Réduire les inégalités doit être un objectif collectif

«Les inégalités de revenu, d’opportunité et de qualité de vie nuisent à l’économie, à la société et à la démocratie lorsqu’elles sont trop élevées. La crise les aurait amplifiées, au détriment des plus vulnérables», affirment les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les inégalités de revenu, d’opportunité et de qualité de vie nuisent à l’économie, à la société et à la démocratie lorsqu’elles sont trop élevées. La crise les aurait amplifiées, au détriment des plus vulnérables», affirment les auteurs.

La crise socio-économique accompagnant la COVID-19 a amplifié des inégalités au Québec autant qu’elle les a mises en lumière. Tant les gouvernements que les acteurs de la société civile ont généralement réagi rapidement pour diminuer les conséquences vécues par les personnes les plus vulnérables.

Les besoins restent toutefois importants, en particulier pour les femmes, les personnes racisées et les Autochtones, les personnes moins nanties ou marginalisées, celles ayant un travail précaire, ainsi que les personnes aînées et les jeunes. Les conséquences de la crise ont d’ailleurs tendance à s’amplifier lorsque ces facteurs de vulnérabilité se superposent.

Maintenant qu’un déconfinement progressif est engagé, il importe de se donner des objectifs clairs pour concrétiser à quoi ressemblera l’avenir que souhaite l’ensemble de la société.

Les inégalités de revenu, d’opportunité et de qualité de vie nuisent à l’économie, à la société et à la démocratie lorsqu’elles sont trop élevées. La crise les aurait amplifiées, au détriment des plus vulnérables. Il pourrait donc être pertinent de se donner comme objectif collectif de réduire ces écarts entre membres de notre société, afin que tout le monde puisse bénéficier de la sortie de crise.

Pour concrétiser cette ambition, l’Observatoire québécois des inégalités propose dans une nouvelle note de réflexion deux critères à partir desquels les gouvernements et acteurs de la société civile pourront fonder leurs actions visant à amoindrir les conséquences de la pandémie et de préparer l’après-crise.

D’abord, le 40 %

Le premier critère serait que les politiques publiques et les actions de la société civile priorisent l’amélioration du sort des ménages du 40 % le plus défavorisé, par exemple une famille de deux enfants ayant un revenu après impôts et transferts inférieur à 47 000 $. Comme le démontre notre analyse, ce critère est simple à comprendre et à appliquer, il est suffisamment englobant pour réunir l’ensemble des groupes vulnérables, en plus d’être déjà utilisé par la communauté scientifique et certaines organisations internationales.

Concrètement, les actions des gouvernements et de la société civile pourront atteindre l’objectif d’inclusion si ces ménages vulnérables connaissent un retour à leur situation d’avant-crise en même temps que le 60 % le plus favorisé, ces derniers allant retrouver plus aisément leur niveau de vie antérieur.

Cette approche permettra d’éviter de crier victoire si, par exemple, la majorité déjà la plus favorisée connaît un retour à sa situation antérieure, laissant à leur sort les personnes ayant le plus souffert de la crise. Les gouvernements gagneraient d’ailleurs à prioriser la compilation des statistiques requises et à les rendre disponibles bien avant les usuelles deux-trois années d’attente.

Passer le test ADS+

Privilégier un seul indicateur — simple et tangible, de surcroît — a comme principal avantage de rendre concret et convaincant l’objectif qu’il incarne. Or, un indicateur a les mêmes propriétés qu’un lampadaire : il peut apporter un éclairage intéressant à un endroit précis, tout en laissant le reste dans l’obscurité, invisible et plus facile à oublier ou à ignorer.

Ainsi, miser sur un seul indicateur expose cette approche à atteindre l’objectif sans que l’ensemble des groupes qui en font partie ait nécessairement bénéficié de la reprise économique et des mesures adoptées. C’est pourquoi le second critère serait de soumettre les politiques des gouvernements et les actions de la société civile à une analyse différenciée selon le sexe et autres facteurs de vulnérabilité (ADS+) tels l’origine ethnoculturelle et la racialisation, l’âge, la situation de handicap ou le niveau de revenu. Le recours systématique à une analyse ADS+ permettrait d’estimer si certains groupes bénéficient de façon disproportionnée d’une mesure ou en sont au contraire délaissés.

Ce type d’analyse est particulièrement pertinente, car 1) les besoins les plus importants se cachent sous les moyennes, 2) des dizaines de milliards sont mobilisées présentement pour soutenir et relancer l’économie, et 3) la crise tend à favoriser la rapidité d’exécution au détriment du processus d’analyse usuel des gouvernements, amplifiant le risque pour les groupes les plus vulnérables d’être délaissés.

Cet engagement implique non seulement de consacrer des ressources à l’analyse elle-même, mais également de collecter et de rendre disponibles ces données. Ultimement, ce type d’analyse peut par exemple mener à des politiques qui diffèrent selon les groupes composant la population. Les gouvernements se sont engagés à ne laisser personne derrière. Ces deux critères leur permettront d’accomplir leur ambitieux objectif.


* Cette lettre est signée par une quarantaine de personnes, tant dirigeant(e)s de regroupement d’organismes et de fondations philanthropiques que professeur(e)s: 
Louis Audet, président exécutif du conseil d’administration, Cogeco
Thomas Bastien, directeur général, Association pour la santé publique du Québec
Leila Benhadjoudja, professeure adjointe à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa
Manon Bergeron, professeure à l’UQÀM et titulaire de la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d'enseignement supérieur
Odile Boisclair, présidente, Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles
Denise Byrnes, directrice générale, Oxfam Québec
Jean-Marc Chouinard, président, Fondation Lucie et André Chagnon
Marie Connolly, professeure titulaire de sciences économiques à l’ESG UQÀM et directrice du Groupe de recherche sur le capital humain
Linda Crevier, présidente, Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec
Nolywé Delannon, professeure adjointe au Département de management de l’Université Laval
Isabelle Dionne, présidente-directrice générale, Centraide des régions du centre-ouest du Québec
Pierre Fortin, professeur émérite au Département des sciences économiques à l’ESG UQÀM
Sophie Gagnon, avocate et directrice générale, Clinique Juripop
Luc Godbout, professeur titulaire et directeur de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke
Louis-Edgar Jean-François, président-directeur général, Groupe 3737
Robert Laplante, directeur général, Institut de recherche en économie contemporaine
Katherine Lippel, professeure et titulaire de la Chaire de recherche éminente en droit de la santé et de la sécurité du travail de l’Université d’Ottawa
Simon Langlois, professeur émérite au Département de sociologie de l’Université Laval
Claude Lessard, professeur émérite à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et ancien président du Conseil supérieur en éducation
Bruno Marchand, président-directeur général, Centraide Québec, Chaudière-Appalaches et Bas-St-Laurent
Frédéric Mérand, professeur titulaire de science politique et directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l’Université de Montréal
Karim Moussaly, économiste à l’Université McGill Julie Ouellet, directrice générale, Regroupement des organismes communautaires autonomes jeunesse du Québec
Renée Ouimet, directrice, Mouvement santé mentale Québec
Martin Papillon, professeur agrégé de science politique à l’Université de Montréal
Lili-Anna Pereša, présidente et directrice générale, Centraide du Grand Montréal
Louise Potvin, présidente du Conseil scientifique de l’Observatoire québécois des inégalités et professeure titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal
Nadine Raymond, présidente du Conseil d’administration, Observatoire québécois des inégalités et directrice générale, Intégration Jeunesse du Québec
Christine Rothmayr, professeure titulaire et directrice du Département de science politique, Université de Montréal
Maximilien Roy, directeur général, Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec
Maxime Roy-Allard, porte-parole, Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec
Tanya Sirois, directrice générale, Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec
France St-Hillaire, vice-présidente à la recherche, Institut de recherche en politiques publiques
Gisèle Tassé-Goodman, présidente, Réseau FADOQ
Caroline Toupin, coordonnatrice, Réseau québécois de l'action communautaire autonome
Daniel Weinstock, professeur titulaire et directeur de l'Institut des politiques sociales et de la santé de l'Université McGill


 
2 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 12 juin 2020 10 h 21

    Une curieuse gestion technocratique des inégalités

    D'abord par l'arbitraire de cibler l'aide à une proportion de 40% de la population. Pourquoi pas le tiers ou le quart ?

    L'auteur fixe aussi sa cible comme étant le retour à la situation d'avant la pandémie. Pourtant cette situation était loin d'un idéal.

    Il identifie des groupes particuliers : « Les besoins restent toutefois importants, en particulier pour les femmes, les personnes racisées et les Autochtones, les personnes moins nanties ou marginalisées, celles ayant un travail précaire, ainsi que les personnes aînées et les jeunes. » Les personnes ou les ménages ne faisant pas partie de ces groupes ou faisant partie d'un de ces groupes plutôt que d'un autre peuvent-ils être plus ou moins pauvres s'ils obtiennent le même revenu ? L'auteur propose-t-il d'établir des mesures d'aide qui discriminent
    le niveau de l'aide selon l'appartenance à un groupe ou à une communauté particulière ?

    Au contraire, il me semble que le gouvernement devrait aider les individus et les familles pauvres selon les mêmes critères quels que soient leur origine ethnique, le sexe du ou des parents, leur âge, la couleur de leur peau etc.

    La gestion technocratique de la pauvreté, telle que proposée par M. Zorn, est une échappatoire à la définition d'un véritable projet collectif par et pour une société. C'est aussi l'acceptation tranquille d'un système économique générateur d'inégalités sociales et destructeur de l'environnement.

  • Paul Gagnon - Inscrit 12 juin 2020 10 h 30

    Encore un Observatoire... qui s'observe dans un miroir

    Cessez d'observer, descendez de vos tours d'ivoire les "dames patronnesses", abandonnez vos privilèges et faites quelque chose! Professeurs d’Université ou dirigeants d’organismes, grassement payés, et autres membres du 1%, 5%, 10%, etc. ... peu importe, mais d’un autre monde.

    Assez de blablas… faites nous une démonstration de votre savoir-faire, on aimerait voir ça.

    Ça fait des décennies qu’on entend vos murmures, car c’est tout ce qui nous parvient, ici, en bas, loin de vos salons. Et ici rien ne change ou presque.

    « Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plait! » - Vox Populi dans Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam. Sous-entendu, cessez de l’utiliser.

    Et cessez donc de découper la population en tanches : « les femmes, les personnes racisées et les Autochtones, les personnes moins nanties ou marginalisées, celles ayant un travail précaire, ainsi que les personnes aînées et les jeunes ». Les pauvres sont les pauvres.
    Ah, j’oubliais que chaque tranche est génératrice d’un faisceau d’organismes subventionnés, de chaires, d’observatoires, etc. plus ou moins lucratifs, ainsi que de groupes politiques qui les utilisent pour faire avancer leur propre agenda.