Les artistes sautent sans filet de protection sociale

«Au-delà de l’intermittence, le travail des artistes est caractérisé par le risque d’investir du temps et de l’argent sans garantie de revenus», rappellent les autrices.
Photo: Chalffy Getty Images «Au-delà de l’intermittence, le travail des artistes est caractérisé par le risque d’investir du temps et de l’argent sans garantie de revenus», rappellent les autrices.

La crise actuelle est un puissant révélateur d’inégalités sociales qui passent trop souvent inaperçues. Le sort réservé aux artistes professionnels est l’une des facettes de ces inégalités. Les artistes ont des conditions précaires en raison de trois motifs interreliés : leur travail rémunéré est par nature intermittent ; leurs revenus sont bien inférieurs à ceux du reste de la population active et ils sont très mal couverts par les dispositifs de protection sociale dont bénéficient les autres travailleurs. Dans le contexte d’une reprise de l’activité artistique au Québec, et plus largement dans le cadre d’une politique culturelle digne de ce nom, les décideurs publics doivent s’attaquer à la précarité socio-économique des acteurs clés de l’écosystème culturel.

Les artistes n’ont pas un emploi stable et régulier ; ils travaillent le plus souvent sur le mode du projet. Une fois le projet terminé, ils sont « soumis au repêchage » et doivent trouver de nouveaux engagements. Dans l’intervalle, ils sont sans emploi, donc sans revenu, mais ils se consacrent à des tâches essentielles, bien que non rémunérées : concevoir d’autres projets ou chercher d’autres contrats, rédiger des demandes de financement, entretenir son employabilité par la pratique de sa discipline ou par la formation, cruciale en raison de la révolution numérique qui bouleverse les métiers.

Au-delà de l’intermittence, le travail des artistes est caractérisé par le risque d’investir du temps et de l’argent sans garantie de revenus. Réalisateurs, scénaristes, chorégraphes doivent soumettre des propositions à des producteurs ou à des diffuseurs sans savoir si ces propositions seront acceptées. Peintres, sculpteurs et créateurs des métiers d’art réalisent une œuvre sans savoir si elle sera vendue ni à quel prix. Un récent rapport de l’UNESCO mentionne que « la principale source de subventions du secteur ne provient […] pas des États, de mécènes ou du secteur privé, mais des artistes eux-mêmes qui travaillent de façon non rémunérée ou sous-rémunérée ».

Faibles revenus

En partie à cause de cette intermittence et de ce risque économique, les revenus des artistes sont faibles. Selon les données du recensement de 2016, le revenu personnel total médian des artistes québécois en 2015 représentait 64,7 % du revenu personnel total de la population active québécoise (26 788 $ contre 41 416 $). Quand on ne considère que le revenu d’emploi médian (en incluant les revenus d’un emploi salarié et ceux du travail indépendant), cette proportion chute à 52,6 % (18 829 $ contre 35 823 $). Ces données comparatives ne tiennent pas compte du niveau de scolarité : 46 % des artistes québécois sont titulaires d’un baccalauréat ou d’un diplôme supérieur, alors que c’est le cas de 25 % de la population active (données de Hill Strategies, 2019).

Emploi intermittent, risque économique et faible revenu se traduisent par un faible niveau de protection sociale. Ce filet de sécurité censé supporter le revenu des individus lorsqu’ils sont confrontés à des aléas (manque de travail, maladie, accident de travail, etc.) est clairement déficient dans le cas des artistes. Cela s’explique en partie par leur statut : 52 % des artistes québécois exercent à titre de travailleurs indépendants (contre 12 % pour la main-d’œuvre). Or les indépendants sont exclus de certaines protections ou doivent payer double contribution pour un même niveau d’indemnisation. Même lorsque les artistes exercent à titre de salariés, la combinaison de périodes sans rémunération et de faibles revenus fait en sorte qu’ils ont moins de chances de se qualifier pour recevoir des prestations, ou alors que le montant de ces prestations sera faible.

La conférence de l’UNESCO, tenue à Belgrade en 1980, enjoignait aux États membres de « s’efforcer […] d’offrir aux artistes salariés ou indépendants la même protection sociale que celle qui est habituellement accordée aux autres catégories de travailleurs salariés ou indépendants », en précisant que cette protection devrait « tenir compte de la spécificité de l’activité artistique, caractérisée par l’intermittence de l’emploi et des variations brusques de revenus ». Quarante ans après cette recommandation, les artistes québécois travaillent encore… sans filet, car nos régimes de protection sociale ont été conçus en fonction de l’emploi salarié de la période de l’après-guerre. Il est urgent de les repenser pour assurer une protection adéquate, non seulement aux artistes, mais aussi au nombre croissant des salariés temporaires et des travailleurs indépendants qui en sont largement dépourvus.


 
2 commentaires
  • Lorraine Doré - Abonnée 11 juin 2020 00 h 37

    Métier essentiel

    Ils nous remplissent la panse d'âme et d'émotion, nous faisant voyager vers l'infini, et plus loin encore ! En plus d'être vulnérables sur le plan économique, ils le sont sur le plan psychologique car le métier de créateur et d'interprète est aussi soumis aux aléas de l'âme. Quand trouverons-nous les façons de les soutenir et les rémunérer à leur juste valeur ?

  • Pierre Sormany - Abonné 11 juin 2020 08 h 07

    Une réflexion urgente

    Bravo pour ce commentaire fort pertinent sur la vulnérabilité des créateurs. J'avais esquissé une réflexion en ce sens dans mon récent essai "Vive le travail libre" (une publication d'avant la pandémie, aux Éditions Somme Toute), avec des esquisses de solution, dont l'adoption d'une allocation universelle de revenu (une solution qui, hélas, ne comblerait que le minimum pour s'extraire de la pauvreté) mais aussi un programme de soutien gouvernemental aux employés de coopératives de travailleurs qui permettrait de financer les secteurs d'emploi pour lesquels l'économie de marché ne parvient pas à garantir la rentabilité. Le secteur de la création, et l'ensemble des métiers techniques en soutien aux spectacles pourraient profiter de ce genre de programme.

    Mais oui, au moment où notre secteur culturel est aux prises avec la concurrence universelle du numérique mondialisé, il est urgent de plancher sur de telles solution.