Le racisme est-il une histoire de statues?

Une statue de Christophe Colomb vandalisée, le 11 juin à Miami.
Photo: Lynne Sladky Associated Press Une statue de Christophe Colomb vandalisée, le 11 juin à Miami.

La mort de George Floyd a soulevé une grande indignation un peu partout dans le monde. Bien qu’il soit normal et nécessaire de dénoncer et de condamner le racisme ainsi que l’ensemble des discriminations, rien ne saurait légitimer les velléités de certains d’effacer de l’espace public les statues des hommes et des femmes qui nous ont précédés.

Tandis que les tribunaux sont les gardiens des libertés collectives et individuelles, les historiens, eux, sont les gardiens de la mémoire collective. Détruire les statues revient à vouloir effacer de la mémoire collective des hommes et des femmes qui ont, à leur manière, marqué la société dans laquelle ils et elles vivaient.

Lorsque nous parlons de destruction d’œuvres artistiques qui sont les vestiges d’un passé révolu par des individus aux motivations fort diverses, il devient plus que nécessaire de s’interroger sur les conséquences que cela provoque sur les consciences collectives, sur la société et sur le rapport qu’entretient celle-ci avec son passé.

Détruire une œuvre artistique n’est pas une action anodine, elle est l’expression d’une fracture structurelle profonde, signe annonciateur d’un profond changement dans la société. Lorsqu’en août 1793 la Convention nationale ordonne de s’attaquer aux « cendres impures des tyrans », elle ne se doutait pas que la profanation de la nécropole royale de Saint-Denis entraînerait une importante destruction des gisants royaux. En procédant à la destruction des restes des hommes et des femmes illustres inhumés dans la nécropole royale, la Convention, et par extension les révolutionnaires, souhaitait consommer définitivement la rupture opérée lors de l’abolition de la monarchie en date du 21 septembre 1792 dans le but d’affirmer l’existence d’un ordre nouveau incarné par la République. La destruction des statues opérée au temps de la Révolution française représente, d’une part, une perte majeure du patrimoine artistique des siècles antérieurs et incarne, d’autre part, un changement structurel dans la société de cette époque.

Source d’enseignement

Cette comparaison m’amène à dire que la présente entreprise de déboulonnage des œuvres monumentales publiques traduit un profond changement au sein des sociétés occidentales. Néanmoins, bien qu’il soit louable de vouloir faire progresser les mentalités, il ne faudrait nullement sacrifier la mémoire incarnée par ces statues sur l’autel du progrès. Les statues sont bien plus que des œuvres d’art, ce sont des objets imprégnés d’une valeur mémorielle forte. C’est par elles que le citoyen peut comprendre les évolutions des sociétés passées, comprendre le monde dans lequel il vit et tirer les enseignements qu’il convient des erreurs de nos prédécesseurs. La statue peut rendre hommage à un homme politique, à une femme qui a sacrifié sa vie pour son pays (pensons ici à Jeanne d’Arc), mais elle est également une source d’enseignement.

Déboulonner les statues revient à renier l’héritage qui est le nôtre, à renier une part de notre identité collective et individuelle, et surtout à ouvrir la porte à un révisionnisme qui fait fi des aspects négatifs de son passé, ce qui amène à une réécriture de l’histoire où toute objectivité est absente. Ces statues tant critiquées ne devraient pas être une source de division, mais bien au contraire une source d’inspiration collective, dans laquelle le citoyen et la citoyenne peuvent puiser un enseignement du passé pour faire évoluer la société vers une ère où les discriminations tendraient à s’effacer au profit d’une grande tolérance.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 20 juin 2020 10 h 55

    Du nihilisme romantique?


    Il est inquiétant de voir comment des membres de cette société qui prônent autant la liberté individuelle en militant contre l’oppression soient tentés par un révisionnisme historique radical digne d’un régime totalitaire. Il semble que ses anarchistes qui veulent détruire le pouvoir jusque dans ces représentations symboliques historiques par l’effacement de la mémoire des choses du passé lointain, qui sont inconvenantes lorsque ressenties au présent qui se souvient, non pas de ce qu’elles ont observé ou vécu, mais de ce qui leur est raconté, soient fixées sur cette conception de l’Histoire de l’Être qui est en marche : être, c’est avoir été. On sent qu’il y a quelque chose qui souffre dans cette volonté de tuer à nouveau ce qui est déjà mort en pensant que ça va soulager la conscience. Je ne trouve pas de mot pour qualifier ce sentiment qui serait un envers du passéisme nostalgique et traduirait cette envie d’annihiler un passé révolu. Peut-être que nihilisme romantique pourrait faire l’affaire.

    L’histoire qui s’apprend n’est pas seulement ce dont on choisit de se souvenir ou d’oublier, mais s’accompagne aussi de ce qu’on raconte de ce qui s’est passé pour comprendre ce qui est devenu. Il est bien évident cependant que dans l'éternel moment présent dont on veut saisir chaque instant, il n'y a pas d'histoire. Celle-ci vient dans l'après des choses et de ce bord-ci des choses qu'on ne sait jamais avant, juste après, comme dirait un des personnages de Victor-Lévy Beaulieu.

    Marc Therrien