Dans «l’avec COVID-19», mieux vaut investir que soutenir, selon Henri-Paul Rousseau

Il n’y aura pas de reprise économique sans relance des investissements, estime le professeur associé à HEC Montréal et homme d’affaires Henri-Paul Rousseau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Il n’y aura pas de reprise économique sans relance des investissements, estime le professeur associé à HEC Montréal et homme d’affaires Henri-Paul Rousseau.

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que cette crise va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous a été présentée depuis trois semaines, et la série se termine ce week-end avec Henri-Paul Rousseau, qui analyse l’impact économique de la pandémie.

Depuis deux mois et demi, des mesures radicales en santé publique ont été imposées pour maîtriser la pandémie de la COVID-19 et empêcher l’éclatement du système de santé, en même temps que des programmes extraordinaires de soutien au revenu des particuliers et des entreprises étaient mis en place en toute urgence pour éviter que la récession ne se transforme en dépression.

En ce début de déconfinement, peut-on envisager la fin de ces programmes d’aide au cours des prochains mois ? Quelles sont les conditions pour « débrancher » l’économie canadienne de ce respirateur artificiel avec succès ? Quel sera l’impact sur l’économie si certains programmes sont éliminés, réduits ou modifiés ? La difficulté de répondre à ces questions tient à leur complexité, complexité qui découle des effets de la superposition de quatre chocs que vient de subir le Canada, à l’instar d’autres pays victimes de la pandémie. En fait, nous faisons face simultanément à quatre crises.

Écoutez le point de vue d'Henri-Paul Rousseau

Quatre crises simultanées

Le premier choc est bien sûr celui de la pandémie elle-même, qui a frappé directement et indirectement les particuliers et les entreprises. Elle a réduit à zéro l’activité économique de certains secteurs — tourisme, restauration, voyages, culture… — et a abaissé substantiellement le niveau d’activité de certains autres, tout en imposant aux systèmes de santé une demande aussi forte que soudaine, et la prestation de soins extrêmement spécialisés.

Le deuxième choc est celui du confinement généralisé, qui a mis sur pause toute l’activité économique pendant plus de deux mois et demi. Ce choc a provoqué l’accélération des activités numériques dans tous les secteurs de services, mais son impact sur le secteur manufacturier, partout au pays et dans tous les domaines d’activité, a été gigantesque et de portée internationale. Car cette pause a stoppé toutes les chaînes d’approvisionnement et de distribution des manufacturiers. Dans nos économies modernes, les biens ne sont pas produits par des unités indépendantes, mais par des dizaines d’entreprises liées par contrats. La production de l’une devient l’intrant de l’autre dans une suite de transactions à l’échelle nationale et internationale ; le va-et-vient des pièces automobiles entre le Canada, les États-Unis et le Mexique en est un exemple bien connu. Ces échanges donnent lieu en contrepartie à des transactions de paiement selon des ententes de crédit : les banques fournissent généralement le crédit à court terme pour financer les comptes clients des uns et les comptes à payer des autres.

Une pause de deux à trois mois crée donc une véritable onde de choc où chacun cherche à garantir ses approvisionnements tout en sécurisant le paiement de ses comptes clients et en retardant le règlement de ses comptes à payer, ce qui enraye la production, la distribution et le crédit ! Les PME et les grandes entreprises tentent par tous les moyens de contrôler leurs sorties de fonds ; toutes les dépenses qui peuvent être réduites le sont, et tous les projets d’investissement qui peuvent être repoussés le sont aussi, avec les mises à pied qui s’ensuivent. Les gouvernements sont bien au fait de ce phénomène de spirale descendante et tentent de l’endiguer, d’où le troisième choc.

Le troisième choc est celui de l’explosion des déficits publics, qui résulte de la mise en place des mesures exceptionnelles de soutien au revenu des particuliers et des entreprises adoptées par les gouvernements à travers la planète. La perte de revenus du gouvernement fédéral en raison de la récession causée par la pandémie, combinée au coût de près de 150 milliards de dollars de ces programmes d’aide, entraînera un déficit de plus de 250 milliards de dollars pour l’année financière en cours — soit près de 13 % du PIB. Le ratio de la dette/PIB des gouvernements fédéral et provinciaux passera de 90 à 100 % à 120 % aux États-Unis. Bien que la plupart de ces programmes soient universels, comme la Prestation canadienne d’urgence, ils sont toutefois normés ; par exemple, une entreprise devait avoir subi une baisse de revenu de plus de 30 % pour obtenir la subvention salariale de 75 %, et cela, pour un salaire annuel maximum de 58 700 $. Certains de ces programmes sont aussi ciblés, comme le soutien au revenu supplémentaire pour les aînés et les étudiants. En ajoutant les programmes provinciaux et municipaux, il ne fait aucun doute que les revenus des particuliers et des entreprises ont été soutenus par cette injection extraordinaire de dollars. Le plus important, cependant, c’est que ces mesures, bien que nécessaires, ne soient que temporaires. D’où la nécessité de rouvrir l’économie, ici et partout dans le monde.

Le quatrième choc est donc celui du déconfinement et de la transition vers une économie qui ne bénéficie plus des 150 milliards de dollars de soutien gouvernemental, alors que tous les pays du monde amorcent la même transition.

Une 2e partie de cette réflexion sera proposée demain sur nos plateformes numériques. À lire.

La crise se poursuit

La vérité, c’est que nous sommes toujours en situation de crise, car il n’y aura pas de reprise spontanée de l’économie canadienne à la suite du déconfinement. Certes, les particuliers comme les entreprises renouvelleront leurs stocks et recommenceront à dépenser davantage, mais ce sursaut de la demande intérieure ne se traduira pas par une reprise soutenue, et cela, pour les raisons suivantes :

Tous les pays du monde évoluent dans un cadre d’« avec COVID-19 » et non d’« après-COVID-19 », ce qui ralentit l’activité économique ;

Les pertes de revenus des consommateurs (plus de 13 % de chômage au Canada et de 14 % aux États-Unis en avril) et de richesse (plusieurs caisses de retraite privées et publiques sont en difficulté) ont ébranlé la confiance des ménages et des dirigeants d’entreprise, qui, selon l’OCDE, est redescendue à des niveaux comparables à ceux de 2009, après la crise financière ;

La grande incertitude quant à la vigueur de la reprise incite les consommateurs à la prudence (les taux d’épargne sont en hausse dans presque tous les pays), et les entreprises à retarder leurs projets d’investissement ;

Le ralentissement du commerce mondial et les dislocations multiples des chaînes de distribution (Poste Canada et Amazon sont débordées) et d’approvisionnement (plusieurs manufacturiers sont en rupture de stock, alors que d’autres accumulent les invendus) font de cette récession un cas plutôt unique où l’offre et la demande sont toutes les deux frappées durement.

Il est prudent ici d’émettre l’hypothèse que cette récession sera longue et profonde. Elle provoquera une augmentation importante du chômage, de l’endettement et des faillites personnelles ; de trop nombreuses PME et quelques grandes entreprises disparaîtront, et nos exportations subiront un ressac important, car nos principaux partenaires commerciaux connaîtront eux aussi les mêmes problèmes.

De toute évidence, nos gouvernements seront littéralement submergés de demandes d’aide venues de toutes les régions du pays et de presque tous les secteurs, même après avoir dépensé plusieurs centaines de milliards de dollars. Or, la politique économique de la relance ne peut pas avoir pour seul objectif le soutien aux secteurs en difficulté, elle doit s’appuyer sur une vision d’avenir. Comment répondre à ces demandes ? Quelles sont les priorités du Canada en matière de politique industrielle ? Comment relancer notre économie et rééquilibrer les finances publiques à moyen terme ?

La piste à retenir est celle-ci : il n’y aura pas de reprise économique sans relance des investissements. Il faut donc convertir rapidement les programmes de soutien aux revenus en programmes d’investissement publics et en programmes d’incitatifs à l’investissement privé, et cela, aussi bien dans le capital humain que dans le capital scientifique, numérique, vert et physique. Pour réussir cette conversion, il faudra créer une interaction plus structurée entre les gouvernements et les acteurs socio-économiques du pays, de même qu’une meilleure coordination à l’international. Il faudra aussi avoir une vision de l’avenir de l’économie canadienne.

8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juin 2020 00 h 30

    Du toupet tout autour de la tête

    Est-ce que c'est le même qui nous a fait perdre des dizaines de milliards$ à la Caisse de dépôts et de placement en spéculant sur le papier commercial (dont il n'avait pas la moindre idée de la valeur) qui se permet aujourd'hui de jouer au grand savant de l'économie ?

    • Simon Grenier - Abonné 6 juin 2020 06 h 54

      Oui, puis de sacrer son camp juuuuuuste un petit peu avant le moment convenu - pour aller se réfugier chez Power Corporation, super rassurant en rétrospective - , histoire de ne pas faire face aux conséquences de sa témérité avec l'argent des autres. Sous l'oeil éclairé et bienveillante du gouvernement de l'époque, évidemment. On ne détruit pas un personnage économique, peu importe sa couleur politique.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juin 2020 12 h 24

      Donc c’est bien ce gars qui, plutôt que d’annoncer publiquement les pertes colossales liées à sa gestion calamiteuse des fonds publics, a préféré l’avouer secrètement à l’oreille de Jean Charest.

      Profitant de ce ‘délit d’initiés’ parfaitement légal, Charest déclenche aussitôt des élections prématurées en demandant aux Québécois de lui permettre d’avoir les deux mains sur le volant.

      Une fois élu majoritairement, Jean Charest dévoile enfin l’ampleur du désastre, satisfait d’avoir obtenu par fourberie un second mandant grâce à la discrétion aimable de Henri-Paul Rousseau.

      À sa démission de la Caisse, les parlementaires (sauf Amir Khadir de QS) rendront un hommage grandiloquent à ce fossoyeur de nos épargnes collectives.

      Parmi les dernières volontés du grand financier que fut M. Rousseau, il serait sage qu’il prévoit des sommes afin de faire disparaître pendant des siècles les épitaphes peu flatteuses que le peuple en colère ajoutera jusqu’à la nuit des temps sur sa pierre tombale, déshonorant sa mémoire aux yeux de l’Histoire.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2020 20 h 57

      Je suis tout à fait d'accord avec vos analyses précédentes, messieurs, de l'administration catastrophique de monsieur Rousseau de la Caisse de dépôt.
      L'argent public est toujours le bien venu quand il s'agit des subventions, du BS pour les riches et les entreprises. Mais aussitôt que le gouvernement ose dépenser l'argent versé par les contribuables sur les contribuables tout l'enfer se déchaîne!
      S'il y'a une leçon à retenir de la pandémie, c'est qu'il faut arrêter de saccager la nature sinon, dame nature va prendre sa revanche sur nous. Ce n'est pas l'économie et la technologie qui va nous sauver. C'est plutôt la retenue, moins de consommation, moins d'énergie fossile, moins de voyages et moins d'activité économique. Le coronavirus nous a forcés de ralentir notre activité économique effrénée pour donner un répit à la nature. Il ne faut jamais continuer avec "le business as usual," des barons voleurs du 21e siècle!

  • Mario Jodoin - Abonné 6 juin 2020 00 h 54

    Quatre crises?

    Disons tout d'abord que la vision de M. Rousseau est beaucoup plus pessimiste que tout ce que j'ai lu qur les sujets qu'il aborde. Mais, le pire est qu'il ne mentionne même pas la crise la plus importante à laquelle nous ferons face après celle de la COVID-19, soit la crise environnmentale. Et elle demande bien plus d'efforts que celles qu'il commente, je vous en passe un papier (même commercial, pour qu'il comprenne)!

  • Simon Grenier - Abonné 6 juin 2020 06 h 47

    C'est bien beau, les MBA désormais distribuées gratuitement dans les boîtes de céréales mais il faudra un jour se rendre compte que l'économie tout acabit, ça nous en envoyé directement dans le mur social, environnemental et économique et ce, partout sur Terre. Que M. Rousseau ait pu profiter des Lois sur le Copinage évident et les Émolûments indûs, après avoir garroché le fruit du labeur de la petite plèbe conne dins vidanges au nom de pèter de la broue financière (à tort!), grand bien lui fasse.

    Mais de plaider pour rescaper l'instrument de dégradation du niveau de vie de tout le monde sauf des gens sexuellement obsédés par le cash - non pas l'argent ou la richesse: le bon vieux cash pas de classe - c'est ridiculement et tellement visiblement absurde. L'université est (pratiquement) accessible à tous depuis la Révolution tranquille, M. Rousseau, la plupart des gens sont capables de faire la différence entre leurs fesses et la météo, maintenant. Il faudrait AU MOINS faire semblant de ne pas mépriser tout ce qui bouge juste parce que vous être RICCCCHHHHHHHEEEEEE.

  • André Leclerc - Abonné 6 juin 2020 08 h 44

    Nul besoin d'un copier/coller

    Votre papier M. Rousseau ressemble beaucoup à une suite d’évidences fondées sur un modèle traditionnel qui n’offre absolument rien de neuf. Vous êtes d’ailleurs en retard avec vos recommandations. Ce que vous préconisez est déjà en marche à Québec. Avec la semaine qui se termine, quelques 200 projets d’infrastructures sont déjà sur la table. Le défi ne sera pas de relancer l’économie avec des projets d’investissement déjà prévus dans les derniers budgets. Ce sera plutôt de savoir comment mettre en branle tout ça de façon progressive, ordonnée et intelligente. Mettre en branle tout ça pour que tous en profitent sans répéter le passé comme un copier/coller brouillon. Puis au-delà des infrastructures, faire en sorte que le gouvernement ne succombe pas à la tentation d’investir dans n’importe quoi afin de créer facilement des jobs à court terme (l’échéance électorale approchant) sans réel apport durable économiquement, socialement et nul sur le plan environnemental. Faire aussi en sorte que le billet de faveur qu’il se donne afin d’accélérer la machine des infrastructures ne se prolonge pas à tous les domaines d’investissement publique.
    La COVID a provoqué une pause bienvenue sur certains aspects. Elle a permis de réfléchir alors que nous étions à bout de souffle. Ne gâchons pas cette pause « sanitaire ». Réfléchissons encore au « comment » redistribuer la richesse, réaligner nos partenariats internationaux et faire en sorte que les revenus de nos impôts servent à autre chose que de créer un nuage de réalité virtuelle. C’est ce que nous aurions dû faire bien avant la COVID. Mais des gens nous poussaient (et nous poussent encore) dans le sens inverse, s’en mettaient plein les oreilles au passage et dilapidaient le capital des sociétés, quasi-institutions, dont ils n’avaient que la garde. Est-il nécessaire de donner des noms? Si votre papier de demain n’offre rien de mieux, SVP remplacez-le par une annonce de poulet BBQ ou de steak haché… «’cause, where is the meat »?

  • Clermont Domingue - Abonné 6 juin 2020 17 h 33

    La confiance, le soutien,la relance, l'investissement et le partage...

    Grâce au confinement,nous sommes nombreux à avoir fait des économies. Grâce au soutien de la Banque du Canada et des Gouvernements nous savons que nous pouvons compter sur nos institutions. Nous croyons que notre Banque Centrale continuera son soutien si nécessaire. La confiance reviendra rapidement. L'homo économicus recommencera à consommer. La relance viendra de là. La consommation est le moteur de l'économie.

    Quant à l'investissement,il ne faudrait pas qu'il serve à enrichir les super riches et à effacer des emplois. Dans une volonté de durer il faut surtout penser à la planète et au partage plutôt qu'à construire des châteaux.