L’idée de race, entre vie et mort

«Si la violence policière ne s’explique peut-être pas simplement et uniquement par le racisme, il ne fait aucun doute qu’elle en est en partie l’expression», souligne l'auteur.
Photo: Denis Charlet Agence France-Presse «Si la violence policière ne s’explique peut-être pas simplement et uniquement par le racisme, il ne fait aucun doute qu’elle en est en partie l’expression», souligne l'auteur.

L’idée de race est l’une des manières d’appréhender et de construire la différence au sein de l’humanité. Elle permet de la découper en catégories, qui varient selon les époques, pour les classer les unes par rapport aux autres. Elle permet d’assigner des identités sociales qui nous collent à la peau. Qu’on le veuille ou non. L’Histoire nous apprend ceci : l’État moderne et colonial et les sciences ont défendu, plus particulièrement depuis le XVIIIe siècle en Europe et en Amérique du Nord, l’idée que la couleur de peau déterminerait des caractéristiques esthétiques, intellectuelles, physiques, morales et culturelles. L’idée de race a ainsi permis à l’État et à ses institutions, au cours de l’Histoire, de caractériser les individus selon leur couleur (voire leur langue ou leur origine géographique), individus qui formeraient des groupes porteurs de certains attributs.

Le processus de racialisation revient à fragmenter et à découper et, comme disait Michel Foucault, à provoquer une césure au sein de l’humanité en tant que continuum biologique. Voilà la première fonction du racisme, écrivait-il. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car certains, par leurs qualités, vaudraient mieux que d’autres. Ainsi, toujours selon M. Foucault, la seconde fonction du racisme établit des rapports de vie et de mort. Le racisme est vu comme une condition de la mise à mort. Le racisme est un pouvoir visant à légitimer la supériorité des uns et l’infériorité des autres et, par-là même, à justifier les mauvais traitements à leur égard. […]

L’idée de race n’a pas seulement permis d’instrumentaliser les différences, mais a aussi contribué à façonner la hiérarchie sociale et ainsi à produire des inégalités au sein des populations humaines, globalement. Il fut un temps, pas si lointain, où les États modernes, les mêmes qui allaient, paradoxalement, défendre à coups de révolutions les droits de la personne universels, promulguaient des codes qui équivalaient à légaliser le racisme. La possibilité d’avoir des droits et de bénéficier de libertés et de privilèges dépendait de notre couleur de peau. Toutes les sociétés coloniales modernes, qu’elles soient anglaises, américaine, belge, canadienne, espagnoles, françaises, ou encore hollandaises ont mis en œuvre la violence et la terreur pour assoir leur domination sur les populations autochtones ou déplacées, par la traite transatlantique, de l’esclavagisme ou encore du travail forcé, selon les contextes. Le dénominateur commun : la couleur de peau.

Le racisme contemporain

Aujourd’hui, ces mêmes sociétés anciennement (ou pour certaines encore) colonisatrices, se servent de travailleurs étrangers temporaires issus des anciennes colonies pour participer au fonctionnement de leur système capitaliste. À bas prix. Celles-là contribuent aussi, d’une manière ou d’une autre, à des guerres interminables au Moyen-Orient ou en Afrique subsaharienne, facteurs d’émigrations pour beaucoup qui mourront en mer ou se verront parqués dans des camps dans des conditions inhumaines.

Toutes les institutions des sociétés dites démocratiques – l’éducation, l’emploi, le travail, le logement, la santé, et la police – sont encore, aujourd’hui, imprégnées par ces rapports de pouvoir. Bien sûr, le racisme n’est plus l’apanage de la région du monde que l’on qualifie d’Occident. Bien sûr, le racisme se mêle à d’autres formes de pouvoir. Bien sûr, des choses ont changé. On n’est plus au XIXe siècle quand les sciences mesuraient les boîtes crâniennes pour classer l’humanité en races (dont les étiquettes ont changé) et légitimaient ainsi, à leur façon, le racisme.

Toutefois, la situation dans certains pays, comme les États-Unis ou le Brésil, la montée des extrémismes de droite en Europe, l’existence de réserves autochtones en Amérique du Nord et la violence policière à l’égard de certains, plus particulièrement ceux et celles qui n’ont pas la bonne pigmentation, nous permettent de dire que l’idée de race et le racisme imprègnent encore et toujours les sociétés modernes et leurs institutions.

Si la violence policière ne s’explique peut-être pas simplement et uniquement par le racisme, il ne fait aucun doute qu’elle en est en partie l’expression ; les chiffres et les faits, passés et présents, sont là pour le démontrer. Aux États-Unis, comme au Québec et ailleurs en Europe. L’un des grands défis qui se posent à nos sociétés est la manière de se débarrasser du racisme et de son corolaire, l’idée de race. Paradoxalement, depuis plus récemment, cette idée, historiquement associée à la mise à mort, est aujourd’hui instrumentalisée à des fins d’équité. Cette forme d’identification représente même, pour certains, une manière de se situer dans l’Histoire. Mais si la race est là, le racisme n’est jamais loin. Comment se défaire de ce déterminisme qui nous colle à la peau et qui régit une partie des rapports sociaux quotidiens, pour le meilleur et pour le pire ? Là est la question fondamentale.


 
18 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 5 juin 2020 05 h 56

    Comment se défaire de l'idée dans toutes les directions?

    Et les personnes qui s'identifient à leur race, ne serait-ce qu'en tant qu'opprimées, en perpétuent-elles aussi l'idée?

    Identifier des personnes à leur race, même de façon favorable en tant que victimes opprimées, en perpétue-t-il aussi l'idée? S'outrer d'un traitement différentiel est une chose, cultiver le communautarisme en est une autre.

    Le racisme se conjugue-t-il différemment selon les différentes histoires? Par exemple, celui-ci est sans plus violent aux États-Unis, fondés sur l'esclavage et un apartheid légalisé jusque dans les années 1960? La police n'assassine pas systématiquement des Noirs dans tous les pays occidentaux. Il faut quand même en tenir compte lorsqu'on se compare à ce pays. La puissance de diffusion culturelle étasunienne fait-il que l'on se perçoive de ce pays?

    De façon plus générale, l'identification ou l'auto-identification à un groupe, quel qu’il soit (sexe, race, ethnie, nation, langue, État-nation, orientation sexuelle ou autre) pose-t-il problème? Et pourrait-il y avoir un effet miroir entre l'identification et l'auto-identification?

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 juin 2020 09 h 38

      Je suis d'accord avec vous, monsieur Labelle, que le tribalisme n'est pas propice au bienvivre ensemble. Mais, le plus grand problème de notre siècle est l'économie capitaliste, sauvage qui utilise tous les prétextes pour la maximisation des profits au dépend de l'épanouissement des citoyens/citoyennes.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 juin 2020 09 h 44

      J’ai bien aimé votre commentaire réfléchi M. Labelle sur le billet de M. Cloos. Les gens qui veulent perpétuer le cantonnement des races, des groupes, des communautés, se victimisent eux-mêmes. Personne ne choisit sa couleur, son ethnie, son sexe à la naissance. Sa religion, oui. Les Blancs non plus. La nature leur impose tout comme pour les Noirs.

      Oui, le racisme est géométriquement variable selon l’époque, les mœurs et les mentalités. Il n’y pas si longtemps, et ceci dans toutes les sociétés, l’esclavage était aussi naturel que la lumière du soleil. Oui, l’Amérique et quelques autres pays comme l’Afrique du Sud ont une tâche sur un apartheid très récent. Mais pardieu, il s’agit de plus de 2 ou 3 générations passées. Comme à l’instar des enfants nazis, est-ce que ceux-ci sont responsables des crimes de leurs grands-pères ou arrière grands-pères? Si oui, Chrystia Freeland est coupable parce que son grand-père maternel ukrainien, Michael Chomiak, était l’éditeur en chef du journal nazi en Pologne qui vilipendait les juifs, pays qui en a exterminé plus de 5 700 000 dans ce pays.

      Ceci dit, cette politique américaine n’a jamais été imposée au Québec. Pardieu, Jackie Robinson, le premier joueur noir de base-ball professionnel a fait ses débuts en 1946 au Québec avec les Royaux de Montréal où encore aujourd’hui, il est adulé par les Québécois. C’est cet épisode qui a permis à celui-ci de montrer son talent immense afin de faire le saut dans la ligue professionnel de base-ball. Il ne pouvait jouer nulle part ailleurs alors que le Québec l’a accueilli les bras ouverts. Le talent n’a pas de couleur.

      C’est le passage de M. Cloos à la toute fin de cet article qui retient mon attention: « Cette forme d’identification représente même, pour certains, une manière de se situer dans l’Histoire. Mais si la race est là, le racisme n’est jamais loin ». Ceux qui s’identifient toujours à la race et à l’ethnie, ne font que perpétuer les stigmas de la discrimination raciale.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 juin 2020 10 h 02

      "Et les personnes qui s'identifient à leur race...."
      S'identifient-elles à leur race? ou constatent-elles qu'on les identifie encore et toujours à leur race tout en niant le faire?
      Je suis bien d'accord pour qu'on cesse la comparaison avec les USA ça ne mène à rien. Mais rien n'empêche de nous demander ce qui peut être amélioré chez-nous. Après tout n'avons-nous pas nous même subit le racismme anglo-canadien. Régler nos problèmes à nous sans les nier me semble la bonne voie à suivre.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 juin 2020 17 h 03

      @Patenaude

      Combien de ligues des Blancs existent-ils dans le monde ou aux États-Unis? Demandez à un Américain qui est noir et il vous dira qu'il est un « Black American » ou un « African American » et non pas un Américain tout court. Aux États-Unis, nous avons la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), la « National African American Leadership Summit », le « National Afro-American Council », la « National Association of Black Journalists Hall of Fame », le « National Black Antiwar Antidraft Union », le « National Black Child Developmental Institute’, le « National Black Deaf Advocates » et je pourrais continuer ainsi à l’infini. On n’est pas très proche d’une intégration et d’une émancipation sur les deux côtés aux États-Unis.

      Qui parle de race, d’ethnie ou de couleur ici? Nous ne disons pas des Québécois Français, des Québécois Blancs et ainsi de suite. Nous nous disons tout simplement Québécois, et ceci s'applique à toutes les races, ethnies et couleurs ou à tous ceux qui veulent joindre la grande famille québécoise. Alors, pour votre allusion aux Anglos-Canadians, il y a longtemps que nous ne sommes plus des Canadiens français.

  • Hermel Cyr - Abonné 5 juin 2020 06 h 34

    Préférer la dialectique citoyenne au fixisme diversitaire

    L'auteur a raison d’affirmer que : « L’un des grands défis qui se posent à nos sociétés est la manière de se débarrasser du racisme et de son corolaire, l’idée de race. »

    Je me souviens, il y a quelques décennies, nos professeurs d’anthropologie nous interdisaient l’emploi du terme de « race » pour désigner les différences entre les personnes. Le rejet ce qu’on appelait le « racisme scientifique », qui avait accompagné dans l’entre-deux-guerres la montée du nazisme, imposait d’évacuer le mot « race » du discours des sciences sociales, le reléguant à la zoologie. .

    Or, par un curieux renversement, le terme a resurgi dans un discours qui, se voulant radicalement antiraciste, focalisa le débat jusqu’à favoriser un « racialisme », soit une vision de la société composée de « races » distinctes. Porté par la mouvance postmoderne, venue des campus étatsuniens, se voulant de gauche, ce mouvement a substitué au discours classique sur les droits civiques (basé sur la notion d’égalité des citoyens) un discours de lutte qui, en mettant l’emphase sur la diversité raciale, légitimait une vision de la société éclatée en des identités antagonistes. Comme les discours féministes, ethnicistes, genrés, religieux, etc. issus de cette postmodernité, ce racialisme a nourri une idéologie qui tend à morceler le tissu social en catégories binaires (dominants vs dominés).

    Entendons-nous bien. Je n’ai rien contre le discours de lutte et il est bon qu’il soit tenu pour faire pression et mobiliser les militants pour des causes. Là où réside le danger, c’est qu’il définisse le débat civil de façon à le réduire à un dialogue de sourds binaire figé et stérile. Car le radicalisme de cette pensée, même s’il mobilise pour des causes hautement légitimes, enferme le débat civique dans une dialectique qui n’aboutit pas à sa synthèse. C’est pourquoi Habermas a été si critique de cette posture idéologique qui débouche sur l’impasse démocratique.

    • Marc Therrien - Abonné 5 juin 2020 17 h 32

      Il est évident que de combattre le racisme par le racialisme dans la lutte pour que les différences soient reconnues et valorisées plutôt que niées déstabilise certes le confort de ceux qui bénéficient de l’ordre établi. Il y avait un peu d’espoir porté par la mode et la campagne publicitaire « United Colors of Benetton ». Avec son influence, « on » ne dénierait plus les différences pour prétendre qu’il (le on) n’est pas raciste et au contraire, apprécierait chaque différence qui se revendique, se valorise et s’affiche pour être reconnue dans la diversité. Comme la mode et les modes dans le consumérisme sont de puissants liants sociaux, alors la diversité culturelle qui se décline en plusieurs produits de consommation culturels offre plusieurs opportunités d’affaires pour tous ceux, toutes couleurs confondues, qui apprécient la liberté d’entreprise.

      Marc Therrien

  • Michel Blondin - Abonné 5 juin 2020 06 h 47

    NON!

    "L’idée de race est l’une des manières d’appréhender et de construire la différence au sein de l’humanité. Elle permet de la découper en catégories, qui varient selon les époques, pour les classer les unes par rapport aux autres. Elle permet d’assigner des identités sociales qui nous collent à la peau. Qu’on le veuille ou non" P. Cloos
    Qu'on le veuille ou non, l'idée n'a d'intérêt que si elle correspond à une réalité. Sinon, l'idée s'inscrit dans le monde de ceux qui n'y voient que du racisme partout plutôt que de voir l'ouverture; au point que parfois certains nous marchent dessus. Le Québec en tant que peuple ne distingue pas ces identités sociales au point qu'il y a racisme. Il n'y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir cet accueil.

    • Denis Blondin - Abonné 5 juin 2020 10 h 32

      Monsieur Blondin
      Votre réflexion se termine par une pensée profonde qui la résume très bien. Je vous cite: « Il n'y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir ».

  • Jacques Laberge - Abonné 5 juin 2020 06 h 52

    Fraternité versus racisme



    Excellent article, Parick. Un peu de fraternité ferait du bien. Mais un des mythes fondateurs de l'humanité se réfère à Caïn tuant Abel.
    Les rivalités entre frères et soeurs sont souvent bien cruelles.

    Jacques Laberge

    • Marc Therrien - Abonné 5 juin 2020 17 h 47

      Effectivement. Et le lecteur intéressé à approfondir cette idée pourrait visiter Russell Jacoby et son livre « Les ressorts de la violence. Peur de l’autre ou peur du semblable? » Sur le quatrième de couverture on lit : « Prenant l’exact contre-pied du discours ambiant, l’un des plus grands intellectuels américains contemporains bouscule les idées reçues et relance le débat : c’est de la peur du semblable que naît la violence.»

      Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 5 juin 2020 07 h 12

    Patrick Kloos écrit :


    « L’un des grands défis qui se posent à nos sociétés est la manière de se débarrasser du racisme et de son corolaire, l’idée de race. Paradoxalement, depuis plus récemment, cette idée, historiquement associée à la mise à mort, est aujourd’hui instrumentalisée à des fins d’équité. »

    Merci monsieur.