Débattre de bonne foi pour faire avancer la science et la société

«Le projet COVI a été proposé avec la création d’un organisme indépendant, dont la gestion serait confiée à des acteurs de la société civile et à des experts académiques qui incarnent la rigueur et le sens de la protection des droits et des libertés du public», écrivent les auteurs.
Photo: Justin Sullivan Getty Images / Agence France-Presse «Le projet COVI a été proposé avec la création d’un organisme indépendant, dont la gestion serait confiée à des acteurs de la société civile et à des experts académiques qui incarnent la rigueur et le sens de la protection des droits et des libertés du public», écrivent les auteurs.

Un projet de Mila est au cœur des discussions sur le choix d’une application de suivi de la COVID-19. Depuis quelques semaines, cela a soulevé de nombreux débats sur les avantages et les inconvénients de différentes approches, ainsi que sur les meilleures façons de protéger les données et la vie privée des citoyens en ces temps de crise.

Les avis sur le cadre de gouvernance et d’imputabilité sont partagés. Certains pensent que l’État devrait être le seul à gérer ces données. D’autres (comme nous) croient qu’il convient plutôt de privilégier la création d’organismes indépendants. De façon unanime, nous nous entendons sur l’importance fondamentale de protéger ces données pour qu’elles ne soient pas utilisées à des fins commerciales et ne servent pas les intérêts d’entreprises privées.

Rappelons que Mila a lancé le développement de cette application à l’invitation du gouvernement fédéral, qui a financé plusieurs projets de recherche afin d’explorer rapidement des solutions concrètes aux problèmes urgents découlant de la COVID-19. Nous avions le désir de contribuer, par notre savoir scientifique, à la création de nouveaux outils, en collaboration avec les autorités de la santé publique responsables de gérer cette crise au quotidien.

Quoi qu’il en soit, la décision appartient au gouvernement. Et peu importe son choix, il ne fait aucun doute qu’il indiquera les balises qui encadreront le déploiement d’une telle application.

Le projet COVI a été proposé avec la création d’un organisme indépendant, dont la gestion serait confiée à des acteurs de la société civile et à des experts académiques qui incarnent la rigueur et le sens de la protection des droits et des libertés du public. La gouvernance garantit que les données ne pourraient jamais être partagées avec un organisme privé — et encore moins utilisées à des fins commerciales — et qu’elles seraient toutes détruites après la pandémie. C’est dans cette perspective que Louise Arbour et Louise Otis se sont jointes au projet, respectivement à titre de présidente honoraire de COVI Canada et de présidente de son conseil d’administration, avec le mandat de compléter l’équipe et la structure de gestion des données, si le gouvernement décidait de déployer l’application COVI.

Que l’on soit en désaccord avec notre vision et que l’on veuille en débattre, très bien. Mieux, en tant que chercheurs, nous croyons que ces questionnements sont nécessaires pour exprimer des préoccupations légitimes et pour que les inquiétudes des citoyens puissent être prises en compte.

Mais nous nous étonnons du ton et des sous-entendus glissés dans les textes de Fabien Deglise à ce sujet. En parlant d’une « structure opaque », en présentant des erreurs de fait sur le contenu de l’application (qui n’aura aucun accès « au dossier médical » ni aux données de « géolocalisation » des utilisateurs) ou en laissant croire que l’on chercherait à « vendre » ces informations et que le « secteur privé pourrait en bénéficier », il ne se penche pas du tout sur les faits ; il met en doute les intentions et la probité de Mila et de ses chercheurs. C’est d’autant plus surprenant qu’il n’est pas dans les habitudes du Devoir de faire des procès d’intention au lieu de se concentrer sur les questions de fond.

En ce qui nous concerne, les chercheurs de Mila vont poursuivre leurs multiples projets et leurs réflexions en souhaitant que les échanges soient constructifs et qu’ils contribuent à favoriser une culture de l’innovation, de la science et de l’interdisciplinarité, en intégrant tous les paramètres de protection des données et de la vie privée.

Réponse du journaliste

Il me semble opportuniste de réduire à de simples « sous-entendus » des critiques pourtant fortes, documentées et éclairées portées sur la place publique et dans les pages du Devoir par un large panel d’experts, du monde universitaire et d’ailleurs, depuis plusieurs semaines face à l’application COVI de Mila. Les analyses négatives qui circulent actuellement sur cette application de suivi dans les coulisses des gouvernements ne relèvent pas non plus du procès d’intention, mais soulèvent plutôt des questions fondamentales et des préoccupations légitimes sur un cadre technologique et légal dont le caractère discutable ne devrait certainement pas être occulté par l’urgence de la situation pandémique en cours. Et ce, particulièrement au regard de l’efficacité bien faible de ces outils de suivi à travers le monde.

Fabien Deglise

11 commentaires
  • Michel L’Heureux - Abonné 12 juin 2020 08 h 36

    Débattre de bonne foi

    Merci M. Deglise
    Merci de mettre en lumière les constats de faible efficacité des application de traçage. Que les responsables du projet d’IA Mila profitent de la plateforme publique pour blanchir leurs intentions est une chose. Ce qui est certain c’est que les dites applications de traçage n’apportent rien à la protection des citoyens en cas de pandémie. Le projet Mila déjà bien engraissé par les GAFAs et les dekniers publiques passe le plus clair de son temps à parler de l’éthique de l’IA alors qu’en réalité son pain et son beurre vient des plus grands utilisateurs de données personnelles. Les gouvernements sont bien naïf d’y investir à moins que ce ne soit pas de la naïveté mais de l’oportunisme et de la spéculation. Prudence.
    Michel L’Heureux

  • Réal Gingras - Inscrit 12 juin 2020 09 h 06

    ”A-t-on vraiment besoin de cette application”?

    Je vais paraphraser Pierre-Yves McSween en demandant ”A-t-on vraiment besoin de cette application”?

    L’informatique, à cause de son jeune âge, n’est pas encore bien définie. Les informaticiens discutent encore leur titre, alors que certains scientifiques des autres disciplines ne veulent pas intégrer l’informatique à la grande famille des sciences.

    Il ne faut quand même pas oublier que tout transfert d’information par le réseau peut être intercepté par un tiers. Rappelons-nous de ce qui est arrivé chez Desjardins. Le protocole ”https” n’est pas à risque 0.

    Avons-nous besoin de tous ces gadgets informatiques qui remplissent tous les smartphones de ce monde? Payer par carte, laisse des traces, commander en ligne pour une livraison identifie notre lieu de résidence, etc.

    … et où vont se stocker toutes les données ramassées par ces applications?
    Dans des méganuages qui ont besoin de plus en plus d’énergie pour fonctionner. C’est une roue sans fin.

    ”Le méganuage informatique est alimenté par des centres de données, véritables usines de l’âge numérique du 21e siècle. Ils abritent des milliers d’ordinateurs qui stockent et gèrent toutes les données prêtes-à-consommer que nous accumulons. Ces centres de données du nuage consomment une très grande quantité d’électricité : l’équivalent d’environ 250 000 foyers européens pour certains d’entre eux. Idem pour l'Amérique du Nord.
    Les entreprises high-tech, comme Mila, sont à la pointe de l’innovation mais disposent-elles d’un énorme potentiel en matière d’énergies propres? Malheureusement, la plupart d’entre elles se développent très vite sans tenir compte des conséquences de leurs choix énergétique.” (Greenpeace)

    Toute innovation technologique suppose que l’utilisateur de cette innovation laisse des traces
    très souvent négative à l’environnement . Alors attention! La décision appartient aussi au citoyen.
    Bref, avons-nous vraiment besoin de tous ces gadgets?

  • Jacques Patenaude - Abonné 12 juin 2020 09 h 28

    Mila n'est pas spécifiquement en cause

    Ce qui est en cause n'est pas une application, c'est toute application de traçage et plus largement le manque de contrôle démocratique de toutes les applications sur le WEB.

    Mila peut bien nous promettre que "La gouvernance garantit que les données ne pourraient jamais être partagées avec un organisme privé et encore moins utilisées à des fins commerciales"  rien ne le garantit. Tout organisme patenté pour l'occasion fut-il dirigé par des gens très honorable ne change pas la donne. Je suis d'ailleurs surpris que Mme Arbour et Otis se soient prètées au jeu. Peu importe l'application proposée je crois qu'il faut résister à son utilisation tant et aussi longtemps que l'internet ne sera pas sous le contrôle démocratique de l'État et encadré par une loi suffisamment contraignante pour que le "gouvernement privé" de l'internet sera obligé de s'y soumettre.

  • Josée Desharnais - Abonnée 12 juin 2020 09 h 35

    Une analyse basée sur la peur et la suspicion

    Dans un monde ou l'intelligence artificielle fait peur, l'argument du journaliste « les analyses négatives qui circulent actuellement » relève de la paresse, voire du sophisme. A-t-on seulement cherché des experts du domaine qui soient en accord? Il y a toujours des experts (ou des experts périphériques) qui sont contre ce que font les autres. A-t-on cherché à vérifier les faits avec Mila?
    L'article de M. Deglise n'était pas le premier à présenter l'OBNL comme « opaque ». Souvent ce pseudo-argument était de surcroit suivi de près par la mention que Mila est subventionné en partie par Facebook et autres. Pourtant, une instance externe de gestion des données, indépendante, sans but lucratif est une idée pas folle du tout qui protège les données du citoyen moyen extraordinairement mieux que ses habitudes de navigation sur les réseaux. De plus, garder ces données loin du gouvernement était une idée qui pouvait nous protéger du modèle chinois. Je conviens qu'il y avait apparence de conflit d'intérêt, mais avec une analyse plus poussée et des garanties éclaircies, il aurait pu être possible de rendre l'aventure très positive par la liberté et la tranquilité d'esprit données aux citoyens lors de leurs déplacements.

  • André Labelle - Abonné 12 juin 2020 13 h 27

    RÉSISTANCE AUX CHANGEMENTS

    Mila est un excellent exemple du phénomène de résistance aux changements. Cette résistance est généralement le résultat d'un manque d'information. Rappelons-nous qu'à l'époque de la mise au point des premières locomotives à vapeur –les premières machines permettant à l'humain de dépasser la vitesse de course d'un cheval – beaucoup de personnes souvent très instruites, étaient d'avis qu'une telle invention mettait en péril toute l'humanité, l'homme n'étant pas fait pour atteindre une telle vitesse. Ignorance, résistance au changement, la loi de l'inertie intellectuelle.
    Mais le bon côté de cette résistance aux changements c'est qu'elle oblige tout le monde à faire une analyse encore plus en profondeur pour améliorer le produit et à faire des campagnes d'information réduisant ainsi l'ignorance et les préjugés.
    Mila est sans doute une avancée technologique dont on ne comprendra pas dans quelques années comment on a pu s'en passer uniquement par ignorance.
    «Il va falloir rêver car, pour que les choses deviennent possibles, il faut d'abord les rêver.»
    [Madeleine Chapsal]

    • Marc Therrien - Abonné 12 juin 2020 18 h 28

      C'est peut-être que les pessimistes, ces optimistes avec de l'expérience, pressentent comme Romain Gary que "les cauchemars, c'est ce que les rêves deviennent toujours en vieillissant.”

      Marc Therrien