Coopérer pour survivre

«Il faut mondialiser la volonté de coopérer non seulement des États, mais aussi des citoyens, à défaut de quoi l’humanité courra à sa perte», écrivent les auteurs.
Photo: Richard Drew Associated Press «Il faut mondialiser la volonté de coopérer non seulement des États, mais aussi des citoyens, à défaut de quoi l’humanité courra à sa perte», écrivent les auteurs.

Plusieurs penseurs de renom, ici ou à l’étranger, s’interrogent sur les transformations qui résulteront forcément de la crise sanitaire, écologique et économique qui ébranle notre monde. Ces réflexions nous placent en face des choix que nous devrons faire en rapport avec les leçons apprises. Nos constats sont les suivants.

Premièrement, l’évidence de l’interdépendance du monde actuel. Les pratiques sanitaires déficientes d’un marché de Wuhan peuvent mettre l’humanité à genoux et bouleverser nos vies. Yuval Noah Harari, l’auteur de Sapiens, dans un article publié dans Le Monde, rappelle qu’une seule mutation du virus de l’Ebola l’a rendu quatre fois plus contagieux, déclenchant une épidémie meurtrière en Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016. Une seule personne porteuse d’un virus meurtrier menace toute l’humanité. Les pratiques économiques et écologiques non durables d’une seule région du monde peuvent avoir des effets négatifs sur l’équilibre climatologique et économique de toute la planète, et augmenter les inégalités sociales et économiques entre les populations des pays et des régions. Dans ces conditions, il n’est pas possible de nier l’importance de la mondialisation.

Deuxièmement, si nos gouvernements avaient le loisir de mettre nos activités économiques, sociales et culturelles sur « pause », cela n’est pas le cas dans plusieurs pays en développement (PVD) ou encore dans ceux où il existe des économies « à deux vitesses », l’une très développée et la seconde d’une extrême pauvreté. Entre mourir de la COVID-19 ou mourir de faim, le choix est simple. Dans ces conditions, le confinement n’est pas viable.

Troisièmement, poser l’alternative mondialisation contre repli nationaliste est une absurdité. Ce type de raisonnement dénote un manque flagrant de discernement. Plusieurs personnes sont incapables de voir qu’il existe un nationalisme d’affirmation qui permet à des sociétés en crise de se recentrer pour faire face à l’adversité et de faire en sorte que la survie devienne la priorité absolue. Le nationalisme démocratique est justement la force qui peut venir tempérer le type de mondialisation désastreuse prônée par les idéologues néolibéraux.

Quatrièmement, on peut remettre en question les credo d’institutions comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale (BM), qui ont forcé bien des pays en développement à abolir les mesures protégeant leur production nationale. Cela a eu comme conséquence d’accroître la dépendance économique des PVD vis-à-vis des pays riches, qui en ont profité pour faire du dumping avec leurs excédents agricoles mettant à mal les cultures vivrières locales. Dans l’urgence, les lois du marché ne permettent pas nécessairement de se procurer l’indispensable. De plus, les règles d’équilibre budgétaire prônées par le FMI et la BM ont été désastreuses pour les systèmes de santé et d’éducation des PVD.

Cinquièmement, certains profitent de la crise actuelle pour dénigrer l’action des Nations unies et de ses agences. Toute l’histoire onusienne atteste que l’ONU n’est que la somme des intérêts nationaux, eux-mêmes de plus en plus divergents. Les grandes puissances, certainement celles qui siègent au Conseil de sécurité, ont tout fait pour empêcher l’ONU d’avoir un pouvoir propre et de jouer un rôle effectif de coordonnateur mondial. Ce sont les nationalismes de repli qui ont affaibli l’ONU, et non pas ses idéaux universalistes. Que fera le Canada pour tenter de changer cette donne s’il obtient un siège au Conseil de sécurité ?

Sixièmement, la crise actuelle nous rappelle ce que tous les économistes savent désormais avec certitude, à savoir qu’une bonne gouvernance est une condition essentielle du développement et son contraire, une recette absolue pour des désastres. Cela est vrai de façon générale — considérons la situation actuelle dans plusieurs États sur la planète — ou encore, de façon sectorielle, en constatant ce qui est arrivé dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée au Québec et en Ontario. Plusieurs pays en développement ont besoin d’appui pour renforcer leurs institutions et la bonne gouvernance. Récemment, le Canada a fait une erreur tragique en abandonnant ce type de programmes.

La crise actuelle nous démontre hors de tout doute qu’il n’y a qu’une voie possible, à savoir celle de la coopération internationale. La société civile progressiste le sait bien : il n’y a que l’opinion publique pour faire changer les choses. Depuis plusieurs années d’ailleurs, elle est engagée pour plus de démocratie dans la gouvernance mondiale, que ce soit pour l’élimination des mines antipersonnel et la réduction des armements, ou par la montée des mouvements féministes, coopératifs et écologiques. Il faut mondialiser la volonté de coopérer non seulement des États, mais aussi des citoyens, à défaut de quoi l’humanité courra à sa perte. Si ce n’est pas par la COVID-19, ce sera par le changement climatique ou encore une autre calamité, créée ou non par l’humain.

L’économiste Thomas Piketty propose la création d’une dotation sanitaire et éducative minimale pour tous les habitants de la planète, financée par les recettes fiscales provenant des acteurs économiques les plus prospères, dont les GAFAM et les grandes fortunes. Cette vision de la solidarité internationale serait une sorte de péréquation mondiale qui pourrait remplacer à terme la traditionnelle « aide au développement ».

Si pénible soit-elle, la crise actuelle doit devenir une occasion de créer un monde vraiment coopératif s’appuyant sur la volonté d’agir ensemble et de s’entraider.

* Le Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC) est formé d’anciens responsables d’ONG de coopération et d’anciens cadres de l’ACDI. Il est affilié à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire de l’UQAM.

3 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 8 juin 2020 06 h 08

    Oui on est d’accord absolument mais le combat vers cette universalité nécessaire sera rude. Les Trump et autres nationalistes de ce monde ont encore la peau de la morbidité politique et culturelle assez dure. Merci.

  • Cyril Dionne - Abonné 8 juin 2020 07 h 01

    Les bureaucrates subventionnés de l'ACDI, UQAM oblige

    Bon. Dans tous les points soulevés, aucune mention de la surpopulation. Misère.

    Uno, les pratiques sanitaires déficientes d’un marché comme Wuhan découlent justement d’une densité de population qui conjugue à l’apparition de ces coronavirus qui nous viennent des animaux. Celle-ci a un effet néfaste sur les pratiques économiques et écologiques non durables et produit des effets négatifs sur l’équilibre climatologique et économique de toute la planète.

    Due, justement parce que les pays moins peuplés ont cette capacité de produire des réserves que les pays surpeuplés ne peuvent pas faire en cas de crise épidémiologique au autre, ces économies à deux vitesses persisteront parce que les ressources de la Terre sont limitées.

    Tre, un nationalisme d’affirmation existe seulement dans l’imaginaire des mondialistes. Ce sont les pays avec leur gouvernement respectif dans un territoire délimité qui peuvent faire face à des crises venues d’ailleurs.

    Quattro, le FMI, la BM et spécialement l’OMS, sont des échecs retentissants pour tous sur la planète. La dépendance économique des PVD vis-à-vis des pays riches sera toujours présente, encore une fois, à cause des ressources limitées de la planète.

    Cinque, les Nations unies sont corrompues et sont sous l’emprise des puissances de ce monde. Si l’OMS n’avait pas écouté la Chine, la pandémie n’aurait pas eu le même impact partout dans le monde.

    Sei, nous n’avons pas des leçons à apprendre des pays du tiers monde avec leurs systèmes autocratiques et dictatoriaux qui sont sanctionnés par l’ONU pour résoudre des problèmes comme la bonne gouvernance. La corruption est omniprésente dans ces PVD tout comme elle est fulgurante au sein des Nations unies.

    L’économiste Thomas Piketty peut nous proposer toutes sortes de choses et il pourrait commencer par des solutions pour résoudre le problème de la surpopulation. C’est beau de dire que l’aide pour les PVD viendra des GAFAM et les grandes fortunes, mais cela n’arrivera pas.

    • Claire Moran - Abonnée 8 juin 2020 12 h 37

      Quelques commentaires:1- les propositions de Piketty ne seront pas possibles avec votre attitude et incrédulité face à la société civile progressiste qui peut forcer les GAFAM à payer.Un boycott temporaire et les GAFAM paieront!!! 2-Votre prémisse de base qu'il y a trop de population est malthusienne et fausse. C'est la répartition des ressources de la planète qui est la cause des inégalités et non pas votre soi-disant surpopulation. Un Nord-Américain utilise très minimalement (je n'ai pas les derniers chiffres à la main) 5 fois plus de ressources planètaires qu'un citoyen d'un pays en voie de développement.3- Finalement, la corruption existe ici aussi en Amérique du Nord: les Alain Bellemare qui se ramassent des millions de dollars comme prime de départ, les politiciens qui envoient leurs profits éhontés dans les paradis fiscaux, vous n'appelez pas de la corruption? Moi oui, il s'agit de l'argent des contribuables qui est détourné. Sincèrement.