fondamentale pour les Québécois contemporains que nous sommes. Quelques militants, dont l’ignorance de notre histoire n’a d’égal que leur mépris pour nos devanciers, voudraient nous convaincre du contraire. Avec les mots du militant essentialiste qui réduit l’individu à sa couleur de peau, à son sexe, à son orientation sexuelle et à son origine, ils tentent de nous convaincre que le groulxisme n’est que la déclinaison d’une pensée racialiste.

Il ne faut évidemment pas alimenter de telles sornettes et y aller d’une réponse simple, voire simpliste : non ! Non, la présence de Lionel Groulx dans la sphère publique ne nous fait pas rougir. On ne réduit pas un auteur aux quelques préjugés qu’il partageait avec son époque. On juge celui-ci à l’aune de la fécondité de son œuvre. Voilà pourquoi la présence de Lionel Groulx est irrévocable.

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