Préposé aux bénéficiaires, une dénomination à revoir

«Alors que la vulnérabilité et le «prendre soin» (care) se retrouvent sous les projecteurs et qu’une campagne de recrutement bat son plein, ne serait-il pas opportun que cette reconnaissance professionnelle s’accompagne d’un changement d’appellation de cet emploi», se questionne l'auteure.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Alors que la vulnérabilité et le «prendre soin» (care) se retrouvent sous les projecteurs et qu’une campagne de recrutement bat son plein, ne serait-il pas opportun que cette reconnaissance professionnelle s’accompagne d’un changement d’appellation de cet emploi», se questionne l'auteure.

La pandémie a le mérite d’avoir mis en lumière l’importance du travail du personnel soignant dans les différentes strates des métiers, notamment celui qui consiste à assister et à accompagner des personnes non autonomes en s’occupant de leurs besoins vitaux, métier que l’on nomme au Québec « préposé aux bénéficiaires ». Un virus invisible a soudainement rendu visible leur travail, révélant l’interdépendance intrinsèque à la condition humaine.

Les anges gardiens se sont tout à coup incarnés dans l’espace public avec des corps et des voix : des corps, majoritairement féminins et à la peau fréquemment foncée, qui ont donné une image concrète des tâches quotidiennes procurant respect et dignité à des personnes vulnérables ; des voix pour témoigner des conditions de travail délétères dans lesquelles s’effectuaient ces tâches, particulièrement dans les CHSLD et les résidences pour aînés. Des milliers de Québécois ont ainsi été sensibilisés à leur travail, peu rémunéré mais désormais qualifié d’essentiel, ainsi qu’à l’utilité de tous ces métiers ordinairement invisibles qui forment néanmoins la trame continue de la vie quotidienne permettant de « maintenir, perpétuer et réparer notre monde » (Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte, 1993).

La crise actuelle en a amené plusieurs à s’interroger sur les valeurs sous-jacentes à notre modèle de société basé sur l’individualisme performant et à accorder davantage de considération à ce qui relève d’une perspective plus relationnelle de l’existence humaine, notamment celle des soins prodigués à « nos aînés ». L’heure de la reconnaissance et du reclassement salarial semble avoir enfin sonné !

Alors que la vulnérabilité et le « prendre soin » (care) se retrouvent sous les projecteurs et qu’une campagne de recrutement bat son plein, ne serait-il pas opportun que cette reconnaissance professionnelle s’accompagne d’un changement d’appellation de cet emploi afin de remplacer le titre froid et technocratique de « préposé aux bénéficiaires » par quelque chose de plus incarné et explicitement en lien avec les soins associés au maintien de la vie ? Camus disait que mal nommer les choses, c’était ajouter au malheur du monde. La langue est aussi un moyen de rendre visible une réalité, pensons par exemple au mot féminicide qui vient de faire son entrée dans le dictionnaire.

En France, c’est le titre aide-soignant qui est utilisé pour désigner cet emploi, un titre plus empreint d’humanité que celui de préposé aux bénéficiaires. D’ailleurs, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, Caroline Fiat, une aide-soignante, a été élue députée à l’Assemblée nationale (La France insoumise), donnant ainsi une voix à ces métiers de l’ombre. Dans une discussion récemment sur ce sujet avec des amies, certaines y sont aussi allées de suggestions complémentaires, comme préposé aux soins de vie, gardien des fragiles, aide ou accompagnateur de vie… La vie, n’est-ce pas ce qui a été oublié par la cadence et l’optimisation du Lean Management qui a sévi ces dernières années, entre autres dans les CHSLD ? Dans les prochaines semaines, 10 000 Québécois et Québécoises qui ont répondu à l’appel du premier ministre entameront une nouvelle carrière auprès des aînés vulnérables. Ne devrions-nous pas profiter de ce contexte exceptionnel pour faire un pas de plus dans la reconnaissance de leur métier et des compétences qu’il sous-tend en trouvant une nouvelle expression pour les qualifier ? Une dénomination qui rende justice au travail de ces personnes et à l’humanité de leur tâche ?

5 commentaires
  • Brian Monast - Abonné 12 juin 2020 08 h 14

    Mal nommer les choses ?

    Si « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », infléchir le sens des noms en leur prêtant des connotations qui ne leur reviennent pas peut être un mal encore plus insidieux.

    Je n’aurais jamais pensé dévaloriser un travail en raison du mot « préposé », et encore moins en raison des mots « aux bénéficiaires »... même si le mot « bénéficiaires » lui-même peut être sujet à discussion.

    Un préposé aux bénéficiaires n’est-il pas un préposé aux soins ? Ce serait « aide » soignant qui pourrait alors présenter une ambiguïté. Il y aurait le soignant, puis son aide ? « Ils seraient deux ? ».

    Collectivement, mine de rien, toute la collectivité a investi de sens cette expression nominale: « préposé/e aux bénéficiaires ». C’est devenu un bien linguistique qui, il me semble, et au contraire de ce que l’auteure semble ici suggérer, n’est pas porteur d’une dévalorisation intrinsèque. Comme c’est bien souvent, sinon le plus souvent le cas, l’erreur n’est pas dans les choses mais dans le regard que nous portons sur elles.

  • Pascal Barrette - Abonné 12 juin 2020 10 h 57

    Aide

    Bien d’accord avec vous Madame Claret pour trouver une nouvelle expression qui rende justice au travail de ces personnes et à l’humanité de leur tâche. «Préposé» met l’accent sur la fonction reçue d’une autorité. Le mot tait la fonction offerte d'une générosité. «Bénéficiaire» met l’accent sur la réception d’un bénéfice. Si un jour je devais vivre dans une résidence semblable, je ne ne voudrais pas être d’abord nommé comme tributaire de service même si cela devenait vrai, que ce service vienne du secteur public ou privé. Dans ce dernier cas je deviendrais un «client». Ce qui ne serait guère mieux. J’aime bien la simple appellation «aidant» ou «aide» tout court qui évite le lourd tandem "aidant-aidante». Aide à qui? Au lieu de mettre l’accent sur un état fragile (malades, en perte d’autonomie) ou dépendant (bénéficiaires), aide «aux résidents» qualifierait simplement le milieu de vie des personnes aidées.

    Et pourquoi ne pas en profiter pour se défaire de ces acronymes hermétiques imprononçables et les remplacer par des vrais mots comme «résidences d’aînés»!

  • Bernard Terreault - Abonné 12 juin 2020 16 h 02

    Plus court,

    moins bureaucratique, plus précis, tout-à-fait d'acc !

  • Hélène Lecours - Abonnée 13 juin 2020 11 h 18

    Aide malade

    Aide malade me conviendrait très bien. Quand on n'est pas "malade" on n'a généralement pas besoin de cette sorte d'aide pour se lever, se laver, aller aux toilettes, se coucher. Personnellement, j'ai travaillé comme aide-malade à une époque où il n'était nul besoin d'avoir suivi des cours pour faire ça. On apprenait sur le tas avec une autre personne qui voyait à nous montrer comment procéder, et ça allait très bien. Nous pouvions travailler à un rythme normal et on nous faisait confiance. On ne nous demandait pas de surproduire mais seulement de produire. On ne se tournait pas les pouces, ce que je n'aurais pas aimé de toute façon, mais nous avions le temps de prendre contact avec les personnes dont nous lavions les fesses et même de rire un peu. On les connaissait et on les surveillait. C'était le bon temps :) Ceci dit, dans le contexte actuel, quelques cours théoriques et pratiques ne seront certainement pas inutiles, ne serais-ce que pour séparer l'ivraie du bon grain car ce travail demande de l'humanité et de la délicatesse, de la patience et de l'empathie.

  • Michelle Gaboury - Inscrit 13 juin 2020 16 h 05

    aide-soignant

    Je suis une aide-soignante et voici pourquoi !
    Je suis continuellement en relation d'aide, je passe 90% de mon temps de travail à aider toute personne en déficite d'autonomie temporaire ou permanent. Je les aide physiquement dans leurs déplacements, j'aide à les nourir et les vêtir. Je veille à ce que leur entourage soit sécuritaire. Je leur prodigue des soins d'hygiène et de confort. Je suis les yeux des infirmières, je transmet toutes informations pertinentes sur l'état des patients/résidents. Je fais ''le pont'' vers l'infirmière en lui indiquant que son patient a une plaie de pression ou que celle-ci s'agrandit, qu'aujourd'hui il a eu 2 diarhées, ou qu'il a vomit tout son souper ou encore qu'il a une douleur à la poitrine, son visage est tout rouge et que peut-être sa pression est élevée. Qu'aujourd'hui ces propos ne semble pas cohérents, qu'il est désorienté....

    Je soigne aussi d'une autre façon que seul ceux et celles qui ont eu besoin de nos compétences donc patients ou résidents peuvent apprécier ... J'écoute, j'entends, j'encourage, je rassure, j'apaise, je les fais rire et je leur souris ! (je pourrais écrire un livre sur les bienfaits de ses soins là-dessus) et oui, ce sont des SOINS HUMANITAIRES dont on ne parle pas, qu'on ne reconnait pas dans notre profession !

    Voilà ! Nous sommes des Aides-soignants car nous AIDONS et nous SOIGNONS et non pas parce que nous aidons les soignants, grande nuance !