Oser dire

«Combien de fois faut-il qu’un problème se répète, et dans combien de sphères de la société, pour que l’on reconnaisse qu’il s’érige en système?», se questionne l'auteure.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «Combien de fois faut-il qu’un problème se répète, et dans combien de sphères de la société, pour que l’on reconnaisse qu’il s’érige en système?», se questionne l'auteure.

Pour aborder un problème, il faut d’abord pouvoir le nommer. Pourtant, depuis des années, lorsque l’on tente de parler de racisme systémique au Québec, on se heurte à une mobilisation impressionnante contre le fait de poser la question et d’y répondre par l’affirmative.

Dans la foulée des manifestations en réaction au lynchage de George Floyd dans les rues de Minneapolis il y a une semaine, on assiste, une fois encore, à cette réaction maintenant familière : politiciens, personnalités publiques et auditeurs de multiples stations de radio se servent de leur tribune pour nier l’existence du racisme systémique chez nous. « Oui, il y a du racisme au Québec, comme partout ailleurs, concède-t-on, mais il n’y a pas de racisme systémique. » « Au Québec, on n’est pas plus racistes qu’ailleurs », entend-on encore et encore.

Des déclarations du premier ministre François Legault sur la motion de Québec solidaire devant être présentée à l’Assemblée nationale mardi prochain pour réclamer un plan de lutte contre le racisme et la discrimination, lequel évite soigneusement de nommer le racisme systémique, il ressort qu’au Québec, le coût politique de seulement laisser entendre que le phénomène puisse exister et doive être étudié est suffisant pour faire monter les politiciens aux barricades ou les faire taire, selon le cas. Ce coût politique aura fait reculer le gouvernement de Philippe Couillard dans ses projets de commission, puis de consultation, sur la discrimination systémique et le racisme mis en avant après l’attentat à la grande mosquée de Québec en 2017.

Pourquoi, au Québec, sommes-nous tant secoués par cette question ? Quels intérêts sont servis par l’affirmation selon laquelle « le Québec n’est pas plus raciste qu’ailleurs », un lieu commun vide de sens qui met fin à la conversation avant même qu’elle ait pu commencer ? Qui bénéficie de ce tabou ? Certainement pas celles et ceux qui vivent le racisme au quotidien et qui voient leurs droits fondamentaux, leurs communautés et leurs perspectives d’avenir compromis. Ces personnes ont connu des expériences d’exclusion répétées auprès des institutions québécoises et dans l’accès aux droits fondamentaux qui ont été documentées dans de nombreux rapports au fil des années, en vain.

En dépeignant le racisme comme une série de malencontreux incidents isolés, on limite l’analyse de nos lois et politiques publiques et on s’empêche de se donner les moyens d’y répondre avec la volonté politique et l’efficacité que toute violation des droits fondamentaux exige. Combien de fois faut-il qu’un problème se répète, et dans combien de sphères de la société, pour que l’on reconnaisse qu’il s’érige en système ? Combien de personnes devront payer le prix de notre déni collectif et de notre refus d’écouter les témoignages répétés des Premiers Peuples, des Québécois issus de la diversité et des immigrants qui nous crient haut et fort, depuis des décennies, que le problème existe et qu’il ravage leurs communautés ?

Car le présupposé sous-jacent à ce discours, c’est celui selon lequel ces personnes n’ont pas l’autorité de définir et d’interpréter leur propre réalité. Leurs analyses, aussi solides, aussi détaillées et aussi documentées soient-elles, sont ignorées et mises de côté ; leurs témoignages sont réduits au statut de fâcheuses anecdotes. Alors que les personnes autochtones, racisées et immigrantes devraient être au centre du débat sur le racisme au Québec, leurs voix en sont largement exclues. Une situation impensable dans tout autre contexte. À titre d’exemple, pouvons-nous même imaginer un débat sur les droits des femmes où nos voix ne seraient pas prises au sérieux ? Où nos analyses seraient écartées ? Où nous ne serions pas à la table pour participer pleinement à la prise de décision ?

Pour pouvoir aborder un problème, il faut d’abord pouvoir le nommer. Tout comme les États-Unis, notre pays est fondé sur la dépossession et l’occupation de territoires autochtones. Nous bénéficions d’un système économique qui perpétue la violence et la dépossession à l’étranger, forçant à son tour des mouvements de population vers le nord. Nos institutions, bien qu’elles se transforment peu à peu, reflètent toujours cet héritage. De par ces facteurs structurants, pour ne nommer que ceux-là, le racisme systémique est présent au Québec.

Cela ne fait pas de nous des êtres humains moins bons, cela fait de nous des humains vivant dans des structures infiniment plus larges que nous, complexes et profondément enracinées. Dire que le racisme systémique existe au Québec, ça ne dit absolument rien sur le caractère moral des Québécois. Refuser de faire face à cette possibilité, de creuser la question et de tout faire en notre pouvoir pour créer une société plus juste, ça en dit infiniment plus long sur qui nous sommes collectivement. Faisons ensemble le choix d’être curieux, courageux, à l’écoute. Essayons, ensemble, de comprendre et de faire mieux. C’est l’avenir et la vie de milliers de personnes qui en dépendent.

23 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 4 juin 2020 02 h 57

    La raciste, c'est l'Autre

    Nelly Marcoux affirme que « les personnes autochtones, racisées et immigrantes devraient être au centre du débat sur le racisme au Québec ». Donc, selon elle, les racistes au Québec, ce sont seulement les autres. Hé ben !

    • Cyril Dionne - Abonné 4 juin 2020 10 h 59

      Bien d'accord avec vous M. Naud. Lorsqu’on associe toujours le racisme aux autres sans se regarder le petit nombril, les gens décrochent. C’est comme pour la soi-disant enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, les gens n’ont pas fait leur travail. Et pourquoi, parce que la moitié de crimes ont été commis par les gens sur les réserves et les grands chefs s’en gardaient bien de dire la vérité et toute la vérité. Il est estimé que 50% des crimes ont eu lieu sur les réserves perpétrés par des gens qui y vivaient et que plusieurs le savaient. L’autre 50%, se répartissait en 25% des crimes commis par la police et l’autre, 25%, des individus issus de la population en générale.

      Idem pour les changements climatiques. Les nations autochtones se disent toujours au diapason avec la nature et pourtant, lorsqu’on visite les réserves, ce ne sont pas seulement des prisons à ciel ouvert, mais aussi des dépotoirs.

      Ceci dit, le racisme envers les Autochtones est vrai et il existe vraiment. Vous n’avez qu’à regarder comment la police traite les gens des Premières nations pour s’apercevoir qu’on n’est pas encore sorti du bois. Mais il faudra un jour apprendre à cesser de jouer à la victime éternelle. Dans le cas des manifestations importées des États-Unis, il faudrait faire remarquer à nos inclusifs du racisme systémique, que George Floyd était un criminel notoire qui avait fait de la prison à deux reprises avec des antécédents d’agression physique et de vol à main armée. Cela dit, dire qu’il était très bien connu de la police, cela n’excuse en rien son assassinat en direct. Mais lorsque la police vous connaît par votre petit nom, disons que votre blancheur prend la couleur de la neige d'un printemps à Montréal.

      Moi, ce qui m’étonne et détonne, ce sont les manifestations dans la rue alors que nous sommes en pleine pandémie. Sur cela, personne ne dit rien. On imagine que les manifestants à la sauce Black Blocs sont invincibles.

    • Christian Montmarquette - Abonné 4 juin 2020 16 h 28

      Quand Cyril Dionne dit une chose sur un article et son contraire sur une autre le même jour..

      "Ceci dit, le racisme envers les Autochtones est vrai et il existe vraiment. Vous n’avez qu’à regarder comment la police traite les gens des Premières nations pour s’apercevoir qu’on n’est pas encore sorti du bois." - Cyril Dionne

      "Le "supposé" racisme systémique..." - Cyril Dionne

      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/580139/briser-le-tabou-repenser-la-police

  • Michel Leduc - Abonné 4 juin 2020 06 h 56

    "Systémique" : un mot passe partout

    Le mot "systémique" est devenu le mot le plus utilisé pour désigner la façon de traiter les personnes racisées et les autochtones au Québec, au Canada et ailleurs. Le problème c'est sa surexploitation. On ne sait plus trop ce qu'il signifie. Car on peut l'appliquer à bien des situations que l'on trouve anormales: la situation des enfants de milieux défavorisés, la pauvreté, le non respect de l'environnement, etc, etc. Car tout relève des systèmes dans lesquels nous vivons. On répondra qu'il s'agit des relations humaines et du vivre ensemble au sein de nos sociétés. Très bien. Alors que l'on apprenne à préciser l'utilisation du mot "systémique" dans des contextes où il s'applique véritablement. Les forces policières par exemple qui l'ont admis. Mais pourquoi mettre en cause la société entière? Dans quels buts? Créer une culpabilisation généralisée? un méa culpa collectif?

    • Jacques Bordeleau - Abonné 4 juin 2020 10 h 31

      Poser la question, c'est y répondre.

      Jacques Bordeleau

    • Christian Montmarquette - Abonné 4 juin 2020 13 h 10

      @Michel Leduc,

      "Que l'on apprenne à préciser l'utilisation du mot "systémique" dans des contextes où il s'applique véritablement. Les forces policières par exemple qui l'ont admis. Mais pourquoi mettre en cause la société entière?" - Michel Leduc

      Parlons racisme - Frédéric Bérard :

      "On défendra cette position en affirmant qu’il n’y a pas, au Québec, de «racisme érigé en système». Entendu. Sauf que telle n’est pas la définition du racisme systémique. Plutôt celle-ci: le système provoque, souvent sans le vouloir, certains biais de nature discriminatoire. Or, en adoptant le juste concept, admettons que la réponse à la question posée change d’autant. Refuserait-on également une commission sur l’alcoolisme au motif que les Québécois ne sont pas saouls ?

      https://journalmetro.com/opinions/in-libro-veritas/2457780/parlons-racisme

  • Réal Boivin - Abonné 4 juin 2020 07 h 10

    Le racisme systémique n'est pas celui que l'on croit.

    Au Québec et même au Canada, le qualificatif racial disparaissait tranquillement du vocabulaire populaire. Avec les avancées scientifiques depuis Darwin jusqu'à nos jours avec le décriptage de l'ADN humaine, il était évident que les humains formaient une seule race, une seule espèce. Au Canada, contrairement aux USA, la couleur de peau n'est pas inscrite sur les cartes d'identités.

    Mais voilà que les départements de sciences sociales américains et maintenant les nôtres, corrompus par une gauche communautariste, a réintroduit vicieusement le concept des races. Elle a réussi à entrer dans la tête de plusieurs personnes qu'elles sont des ''racisées'' et de ce fait qu'elles étaient inférieures au blancs. Malgré des cotas favorables aux différentes ethnies pour avoir accès à l'université ou à des postes dans la fonction publique, la gauche a réussi à faire croire aux personnes non-blanches qu'elles étaient les victimes d'un système qui les écrasait et les laissait dans la marge.

    Mais la réalité est tout le contraire. Ce sont maintenant des personnes elles-mêmes qui se marginalisent, se déshumanisent en se qualifiant de ''racisées'', et en se disant victimes d'un système qui leur est favorable. Et le travaille de sape des gauchistes ne s'arrête pas là. Ils et elles vont jusqu'à instrumentaliser le meurtre d'un étasunien pour propager la haine RACIALE à travers tout le continent et même en Europe.

    La balle est maintenant dans le camp des '' racisés(es)''. C'est à eux et elles de reprendre le contrôle de leur vie et de leur identité. Ils et elles doivent se tenir debout et affirmer haut et fort qu'il n'y a qu'une seule race humaine et qu'ils et elles en font parti.

    Et que les gouvernement doivent cesser immédiatement de diviser les citoyens en les enfermant dans les prisons mentales du communautarisme.

  • Marc Therrien - Abonné 4 juin 2020 07 h 47

    Il va sans dire, il va s'en dire, c'est selon


    En ce qui me concerne, l’art de la résistance pour celui qui n’a pas peur de la parole, est d’abord de savoir faire plus que parler en usant du courage de dire. Si on considère parfois que la guerre des mots est au cœur de nos sociétés en quête de sens, on comprend toutefois que décider de qui a tort ou qui a raison n’est pas nécessairement créateur de sens nouveau. Avec les mots on peut faire la différence entre simplement parler, jaser, discuter et dire. Les mots seuls peuvent bien peu de choses s’ils ne sont pas bien pensés. Le dire est l’acte de parole le plus engageant qui expose une pensée qui a le pouvoir de transformer autant celui qui se compromet en disant, qu’autrui son vis-à-vis qui est visé par l’intention de la parole et qui aura peut-être à répondre par la bouche de sa pensée. Ni l’un ni l’autre ne seront plus les mêmes après avoir dit et s’être dits.

    Dire « ce que ça veut dire » implique un degré d’engagement de soi supplémentaire à se compromettre par son propos. Ainsi, penser et dire sont intimement liés, au même titre que l’ombre et la lumière dont ils sont une forme possible. Avec l’idéologie qui vise une pensée unique qui annihilerait tout besoin de trouver un mot pour chaque chose, « parler pour parler » suffit à bien des gens qui tolèrent l’interdit de dire parce qu’ils apprécient le confort de ne pas être heurtés. Dans ce monde où les personnes s’identifient à leurs idées au point de penser que les « mots tuent », ce qui fragilise l’estime de soi, on peut aisément comprendre qu’il soit interdit de bien dire. À vrai dire, quand on est rendu à avoir peur des mots, dire librement les choses en les appelant par leur nom demande aujourd’hui du courage.

    Marc Therrien

    • Denis Drapeau - Abonné 4 juin 2020 15 h 05

      Comme pour la loi 21, celui qui n'est pas de votre avis est fatalement un peureux. Que de courage vous avez pour esquiver ainsi le débat des idées refusant même de vous y engager et de nous offrir votre opinion sur la question à débattre plutôt qu'une séance gratuite et non sollicitée de phycologie collective douteuse. Quand on n'a pas le courage ou l'envie de commenter le message de l'article ou d'un lecteur, on s'abstient de qualifier le messager de peureux.

    • Marc Therrien - Abonné 4 juin 2020 17 h 36

      M. Drapeau,

      Il semble difficile pour vous d'accepter que je m'intéresse parfois davantage au processus de communication qui est en jeu, le comment, qu'au contenu de la discussion, le quoi. Les enjeux présents dans le processus, c'est-à-dire ce que l'on peut perdre ou gagner en qualité d'être me préoccupent souvent davantage que le contenu des opinions et positions bien campées. Je vous invite à lire les réactions de M. Christian Roy à mes commentaires suivant l'article «La peur des mots» de M. David ailleurs dans Le Devoir d'aujourd'hui pour comprendre comment il est possible que quelqu'un puisse comprendre et apprécier mon apport.

      Marc Therrien

    • Denis Drapeau - Abonné 5 juin 2020 22 h 29

      Si c'est l'angle sous lequel vous désirez nous entretenir, c'est votre affaire mais de la façon dont vous le faite, vous risquez fort de discourir en vase clos.
      « Le dire est l’acte de parole le plus engageant qui expose une pensée qui a le pouvoir de transformer autant celui qui se compromet en disant, qu’autrui son vis-à-vis qui est visé par l’intention de la parole et qui aura peut-être à répondre par la bouche de sa pensée.»

      À moins d'avoir lu l'œuvre de John Searle ou John L. Austin, je doute fort que quelqu'un est compris et apprécié le sens profond de cette phrase pour le moins alambiqué ... moi le premier. À mon humble avis, l'espace commentaire n'est pas un lieu pour faire la démonstration de son érudition à quelques initiés en privant la majorité des lecteurs de participer au débat faute d'avoir vulgarisé votre propos.

      Cela dit, et pour en revenir à votre dernier commentaire, ce qui m'est difficile d'accepter c'est votre propension à qualifier de pleureur ceux qui ne pense pas comme vous. La peur est au centre de beaucoup de vos commentaires comme une étiquette collée dans le front du messager. Ce faisant, à quoi bon commenter le message puisque le messager ainsi discrédité fonde son opinion, supposément, sur la peur. Qui elle, forcément, biaise la rationalité de tout résonnement. On dirait que vous êtes incapable de concevoir, par exemple, que l'on puisse adorer vivre dans une société multi-ethnique et rejeter le multiculturalisme comme ciment d'une société sans que la peur (en autre de l'autre) y soit pour quoi que ce soit. De même, je peux convenir que les noirs vivent de la discrimination systémique et que cela doit cesser mais du racisme systémique, ça c'est autre chose. Et ce n'est pas une question de peur des mots mais de définition différente de "racisme" et de "systémique". Le concept d'ailleurs est polysémique et varie selon le site ou le dictionnaire consulté.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 4 juin 2020 08 h 17

    Deux conditions... et une troisième

    Pour qu'on puisse parler de racisme systémique, il faut qu'il y ait une intention agissante de discrimination et il faut qu'elle soit favorisée par l'état de nos institutions. Ces deux conditions sont manifestement présentes au Québec. Mais pour qu'il y ait racisme systémique il faut encore que ces institutions soient activement mise au service de ces intentions. Comme les instirutions sont des lieux politiques, il ne fait pas de doute que les racistes tentent de les conformer à leurs fins, mais ils y rencontrent un bien plus fort désir d'en ôter tout ce qui ce les favorise, même par la bande. La question n'est pas de « nommer » la chose comme on établirait cliniquement le diagnostic d'une maladie, mais d'agir.