Ce n’est pas tant la taille du déficit qui pose problème, mais ce à quoi il sert

Après la crise, le gouvernement devrait plutôt privilégier une approche de long terme, estime le professeur associé à HEC Montréal et homme d’affaires Henri-Paul Rousseau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Après la crise, le gouvernement devrait plutôt privilégier une approche de long terme, estime le professeur associé à HEC Montréal et homme d’affaires Henri-Paul Rousseau.

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que cette crise va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette série, qui s’est poursuivie pendant trois semaines, se termine ce week-end avec Henri-Paul Rousseau, qui nous livre aujourd’hui un deuxième texte sur l’économie.

Les interventions de nos gouvernements pour soutenir les Canadiens pendant la pandémie ont généré des déficits colossaux (250 milliards au fédéral). Ces déficits sont légitimes, car on ne pouvait laisser sombrer dans la pauvreté des milliers de chômeurs et acculer à la faillite des centaines d’entreprises. Toutefois, nos gouvernements ne pourront abandonner ces programmes du jour au lendemain et résorber leur déficit de sitôt, car la pandémie a fait des ravages qui dépassent largement sa durée.

Pensons aux milliers de chômeurs du transport aérien, de la restauration, du tourisme, du secteur pétrolier et gazier et de la culture et aux milliers d’autres qui ont été ou qui seront licenciés définitivement parce que leur entreprise aura été emportée par la crise.

Écoutez le point de vue d'Henri-Paul Rousseau

En quelques mois, la pénurie de main-d’œuvre s’est transformée en surplus de main-d’œuvre, avec l’afflux de chômeurs issus des entreprises malades de la COVID-19. Tous ces chômeurs et toutes ces entreprises appelleront à nouveau à l’aide et exerceront une énorme pression sur le gouvernement fédéral. Aussi la tentation sera-t-elle grande pour ce dernier d’adopter une approche de court terme de relance de l’économie en saupoudrant son aide par secteur économique. Sans nier que certaines entreprises auront effectivement besoin d’être « sauvées », nous pensons que le gouvernement devrait plutôt privilégier une approche de long terme, axée sur une vision d’avenir de l’ensemble de l’économie canadienne.

Une telle vision se déclinerait dans des politiques économiques nouvelles, qui transformeraient les programmes de soutien en programmes d’investissement, pour inscrire le Canada dans les grandes tendances qui émergent des économies modernes.

Voici quelques exemples de ces politiques économiques :

une audacieuse politique nationale du capital humain et scientifique ;

une véritable politique de la transition numérique ;

une grande politique d’amélioration des infrastructures.

L’objectif principal est d’outiller le pays pour qu’il tire son épingle du jeu dans ce nouveau monde. Ces grandes tendances sont celles de la numérisation et de la robotisation des processus de production et de distribution, de la traçabilité des produits, de la transition écologique vers des énergies propres et de la prise en compte des risques extrêmes.

Voici quelques exemples de politiques économiques s’inspirant de cette vision.

1- Une audacieuse politique nationale du capital humain et scientifique

Cette politique aurait pour objectif d’améliorer les qualifications, les habiletés et les compétences de la main-d’œuvre et d’accroître le capital scientifique et technologique du pays. Le gouvernement fédéral doit investir massivement, avec les provinces et le secteur privé, dans des programmes de formation et de recyclage de la main-d’œuvre en s’inspirant des meilleures pratiques canadiennes et étrangères. Une telle initiative mettrait à contribution nos collèges et nos universités, que la pandémie a amenés à développer l’offre de cours en ligne mais qui ont besoin de ressources financières additionnelles pour mieux s’outiller et pour attirer et maintenir en place les meilleurs talents. La formation de la main-d’œuvre et l’éducation sont des compétences provinciales, mais cette crise donne l’occasion aux gouvernements d’unir leurs efforts pour aider les travailleurs que la crise force à recycler et pour accompagner tous les travailleurs dans la transition numérique et dans l’automatisation de nos industries. Cette politique nous doterait enfin d’un cadre pérenne de la formation de la main-d’œuvre tout en facilitant, à terme, l’intégration des immigrants.

2- Une véritable politique de la transition numérique

La numérisation des transports, de la logistique, des ports et des aéroports est essentielle pour que nos manufacturiers, nos artisans, nos agriculteurs et nos détaillants puissent pallier les ruptures de la chaîne d’approvisionnement et ainsi conserver, voire accroître, leur position dans les échanges commerciaux. La numérisation assure la traçabilité et la sécurité des biens et des marchandises que réclament les consommateurs et les entreprises d’aujourd’hui. Quels que soient les outils de cette politique de la transition numérique — la dépréciation fiscale accélérée, les crédits d’impôt ou les subventions —, le gouvernement doit les orienter de façon à accroître la numérisation de nos entreprises.

 

Le gouvernement fédéral doit lui aussi, tout comme ceux des provinces, basculer vers le numérique et, dans la foulée, en profiter pour renforcer le rôle et la place des acteurs canadiens du numérique et de l’intelligence artificielle. Chaque secteur industriel et commercial devrait établir avec les gouvernements un plan pour renforcer son écosystème afin de réussir sa transition vers le numérique, et cela en cohérence avec la politique du capital humain mentionnée plus haut.

3- Une grande politique d’amélioration des infrastructures

Cette politique permettrait de favoriser une transition écologique réussie pour la production et la distribution de l’énergie et pour le transport des personnes et des marchandises. Le défi actuel de nos gouvernements et des principaux acteurs socio-économiques, y compris les leaders du mouvement écologique, est double : d’abord obtenir un consensus sur un cheminement critique vers la transition énergétique et ensuite y inclure toutes les régions du Canada. En effet, la transition écologique conduira à un abandon progressif des énergies fossiles et les régions productives de ces énergies accuseront le choc de la baisse de valeur de leurs actifs pétroliers et gaziers, ces « actifs échoués », de surcroît dépréciés par la crise sanitaire actuelle. Ces régions auront besoin d’aide et les régions productrices d’énergies propres devront être prêtes à les soutenir dans cette transition. Il faudra oser des projets audacieux, comme la création d’une société hydroélectrique de l’est du Canada, réunissant le Québec, les provinces de l’Atlantique et le gouvernement fédéral, pour renforcer la production d’électricité propre et ouvrir le marché pancanadien à cette énergie. Il faudra remettre à l’ordre du jour les projets écologiques de transport collectif, comme un train à haute vitesse dans le corridor Québec-Windsor. C’est le temps des infrastructures vertes et intelligentes.

Ces quelques politiques de long terme, décrites plus en détail dans un rapport Bourgogne publié au CIRANO (Rousseau, 2020), exigeront des investissements de plusieurs milliards de dollars reportant de quelques années le retour à l’équilibre budgétaire. Mais au moins ce déficit servira-t-il à améliorer le capital humain, scientifique, numérique et écologique de notre société, tout en relançant l’activité économique plutôt que de simplement la soutenir. Elles exigeront aussi une très grande concertation de nos gouvernements et des acteurs socio-économiques, qui doit être orchestrée lors de sommets sectoriels et régionaux qui, tour à tour, préciseront les priorités et enrichiront le carnet de projets. Un tel exercice est certes ambitieux, mais pas plus que les grands sommets du G20 ou les multiples sommets tenus avec succès par le passé. Cet exercice est surtout à la hauteur des défis qui sont les nôtres. Nul ne connaît l’avenir, mais cette approche passera à l’histoire comme une « SAGE » décision de notre gouvernement si le scénario du pire s’avère.

3 commentaires
  • Hélène Routhier - Inscrit 7 juin 2020 08 h 34

    Avec qui?

    Et on compte faire ça avec Messieurs Legault et Trudeau à la tête de nos gouevernements?

  • André Leclerc - Abonné 7 juin 2020 09 h 30

    Éducation et Innovation

    Il y a deux aspects qui sont quasiment absents de votre approche. L’Éducation et l’Innovation. Et lorsque, dans votre Rapport Bourgogne, vous les mettez de l’avant, ces notions sont davantage liées au numérique.
    D’abord l’éducation devrait, à mon avis, être La priorité de l’avec/après COVID. L’éducation et non uniquement le soutien à l’éducation en ligne. Là où le leadership gouvernemental doit accroître ses efforts, c’est l’éducation des jeunes et non seulement la formation continue des adultes pour s’intégrer davantage dans le numérique. Si on désinvestit dans l’éducation des jeunes en faveur principalement de la mise à niveau des travailleurs, les prochaines crises auront raison d’une société impréparée aux défis. Si le numérique peut aider l’éducation, ce n’est certainement pas une fin en soi. L’apprentissage des relations humaines passe par un secteur de l’éducation fort. Parce qu’il n’y pas que des adultes et l’avenir passe par les jeunes.
    L’innovation n’est pas que numérique. Les technologies numériques, incluant l’intelligence artificielle, doivent d’abord favoriser d’autres formes d’innovations. Pour que ce secteur soit créateur d’emplois, il faut d’ailleurs que l’éducation, dès le primaire, soit pensée en fonction d’un environnement numérique comme vecteur favorisant le développement global. La leçon des États-Unis depuis les années 80’s, c’est que des secteurs entiers ont cessé de se renouveler en voulant trop focusser sur certains secteurs dits d’avenir. Au Québec, l’innovation dans le numérique doit supporter la logistique et les infrastructures comme vous le proposez, mais aussi les grappes industrielles que nous avons déjà : aéronautique, aluminium, transports, énergie. Si le gouvernement a un rôle à jouer, il doit accompagner et s’assurer que nos investissements ne soient pas gaspillés dans des projets bidon. Les idées de projet ne manquent pas; il faut simplement favoriser celles qui sont porteuses de développement.

    • Clermont Domingue - Abonné 7 juin 2020 13 h 34

      Le texte de monsieur Rousseau m'a d'abord fait penser à Don Quichotte. Puis je me suis rappelé une sentence que vous connaissez probablement: "Quand on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit"

      Je crois que le projet du professeur Rousseau n'est pas réaliste parce que la plupart des Québécois n'aspirent pas à une société plus technologique et plus désincarnée. Ils souhaitent une société plus heureuse, plus proche de la nature, plus en santé. Ils ne veulent pas plus de luxe ou de richesses. Ils souhaitent plus de justice et un meilleur partage pour moins de pauvreté

      Le bonheur est dans la tête et non dans les biens , qu'un jour, on doit quitter...