Pour passer de la mémoire sélective à la mémoire collective

Une statue d'Edward Colston, vandalisée puis jetée dans le port de Bristol, dans le sud-ouest de l'Angleterre, avant d'être récupérée le 11 juin dernier.
Photo: Agence France-Presse Une statue d'Edward Colston, vandalisée puis jetée dans le port de Bristol, dans le sud-ouest de l'Angleterre, avant d'être récupérée le 11 juin dernier.

Les monuments et symboles ont pour fonction de rassembler la population autour d’un événement, d’une tradition commune, d’effectuer un retour vers le passé. Mais lorsque ceux-ci mettent en avant des personnages controversés, repenser les monuments et leur emplacement sur la place publique à l’ère où l’éveil des consciences se manifeste devient nécessaire, voire vital. Il ne s’agit nullement de chercher à supprimer ces personnages des manuels d’histoire, mais de prendre en compte l’entièreté de leurs actions et de leurs impacts dans la société. Car un maintien de ces statues dans l’espace public peut être négatif.

En 1983, Benedict Anderson démontrait comment la construction de « communautés imaginées » (nations) fut possible grâce à la prise en compte de traditions, de coutumes ou encore de monuments permettant un retour vers le passé, nécessaire à la construction d’une identité collective. La mémoire collective permet une cohésion de l’ensemble de la population autour d’un événement, d’une statue où le rapport à l’histoire, à la mémoire, à la culture détient un rôle primordial.

Il s’agit également de marquer son appartenance à un groupe, à une communauté façonnant la nation dans son intégralité. Ce sont donc des vecteurs de valeurs, d’idées sur lesquelles se base une société où les historiens et politiques interviennent pour légitimer et matérialiser ces croyances par le biais de ces monuments dans le présent.

Le 22 mai dernier, en Martinique, le déboulonnement de la statue de Victor Schœlcher a suscité l’émoi de la classe politique locale et nationale française. Au mois de juin, à la suite de la mort de George Floyd et des manifestations contre les violences policières qui ont suivi, des statues à l’effigie de Christophe Colomb, de Léopold II ou encore d’Edward Colston ont aussi été prises pour cibles par la population. Leur point commun est que ces personnages ont tous soutenu le maintien de l’esclavage et défendu une idéologie raciste.

Histoire officielle

Cependant, l’histoire officielle ne semble pas mentionner cette partie qui, pourtant, constitue la carte d’identité de ces personnages, présentés généralement comme des bienfaiteurs de la société ayant permis, par exemple, le développement économique de certaines régions. L’omission de certaines informations nécessaires à la compréhension et à la construction de l’identité collective de la nation pose problème.

La présence de ces statues dans l’espace public, dans une société où la diversité ethnique et culturelle est mise en avant, représente un affront pour certaines communautés ethniques, dont les ancêtres ont subi les méfaits de la colonisation, de l’esclavage, du racisme, en niant ce passé colonial. Ces effets sont encore perceptibles de nos jours avec le racisme systémique.

Les événements des derniers jours ont permis de remettre en cause l’histoire officielle et de démontrer que l’occultation d’une partie de l’histoire de certains personnages est contre-productive. Dès lors, ces personnalités censées favoriser une cohésion reviennent à créer des divisions dans la construction de la mémoire collective.

Mais alors, comment pallier ces failles ? Dans un premier temps, il serait important de prendre en compte l’histoire dans son intégralité. Il s’agit d’introduire les parties occultées dans l’histoire officielle pour permettre une construction complète de la mémoire collective de la nation. Cela permettrait d’intégrer l’ensemble de la population autour de traditions et d’une culture communes. La présence de ces statues dans l’espace public étant pernicieuse, on pourrait suivre l’exemple du maire de Londres, Sadiq Khan, qui souhaite la création d’une commission permettant la réévaluation de monuments et statues.

Cette reconstruction de la mémoire collective serait possible en prenant en compte l’opinion de la population. Ce serait un atout supplémentaire aux débats politiques et historiques entourant la question les monuments et leurs significations dans l’espace public. Bien qu’un long travail de conscientisation et de reconstruction mémorielle soit à venir, le débat est relancé. Les monuments sont indispensables à la construction d’une mémoire collective. Mais pour que cette dernière soit un outil de cohésion, une prise en compte de l’histoire dans son intégralité est plus que jamais nécessaire. Car en soi, l’histoire est remplie de moments glorieux, mais aussi de moments beaucoup plus sombres.

À voir en vidéo