La voie étroite de la beauté, entre esthétique et éthique

«La chirurgie plastique surfe ainsi sur l’espoir de réduire les inégalités physiques, mais aussi sociales entre les personnes: une image attirante de soi (un corps attirant et désirable) apparaissant comme le moyen le plus sûr d’être reconnu dans son identité de gagnant, à l’image des élites et de leurs corps soignés, maîtrisés», estime l'auteur.
Photo: Getty Images «La chirurgie plastique surfe ainsi sur l’espoir de réduire les inégalités physiques, mais aussi sociales entre les personnes: une image attirante de soi (un corps attirant et désirable) apparaissant comme le moyen le plus sûr d’être reconnu dans son identité de gagnant, à l’image des élites et de leurs corps soignés, maîtrisés», estime l'auteur.

Dans Les hommes et les femmes, on relève cet échange entre Françoise Giroud et Bernard-Henri Lévy.

« B.-H. L. : Il y avait un journal en mai 68 […] qui s’était donné pour mot d’ordre de “libérer les laids” […]. Ça revenait à dire, en gros, que la laideur était une notion bourgeoise, liée à l’idéologie capitaliste et dont il fallait donc, impérativement, se déprendre. Comment ? En désirant les moches […]. L’idée étant qu’il y avait là, pour le vrai militant révolutionnaire, un impératif aussi absolu que celui de lutter, par exemple, contre le travail à la chaîne…

F. G. : Ce que vous exprimez, c’est la révolte devant l’inégalité fondamentale entre les êtres humains, une fois supprimées par hypothèse toutes les inégalités sociales… »

(F. Giroud et B.-H. Lévy, Les hommes et les femmes, Paris, Olivier Orban, 1993, p. 55-56)

Parler, comme le fait ici Françoise Giroud, d’« inégalité fondamentale », cela revient à dire que la question de la beauté humaine doit être, pour d’évidentes raisons éthiques, soulevée avec prudence. Sans cela, ceux qui s’y hasarderaient courraient le risque de valoriser une forme de discrimination. S’intéresser à l’inégale répartition de la beauté équivaut en effet à valoriser les disparités entre individus, alors que l’idéal égalitaire moderne entend, à juste titre sur le fond, rejeter l’idée de toute différence humaine « essentielle », puisque celle-ci peut toujours attiser des comportements discriminatoires immondes basés sur la mise en évidence de différences physiques. Toutefois, éviter de parler de la beauté humaine, comme s’il s’agissait d’un sujet politiquement incorrect, esquive un problème fondamental qui fait retour aujourd’hui sous les traits de la tyrannie des apparences. Car si cette « inégalité fondamentale » qui résulte de la beauté fait l’objet, dans les sociétés traditionnelles, d’une régulation sociale qui permet que nul ne soit exclu, par exemple, du jeu matrimonial, il n’en va pas de même dans les sociétés modernes marquées par l’individualisme libéral.

C’est ainsi qu’à Rio de Janeiro, libérés des influences moralistes de jadis, et désormais peu enclins à prendre leur parti d’une telle « inégalité fondamentale », les Cariocas ont reformulé leur rapport au corps et à la beauté, ce que révèlent des formules telles que : « Je vaux ce que vous voyez ! » ; ou encore : « Avec ton corps, tu es responsable de ton destin ! »

Cette « corpolâtrie » brésilienne, véritable religion du désir, affirme qu’on renaît au monde en rejetant son premier corps (le corps objet) naturellement hérité. Pour s’assurer d’une place — méritée — dans la société, il convient d’investir dans la fabrication d’un second corps qui passe quant à elle par la chirurgie plastique (la plástica). Celle-ci permet de s’émanciper des effets de l’inégale répartition de la beauté. La plástica comble le désir de posséder un corps sans défaut (selon les critères du moment) censé assurer une vie meilleure. Le corps retravaillé devient la clé du succès, le témoignage de son appartenance à une classe sociale et pour d’autres, un puissant vecteur de l’ascension sociale. La beauté devient un bien de consommation comme n’importe quel autre lorsque jeunes, vieux, beaux ou laids accèdent au corps désiré. Le corps doit être exposé, surtout s’il attire les regards : beau, il manifeste alors toute l’identité.

L’émission de télévision populaire Antes e depois (avant et après) vend l’idée qu’il faut « Changer de corps pour changer de vie » ! Investir dans la fabrication de son corps traduit l’espoir de s’extraire de sa condition sociale. Très suivie, cette émission a contribué à populariser la chirurgie plastique. Elle offre à quelques femmes la possibilité de subir gratuitement des opérations. Ensuite, à partir de témoignages recueillis auprès d’opérées, la série insiste sur la nouvelle vie qu’offre le corps remodelé. La chirurgie plastique surfe ainsi sur l’espoir de réduire les inégalités physiques, mais aussi sociales entre les personnes : une image attirante de soi (un corps attirant et désirable) apparaissant comme le moyen le plus sûr d’être reconnu dans son identité de gagnant, à l’image des élites et de leurs corps soignés, maîtrisés.

On peut donc faire l’hypothèse que la chirurgie esthétique, tout comme d’autres processus — tels que l’adoption d’un avatar dans un jeu en ligne massivement multijoueur, ou encore les rapports économico-sexuels —, a pris la place des alliances et coutumes matrimoniales dans les sociétés coutumières, en ce qu’elle permet une régulation de la beauté et offre de ce fait une sorte d’échappatoire par rapport à l’« inégalité fondamentale » qu’évoquait Françoise Giroud. Ne nous méprenons pas cependant : avec le bistouri, la libération des corps n’est qu’apparente. Les corps retravaillés et exposés sont plus contraints que jamais. On pourrait même parler du nouveau corset du XXIe siècle, dès lors que les corps sont ainsi soumis aux nouvelles lois de la régulation de la beauté et donc de leur exposition publique. Cette nouvelle contrainte exercée sur les corps — des femmes surtout — est impitoyable.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Argument, printemps-été 2020, volume 22, no 2.
4 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 9 juin 2020 08 h 39

    Les perdants

    Après le corps, l'étape utltime, l'esprit? Peut-être faudrait-il commencer par là, si c'est possible?

    Il y a un très bon docu de la BBC, datant de quelques années, sur la mort, l'attitude face à la mort et au vieillissement dans diverses sociétés, l'acceptation ou les diverses tentatives de dépassement, parfois délirantes.
    À un moment donné, on voyait une mère américaine, entourée des ses filles ados déjà bistourisées, abandonnée par son mari pour plus jeune, se préparant à la chirurgie rédemptrice. On interviewait son chirurgien, une sommité en esthétique, qui répondait sans détour aux questions. À un moment donné:
    Documentariste: - Ne pensez-vous pas que ceux qui vous consultent sont des losers?
    Le doc, après quelques secondes: - Oui.

    Le conformisme est plus fort que jamais: début 2000, il fallait avoir l'anneau dans la bonne narine, le bon tatou, les faux tout de la Kardashian du moment. Peut-on faire un lien avec le Conformiste de Moravia (filmé par Bertolucci)? Wiki: «Pourquoi devient-on fasciste en Italie entre deux-guerres ? Pour échapper à l'intolérable sentiment d'être différent des autres et comme tel coupable».
    C'est difficile de devenir soi-même entouré d'amis virtuels, mais il y a aussi des non-conformistes, heureusement.

  • Patrice Soucy - Abonné 9 juin 2020 09 h 32

    Les oiseaux dans les arbres…

    A voir pour ceux que la question passionne, un vblog de Abby Cox sur YouTube, avec une approche originale née de l’expérience, probablement plus pertinente que l’article ci-dessus, ou à tout le moins complémentaire:

    « I Wore 18th-Century Clothing *Every Day for 5 YEARS & This Is What I Learned (Corsets Aren't Bad!) »

    Elle dit ceci: corset et larges jupes du 18e sont non seulement très confortables mais surtout dissimulent le corps, donnent à voir une forme idéale qu’il n’a pas et procurent ainsi une sensation de liberté que les femmes modernes, avec leurs vêtement révélateurs, ne peuvent éprouver. Tout leurs défauts exposés, celle-ci n’ont d’autre choix que de modifier le corps lui-même. Diète et chirurgie plastique sont les corsets de notre époques, plus étouffant que ceux du passé!

    Pour le reste, philosophez tant que vous voudrez, la beauté est là pour rester, cruelle, arbitraire, inégale et tout. La-dessus, nous n’avons pas davantage de prise que les oiseaux dans les arbres…

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2020 09 h 34

    Il faut voir le film « Brazil »

    Terry Gilliam s'y montre sans pitié pour la chirurgie plastique qui a vocation de rajeunir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Brazil_(film,_1985)

    Dans certains pays asiatiques, on sectionne les jambes pour les allonger. La folie furieuse !

  • Réjean Martin - Abonné 9 juin 2020 20 h 32

    les femmes sont mal servies

    les femmes, on le sait, sont mal servies parce idéaux de beauté: «La chirurgie esthétique, c'est une politesse pour les autres» croyait JEANNE MOREAU...