Comment j’ai appris que je n’étais pas blanche

On ne peut pas célébrer la diversité, et ne retenir que les aspects qui nous conviennent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On ne peut pas célébrer la diversité, et ne retenir que les aspects qui nous conviennent.

Je croyais être blanche jusqu’au jour où le Canada a approuvé ma demande d’immigration en 2008.

Je suis originaire de la Turquie, nation plongée dans un flou identitaire depuis son indépendance. Évidemment, j’ai toujours su que je n’étais pas blanche comme les Européens, mais mon teint n’était pas non plus celui de mes voisins du Moyen-Orient. Malgré tout, je n’avais jamais eu à réfléchir à comment j’étais perçue par autrui, encore moins à comment ces perceptions façonneraient mon quotidien.

Tout cela a changé lorsque j’ai dû me rendre à l’ambassade du Canada à Ankara pour récupérer mon passeport ainsi qu’une multitude de documents d’immigration. — J’étais parrainée par mon conjoint, un Québécois, qui s’occupait de tout avec brio depuis Montréal. — J’étais avec ma meilleure amie et nous nous amusions à passer en revue tous les documents que j’avais récupérés […]

Alors que nous fouillions à travers cette pile de souvenirs, s’en est échappé un papillon adhésif jaune portant une inscription simple, deux mots en lettres cursives : « panthère noire ». Qu’est-ce que cela voulait dire ? Était-ce le surnom que m’avait donné l’agent d’immigration responsable de mon dossier ? Était-ce une référence à ma chevelure noire, ou encore à l’intense maquillage noir dont j’affublais mon regard à l’aube de ma vingtaine ? Ou était-ce une note importune, sans aucun lien avec moi ? Je n’ai pas de réponse, et sans doute n’en aurai-je jamais.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que les gens me voyaient. Leur vision de moi n’était pas celle que j’avais toujours cru livrer ; on me voyait d’abord et avant tout par la couleur de ma peau. Après m’être installée à Québec, « comme tu es exotique », disait-on sans cesse, « tu m’as l’air d’un pur-sang arabe », disait-on aussi sans gêne.

« On », c’étaient des hommes plus âgés, blancs, qui tous semblaient s’attendre à ce que leurs remarques m’impressionnent. On m’entendait parler, aussi. « On », cette fois, c’étaient des hommes et des femmes, partout, tout le temps. Au dépanneur où je faisais mes achats, à l’hôpital où je demandais à être soignée, au bar où je travaillais, au bureau de la fonction publique où je me rendais pour une affaire officielle… C’étaient monsieur et madame Tout-le-Monde, c’étaient des médecins, c’étaient des titulaires de charges publiques… On savait que je n’étais pas « d’ici » et on me le faisait savoir. On me faisait sentir comme si ma vraie place n’était pas ici.

Mais lorsqu’on apprenait que j’étais en train de faire un doctorat, la vapeur se renversait. Inévitablement. Tout à coup, je devenais quelqu’un que l’on devait respecter. C’est seulement à ce moment qu’on me voyait comme un être humain à part entière, qu’on passait outre la couleur de ma peau, mon genre et mon accent. Tout à coup, mon degré d’éducation effaçait tout le reste.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? Après tout, je n’ai pas de quoi me plaindre. Le Québec est la nation que j’ai choisie, qui plus est, le premier endroit que je considère comme mon chez-moi. Le Québec m’a fait cadeau d’une famille et d’amis fantastiques, et il m’a également donné les moyens d’apprendre le français, de poursuivre mes études doctorales et, ultimement, d’entamer la carrière de mes rêves.

Difficile à imaginer

Lorsque la majorité des gens autour de nous nous ressemblent, lorsque ceux que l’on voit et que l’on entend parler nous ressemblent, il est difficile d’imaginer ce qu’est réellement la vie de ceux qui ne nous ressemblent pas. Voilà pourquoi je sais que les personnes racisées qui dénoncent le racisme systémique disent la vérité. Il n’est pas question d’exagération. De la location d’un logement jusqu’à la recherche d’un emploi, en passant par une séance de magasinage et par l’utilisation du réseau de transport public, les personnes racisées évoluent sur les bases d’injustices fondamentales dans chaque aspect de leur vie. À ce jour, nombre de politiciens et de journalistes démentent ce constat. Or le déni ne pourra jamais effacer la vérité. Aucune action concrète ne peut être entreprise tant que nous ne reconnaissons pas la souffrance de certains membres de notre société. Nous devons arrêter de détourner le regard.

Accueillir la diversité

Le Québec est une société diversifiée. La diversité est un moteur pour les affaires, les politiques publiques et la démocratie. Toutefois, il est inacceptable de célébrer la diversité, mais de n’en retenir que les aspects qui nous conviennent. Il est inacceptable d’apprécier la mode et la cuisine « exotiques », mais de rejeter tous les autres éléments qui les accompagnent. Si nous voulons profiter de la diversité, nous devons l’accueillir dans la totalité de ses aspects, y compris les vérités qui viendront réveiller l’inconfort.

Après tout, le peuple québécois connaît trop bien l’oppression. Certains d’entre nous ont fait l’expérience des inégalités qui perduraient encore il y a quelques décennies. Certains d’entre nous en ont mesuré les conséquences par le poids du vécu des autres. Étant immigrante, ce n’est qu’après 2010 que j’ai appris l’histoire du Québec. Pourtant, chaque fois que j’écoute Michèle Lalonde réciter Speak white, je pleure. Nous sommes un peuple unique, et nous avons autrefois réussi à démanteler un système profondément injuste. Nous réussirons à le faire à nouveau. Pour ce faire, nous devons commencer par écouter attentivement ce que les personnes racisées ont à nous apprendre sur notre société.

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