Non à la marchandisation de l’hébergement des aînés

«Les résidences privées pour aînés autonomes et semi-autonomes prolifèrent au Québec parce qu’il y a peu de solutions qui s’offrent aux personnes âgées qui souhaitent demeurer chez elles, tout en n’ayant pas la charge d’une propriété privée», écrivent les auteurs.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Les résidences privées pour aînés autonomes et semi-autonomes prolifèrent au Québec parce qu’il y a peu de solutions qui s’offrent aux personnes âgées qui souhaitent demeurer chez elles, tout en n’ayant pas la charge d’une propriété privée», écrivent les auteurs.

La crise provoquée par la COVID-19 a montré qu’il faut mieux distinguer et conjuguer, d’un côté, les politiques d’hébergement et, de l’autre, les politiques de logement social et communautaire destinées aux aînés. À cet égard, l’appellation résidences privées pour aînés (RPA) employée depuis quelques années amène de la confusion dans les débats puisqu’elle met dans le même sac, d’une part, les ressources d’hébergement et de logement, et d’autre part, les résidences privées et celles relevant des secteurs sans but lucratif (OSBL) et coopératif. Cette confusion a amené des journalistes à lancer des chiffres extravagants sur le taux d’institutionnalisation des aînés au Québec alors qu’en réalité, il se situe à 3,5 %, un taux comparable à celui d’autres provinces canadiennes. La distinction entre hébergement et logement est essentielle pour comprendre la situation sur le terrain et résoudre les problèmes.

L’hébergement pour les aînés comprend les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), les ressources intermédiaires (RI) et les ressources de type familial (RTF). Au total, environ 48 000 personnes sont hébergées dans ces ressources. Le logement quant à lui regroupe, outre les maisons unifamiliales et les appartements dont les personnes sont propriétaires, les résidences privées de type commercial, les habitations à loyer modique (HLM) publiques, les organismes sans but lucratif d’habitation et les coopératives d’habitation. Contrairement à ce qui se passe dans l’hébergement, les personnes âgées qui vivent dans ces habitations sont en grande majorité des locataires avec un bail. Elles paient donc un loyer. Elles sont considérées comme autonomes, mais peuvent aussi avoir des pertes d’autonomie légères et moyennes.

Dans l’utilisation de l’appellation ambiguë de RPA, les « résidences » dont on parle appartiennent au monde du logement et pas à celui de l’hébergement. En retenant les résidences « privées », on exclut les HLM, mais on inclut pêle-mêle, d’un côté, les 1500 résidences et 143 000 logements du secteur privé à but lucratif et, de l’autre, les 200 OSBL d’habitation offrant des logements à 12 000 personnes âgées et les 25 coopératives d’habitation. Au cours des six dernières années de gouvernements du PLQ et de la CAQ, les RPA de tenure marchande ont connu une plus grande croissance que les RPA relevant de l’économie sociale et solidaire (ESS), puisque les nouveaux logements sociaux accordés dans les budgets annuels ont été réduits de 3000 à 1500 dans deux des quatre budgets du PLQ et de 3000 à zéro dans les deux premiers budgets de la CAQ. Tout cela, pendant que les crédits d’impôts favorisaient les RPA marchandes.

Penser un nouveau modèle

Nous proposons un changement de modèle qui se définit d’abord par l’expression d’une volonté gouvernementale de démarchandisation de l’ensemble des services d’hébergement, de logement et de soutien à domicile (SAD) offerts aux aînés. Ce modèle devrait faire la promotion de différentes formules de logement social avec soutien communautaire qui permettent aux aînés de rester chez eux dans des conditions qui favorisent leur participation à la gestion des immeubles et qui respectent leur capacité de payer. Malgré des coûts parfois exorbitants, les résidences privées pour aînés autonomes et semi-autonomes prolifèrent au Québec parce qu’il y a peu de solutions qui s’offrent aux personnes âgées qui souhaitent demeurer chez elles, tout en n’ayant pas la charge d’une propriété privée.

Ce modèle se caractériserait aussi par une politique de SAD ambitieuse qui, tout en accordant aux proches aidants les ressources nécessaires au soutien de leurs proches, reconnaîtrait l’importance de l’ensemble des services à domicile dans la préservation de la qualité de vie des personnes en perte d’autonomie.

Dans le logement, ce modèle axé sur la démarchandisation ne ferait pas disparaître pour autant le secteur privé à but lucratif, mais il baliserait de manière serrée ses activités et son développement. Par contre, dans l’hébergement, il l’exclurait des CHSLD. En somme, dans le logement, l’hébergement et le SAD, il permettrait de recadrer un modèle de « welfare mix » qui, à l’heure actuelle, se réduit trop souvent à devoir choisir entre le privé lucratif ou le public. La nouvelle configuration qui en sortirait serait davantage plurielle, avec une revalorisation des producteurs de services publics, marginalisés dans le système actuel, et une meilleure reconnaissance des secteurs domestique (proches aidants, bénévoles et familles), communautaire et de l’ESS.

Le gouvernement caquiste de François Legault a fait certains pas dans la bonne direction en ajoutant des ressources aux services de soutien à domicile au cours des deux premières années de son mandat (280 millions de dollars en 2019-2020 et 384 millions en 2020-2021), et en envisageant maintenant la nationalisation des CHSLD. Mais il a peu fait en logement social. Une véritable politique publique en faveur des aînés et de leurs proches exige plus que les 2600 places prévues dans les nouvelles maisons des aînés. Elle exige un engagement robuste pour le développement de nouveaux logements sociaux. La pandémie offre une occasion à ce gouvernement de construire avec les partis d’opposition et les acteurs concernés dans la société civile les réformes que ses prédécesseurs n’ont pas pu, ou pas voulu faire.

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Des Idées en Revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons le résumé d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, avril-mai 2020, volume CX, no 4-5.

 
10 commentaires
  • Francois Ricard - Abonné 23 juin 2020 05 h 58

    Comme si le béton était la réponse à des besoins humains

    Legault et son équipe économique nous lancent dans des projets d’infrastructures avec des maternelles 4 ans à 800,000$ pièce et des résidences pour ainés à 565,000$ la chambre. À ce prix autant acheter un petit bungalow à 300,000$ à chacun de nos aînés.

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 juin 2020 07 h 43

    La marchandisation de la vie est le grand malheur de nos sociétés.

    Merci aux auteurs pour cette explication lucide de la situation des ainés. La marchandisation de la vie est le malheur principal de nos sociétés modernes. On a les solutions qui s'imposent, mais pas la volonté de nos gouvernements de sortir de la commercialisation de la misère.
    Pourquoi ne pas suivre l'exemple des pays scandinaves qui ont investi largement dans l'aide à domicile pour retenir les ainés chez eux ?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 23 juin 2020 12 h 55

      Mais voyons, le commerce est partout, partout, partout. Et autant dans les pays scandinaves qu'ici.

      Les pub qui inondent présentement nos écrans de télé avec des skech d'employés de la santé et de l'éducation qui nous font la baboune pour dire qui sont pas content et qu'ils veulent des plus grosses payes, moins de travail, c'est quoi sinon que de la commercialisation ?

      Ce n'est pas parce que c'est l'État qui ramasse la facture que le service ne relève plus commerce !

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 juin 2020 17 h 22

      À monsieur Jean-Yves Arès: Exactement. C'est cela le problème, la commercialisation de chaque aspect de notre vie. Faire de l'argent sur la misère et la maladie des ainés est scandaleux. C'est le moins que l’on puisse dire.
      Selon le guru du management le professeur Henry Mintzberg: «Il ne fait aucun doute que le capitalisme doit être corrigé et nous pouvons certainement le faire avec une plus grande responsabilité sociale des entreprises. Mais permettez-moi de poser cette question: comment un mot inventé pour décrire le financement des entreprises privées est-il devenu la finalité de l’existence humaine? Ce que je crois devoir corriger, c'est notre perception de la société. Dans un sens, nous l'avons vu comme assis sur un tabouret à deux pattes. Une jambe représente les gouvernements du secteur public et les services qu'ils fournissent pour le bien commun, tels que l'éducation, la défense et les infrastructures de transport. L'autre étape représente les entreprises du secteur privé et les ressources qu'elles mobilisent pour la fourniture de nos biens et services commerciaux. La société a besoin d'une troisième jambe pour l'équilibre. Je l'appelle le secteur pluriel. Vous le connaissez peut-être sous le nom de «société civile», ou du troisième secteur, ou le siège d'ONG et d'organisations à but non lucratif. Mais pour prendre sa place aux côtés des deux autres secteurs, il faut un label qui corresponde au leur: public, privé, pluriel. Dans une société saine, chacun des trois secteurs coopère avec les deux autres tout en contribuant à les contrôler. Lorsqu'un secteur domine, la société souffre.
      https://mintzberg.org/blog/rescuing-capitalism

  • Alain Roy - Abonné 23 juin 2020 07 h 52

    Des excuses svp

    "Cette confusion a amené des journalistes à lancer des chiffres extravagants sur le taux d’institutionnalisation des aînés au Québec alors qu’en réalité, il se situe à 3,5 %, un taux comparable à celui d’autres provinces canadiennes." Une belle illustration de la mauvaise foi, de parti pris et de la paresse des médias toujours plus soucieux de cotes d'écoute et de lectorat (et de revenus publicitaires) que de rigueur journalistique. Les médias devraient avoir la décense de faire leur mea culpa et de s'excuser auprès du public...Je rêve en couleur je sais.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 23 juin 2020 13 h 08

      Les auteurs vont un peu vite dans leurs affirmations. Pour eux les RPA, soit les résidences privées pour aînés,
      " dont on parle appartiennent au monde du logement et pas à celui de l’hébergement "

      Les RPA sont de l'hébergement dans la mesure ou ils offrent plus qu'un simple logement. En plus du logement on y greffe l'alimentation et de la présence d'employés au quotidien qui acconpagnent les résidents avec différents services.

      Ces RPA donnent droit à des crédits d'impôt. Du coup les journalistes ont une source d'information fiable pour en connaître le nombre. (de mémoire quelques 160,000).

  • Yves Corbeil - Inscrit 23 juin 2020 08 h 14

    Un mélange de tout

    L'idéal pour les personnes concernés, c'est de demeurer le plus longtemps possible dans son environnement et pour ce faire ça prends des soins à domicile qui peuvent s'intensifier au fil des années jusqu'à l'entré en CHSLD quand ce n'est plus possible de vivre chez soi sécuritairement. Pour ce faire il y a plusieurs possibilité qu'il faut explorer car la population vieillit et le besoin avec elle. Si on commence avec le plus grand nombre, soit la classe moyenne qui elle à certain moyen. Nous avons assisté dernièrement au désespoir de plusieurs gens face à la situation présente et le peu de moyen pour y faire face sécuritairement. Des parents seuls dans leurs lieux de résidences et des enfants dépourvus pour leur venir en aide. Pour une bonne majorité de ceux-ci, des maisons intergénérations serait idéal, chacun chez eux mais tout près si besoin est. Une manière d'aider un de ses enfants pour acquérir une maison et de sécuriser toute la famille en cas de mauvais coup du destin, ensuite tu y ajoutes les soins à domicile quand la situation le demande et tu prolonge le confort de tous pour plus longtemps à faible coût pour le reste de la population qui ne peut supporter toutes les charges de logement des ainées.

    Ces maisons qui manque cruellement sur le marché, peuvent-être repasser sur le marché quand les besoins ne sont plus nécessaire. Lorsque que le voit le coût exorbitant de certains complexes, je me dis, pourquoi ne pas en faire profiter sa famille au lieu de laisser tout cela à des entrepreneurs privés.

    Les belles petites unités de Mme Blais coûteront combien à la société au final, oui des besoins de la sorte sont nécessaire mais si on peut les réduires, les charges en seront réduite tout autant pour le payeur de taxes et impôts et l'argent ainsi économiser pourra servir à des CHSLD de qualités et du personnel de qualités et bien payé.

    Le désarrois de plusieurs au cours des trois derniers mois devrait nous faire réfléchir pour la suite, le besoin grandira.

  • Pierre Samuel - Abonné 23 juin 2020 09 h 59

    Qui frétille en bout de ligne ?

    À la base, comment s'y retrouver dans cette pléthore d'acronymes : RPA, OSBL, CHSLD, RI, ESS,SAD, etc. où une chatte ne pourrait y retrouver ses petits ? Comme le dit l'adage populaire : < Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué > ?

    Comment M. et Mme Tout-le-monde peuvent-ils s'y retrouver sans avoir le tournis ? Quelque part, tout ce charabia que l'on utilise à satiété de nos jours dans les services autant publics que privés sert à qui et à quoi sinon à embourber davantage le citoyen(ne) qui ose s'y aventurer et ce, bien malgré eux et elles, car tôt ou tard il ou elle n'a d'autre choix que de s'y colletailler !

    C'est par la suite que l'étau se resserre selon le revenu, l'état de santé de la personne, ses contacts sociaux et combien d'autres facteurs plus ou moins obscurs....

    Qui se souvient jadis de ces hospices, plus ou moins délabrés, où l'on parquait carrément les vieux plus ou moins sans famille ? Ce n'était guère mieux qu'aujourd'hui, mais au moins on savait à quoi s'en tenir. Tandis que de nos jours, la sophistication des acronymes et des lieux concernés, aux publicités plus accrocheuses les unes que les autres, fait partie intrinséque de ce beau système dans lequel nous sommes appelés à survivre, bon gré,mal gré...

    À celui ou celle qui posséde quelques économies, on en met plein les yeux reluquant le pactole, quant aux plus défavorisé(es), on profite allègrement des subventions qui s'y rattachent...

    En bout de ligne, dans les deux cas précités, le résidant ou la résidante en est-il majoritairement plus heureux(se) et mieux traité(e) ? Allez-y voir !

    Comme le propose Messieurs Vaillacourt et Jetté, qu'attend-on, dans la situation actuelle de tragédies innommables en ces lieux, de procéder sans plus de tergiversations à < la démarchandisation ( qui ) ne ferait pas disparaître pour autant le secteur privé à but lucratif,
    mais baliserait de manière serrée ses activités et son développement. > ?