Repenser et relancer le Québec

«Le gouvernement devrait prêcher par l’exemple en considérant une utilisation plus étendue de l’effet de levier qu’est l’approvisionnement public afin de maximiser les occasions d’investissement et la création d’emplois», soutiennent les auteurs.
Photo: Nick Perry Associated Press «Le gouvernement devrait prêcher par l’exemple en considérant une utilisation plus étendue de l’effet de levier qu’est l’approvisionnement public afin de maximiser les occasions d’investissement et la création d’emplois», soutiennent les auteurs.

La fin abrupte du projet de loi 61 aura eu le mérite de démontrer deux choses. D’un côté, bien que nous ayons accueilli positivement la volonté du gouvernement d’investir massivement pour relancer l’économie, la reprise économique du Québec ne peut se limiter aux seuls travaux d’infrastructure. Une telle approche exclut les femmes de la relance, tout comme des pans entiers de l’économie. De l’autre, elle ne peut s’effectuer sans une véritable concertation de l’ensemble des acteurs socioéconomiques et sans réflexion sur la nature de tels projets — encore moins en saccageant les règles élémentaires en matière de contrôle démocratique et environnemental.

C’est dans cet esprit que nos organisations syndicales ont développé une série de propositions basées sur le renforcement de la résilience de notre économie nationale qui pourront, nous le croyons, alimenter la réflexion quant au développement socioéconomique qui devrait prévaloir au Québec.

La crise de la COVID-19 aura mis en évidence plusieurs défaillances au sein de notre économie. Les nombreux problèmes d’approvisionnement de certains produits de base, constatés dans plusieurs économies mondiales, reposent en bonne partie sur la lente délocalisation de la production et sur des chaînes d’approvisionnement qui reposent sur de longs circuits de production répartis sur différents territoires. Il est possible de faire mieux.

Pour une réindustrialisation

Pour nous assurer que la reprise économique pourra bénéficier au plus grand nombre et diminuer les impacts potentiels de crises similaires dans le futur, nous croyons qu’il est nécessaire de réduire notre dépendance envers la production hors de notre territoire en stimulant une réindustrialisation du Québec afin de renforcer la résilience de son économie. Consommer local, c’est bien. Produire au Québec, c’est mieux ! Il tombe sous le sens que la chaîne de production agroalimentaire, qui a sérieusement été testée lors de la pandémie, tout comme la chaîne pharmaceutique et celle d’équipements médicaux, pour ne nommer qu’elles, se doivent d’être activement soutenues.

En ce sens, l’État québécois ne peut se contenter du rôle de donneur d’ouvrage ou de facilitateur des initiatives du secteur privé. Il doit favoriser la restructuration, la diversification et le dynamisme technologique du tissu industriel. Le gouvernement doit adopter une politique industrielle plus interventionniste et assumer un rôle central dans la coordination et la planification stratégique de la relance. Pour ce faire, il doit agir par l’entremise de ses politiques économiques, notamment par ses politiques budgétaires et fiscales, d’emploi et de main-d’œuvre, commerciales, scientifiques et d’innovation, etc.

De telles politiques économiques se doivent d’être structurantes : elles doivent viser à consolider et à diversifier le tissu productif en soutenant le renforcement des filières industrielles existantes, l’expansion d’activités connexes à ces filières et la création de nouveaux pôles de développement.

 

Le gouvernement a multiplié les mesures d’urgence à l’intention des entreprises pour traverser la crise. Cela allait de soi. Il est essentiel que le soutien aux entreprises se poursuive encore plusieurs mois et qu’une attention particulière soit apportée aux PME : souvent fortement ancrées dans leur communauté, elles font tourner l’économie locale et ont un impact structurant sur le tissu industriel des régions.

Retour à la communauté

Aucune injection de capitaux par l’État ne doit être un chèque en blanc. Chaque dollar investi doit revenir, d’une façon ou d’une autre, à la communauté. L’aide financière devra être accordée en contrepartie de résultats en matière de création d’emplois et d’investissements sur le territoire. Il nous apparaît évident que ce soutien étatique ne doit pas être octroyé aux entreprises pratiquant l’évasion fiscale ni leur permettre de procéder à des rachats d’actions ou à des bonifications de la rémunération de leurs dirigeants. Des contreparties environnementales nous apparaissent également incontournables : le Québec peut exiger des plans de décarbonisation des entreprises ciblées par ses programmes.

Pour déployer une telle stratégie structurante de reprise économique, le gouvernement peut compter sur un grand nombre d’instruments stratégiques. Les espaces de concertation déjà en place doivent être mobilisés pour développer les politiques d’emploi et de main-d’œuvre sectorielles appropriées. Le ministère de l’Économie et de l’Innovation, Investissement Québec et la Caisse de dépôt et placement du Québec se doivent d’appuyer le secteur manufacturier, source majeure d’innovation et de gains de productivité. Le Québec dispose également d’un écosystème financier solide et diversifié formé par le Capital régional et coopératif Desjardins, le Fonds de solidarité de la FTQ et le Fondaction de la CSN, entre autres. Ces instruments de financement constituent des leviers essentiels d’une stratégie cohérente de développement économique et de création d’emplois.

Alors que le gouvernement incite la population à mettre du Québec dans son Panier bleu, nous croyons qu’il devrait lui-même prêcher par l’exemple. Le gouvernement doit considérer une utilisation plus étendue de l’effet de levier qu’est l’approvisionnement public afin de maximiser les occasions d’investissement et la création d’emplois au Québec. Un cadre législatif « Achetons Québec », semblable au Buy America Act, doit contraindre les entreprises publiques, minimalement, à s’approvisionner au Québec et à ainsi accroître la capacité de fabrication québécoise — qu’on pense aux produits pharmaceutiques, aux équipements médicaux et aux autres biens essentiels consommés par le réseau de la santé et des services sociaux, par exemple. Cela dit, au-delà des accords commerciaux, le gouvernement a la responsabilité d’examiner ce qui peut être fait chez nous en matière de préférence nationale.

3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 juin 2020 01 h 06

    En espérant que le gouvernement est à l'écoute à vos propos lucides.

    Bravo, et félicitations pour vos suggestions pleines de sagesse et perspicacité. Effectivement, on a besoin de fabriquer chez nous les produits nécessaires à notre survie, sans pour autant résoudre à l'importation des pays avec une main d’oeuvre à bon marché.
    Il faut aussi tenir compte de notre empreinte sur les effets de serre. On ne peut plus saccager la nature dans l'oubli total de notre empreinte sur l'environnement. Il faudrait se débarrasser de l'idéologie néolibérale qui n'a plus de sens dans une économie égalitaire et écologiquement saine.

  • Cyril Dionne - Abonné 18 juin 2020 08 h 14

    OUI !

    Ah ! « Ben torrieux », je suis d’accord avec nos syndicalistes.

    Oui pour une réindustrialisation et une souveraineté en ce qui concerne les produits de base nécessaire à la bonne santé des gens d’ici. Oui le Québec doit favoriser la restructuration, la diversification et le dynamisme technologique du tissu industriel maintenant au lieu de s’affairer dans des projets de construction pharaoniques qui aliment et fait bénéficier le crime organisé et les p’tits amis du pouvoir. Oui pour le retour à la communauté et au régionalisme. Oui, nous avons les ressources humaines et naturelles pour le faire et grandir comme nation.

    Oui.

  • Simon Thibault - Abonné 18 juin 2020 17 h 44

    Les accords internationaux : une piste de solution du côté de l'environnement.

    Les accords internationaux signés par le Québec et le Canada empêche toute discrimination géographie dans l'octroi de contrats publics... toutefois, l’adoption de mesures environnementales ne contrevient à aucun des traités et ententes commerciaux en vigueur au Québec et au Canada, ni à nos lois sur les contrats des organismes publics et ceux des municipalités. Pensons ici à des critères qui viseraient la performance environnementale d'un produit, son empreinte carbone (ex. maximum de t CO2eq émises pour le transport d'un produit), qui prendraient en compte l’analyse du cycle de vie du produit et/ou son coût total de possession, ou encore exigeraient d'avoir obtenu une certaines certification environnementale. Ce sont là des manières de non seulement relocaliser nos chaînes de production industrielle, mais aussi de les "verdir"!