Les mutations après la pandémie, selon Gérald Larose

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que cette crise va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous est présentée en page Idées pendant quelques semaines. Aujourd’hui : Gérald Larose et le monde du travail.

« Des artistes de la plume en ont fait des livres. D’autres, de l’image, des séries télévisées. Et des officiels dont c’était le boulot, des rapports… tablettés. Un ennemi, tapi sous l’étal d’un marché, allait un jour surgir, mettre à l’arrêt la Terre entière et faucher un nombre impressionnant de ses habitants. “La paranoïa est créative.” Elle divertit. Mais quand la bombe sanitaire imaginaire éclate pour vrai, elle tue plusieurs fois plus qu’à Pearl Harbor, Nagasaki, Hiroshima, que dans les tours jumelles, etc. C’est un cataclysme planétaire »* aux impacts massifs. Incommensurables sont les dégâts. Tant sur les plans économique, social et politique que sur le plan psychologique.

Plus et pire encore que celles qui crachent le feu, cette bombe a déstructuré les rapports intimes « en confinant à l’isolement des individus par milliards et en dissolvant des lieux de communion par millions »**. Et d’abord le travail, ce lieu de communion parmi les plus importants, sinon le plus important, pour l’immense majorité des citoyens et citoyennes de tous les pays. Quelles mutations ? Son avenir ?

Lieu de communion chamboulé

Dès son surgissement, cette pandémie a condamné à l’inactivité un nombre inimaginable de secteurs entiers : le manufacturier ; le bois et les bâtiments ; les infrastructures de tout ordre ; le commercial ; la restauration et les bars ; l’aérien et l’aéronautique ; le tourisme et l’hôtellerie ; l’évènementiel et les festivals, les colloques, les forums, les symposiums, les assemblées générales et les congrès ; le cinéma et les tournages, les postproductions et leur mise en marché ; les salles de spectacles et les producteurs, les artistes et le personnel de scène ; la justice et ses auditions et plaidoiries ; les services d’esthétique et de soins aux personnes ; et combien d’autres encore.

Seuls les activités pouvant être pratiquées à distance, les urgences mettant en péril la santé et la sécurité du public, le sociosanitaire, l’agroalimentaire et l’information-télécommunication-informatique ont été épargnés. Comme devant un feu dans la prairie, les emplois ont fui. En quelques jours, le Québec est passé de la pénurie de main-d’œuvre à son taux historique de chômage. Le premier impact en est un de nombre, de masse. Disparu, le presque plein-emploi auquel nous étions parvenus.

Le deuxième impact a trait au formidable coup d’accélérateur que la pandémie a donné à une tendance qui préexistait : le travail numérique. Longtemps revendiqué par plusieurs et en un temps record imposé depuis à toutes et à tous, le télétravail signe maintenant la nouvelle normalité. Sans possible retour en arrière. Avec ses avantages en flexibilité et en conciliation travail-famille, mais aussi avec son lot d’isolement, de dépendance et de contrôle et sans collectif immédiat pour négocier la répartition des fruits de l’augmentation de la productivité induite par cette nouvelle organisation du travail.

Un troisième impact ? Le développement accéléré de l’industrie de la sécurité sanitaire, qui sera au coronavirus ce que la plantureuse industrie de l’hypersécurité a été au 11 septembre 2001. De la R & D, des innovations, des brevets, de la production, de la publicité, de la commercialisation et beaucoup de nouveaux emplois.

Et puis, il y aura une reprise graduelle d’un certain nombre d’activités avec reconfiguration des lieux de travail et d’échange qui tiendront compte des mesures de précaution, empêchant ces activités d’atteindre les niveaux antérieurs de rentabilité, ce qui compromettra leur relance définitive. C’est vraisemblablement le quatrième contrecoup immédiat du coronavirus sur le travail et son marché.

Mais là ne sont pas les principaux enjeux de la pandémie relativement au travail. Ces effets seront temporaires. Le temps de trouver un médicament pour se soigner et un vaccin pour se prémunir. Le principal enjeu se joue de l’autre côté de la rivière des Outaouais, où c’est Noël tous les jours. Pour le mieux ou pour le pire ?

Le vieux ou le nouveau ?

On pourrait s’étonner que, chaque matin que la nature lui apporte, Justin Trudeau trouve sur son palier de porte des dizaines de centaines de milliards de dollars à distribuer à toutes les victimes économiques de la pandémie. Cet argent n’existe pas. Il l’emprunte aux générations futures. Elles conviendront certes que parer aux urgences est nécessaire. Particulièrement pour les personnes qui ont perdu leur gagne-pain. Mais cet argent vise aussi à préserver le présent pour préparer l’avenir. Lequel ? Seront-elles d’accord, ces générations, pour financer la reconduction du vieux modèle ou souhaiteront-elles plutôt, « tant qu’à payer », investir systématiquement dans l’urgence de l’heure qu’est le rapatriement d’un certain nombre d’activités essentielles de production et de services qui garantissent l’autonomie des nations et les transitions énergétique et écologiques qui en assurent leur développement sain et durable ? C’est de ce changement de paradigme que dépendent les plus grandes mutations du travail.

Dans l’ordonnancement des priorités, tout en haut de la liste devrait se trouver la revalorisation globale de l’éducation, de la culture, de la recherche fondamentale, de la recherche appliquée et de la formation à la responsabilité civique, pour que toutes et tous développent la capacité de participer de plain-pied à l’identification de l’intérêt général, à sa défense et à sa promotion. Revalorisé et reconnu, le travail dans ces secteurs d’activité sera plus créatif, contributif, innovant et performant.

Mais ensuite, et selon la tonitruante leçon qu’il faut tirer de la pandémie elle-même : il faudra décentraliser, « dé-hiérarchiser », « dé-hospitalocentrer », « dé-médicaliser » et « dé-marchandiser » le système de santé et des services sociaux pour le démocratiser. Il faudra aussi redéployer les services d’hygiène et de prévention et les services de soins à domicile et rebrancher les établissements à leurs communautés en redonnant à leurs personnels de direction, de gestion et de prestation de services les pouvoirs de les aménager en fonction des besoins de leurs milieux. Investi de responsabilités et exigeant de rendre des comptes à la collectivité, le travail, dans ces conditions, sera plus exigeant, plus polyvalent, plus relationnel, mais aussi plus gratifiant et satisfaisant.

Pas moins, mais plus de travail

Le suivi massif de consignes très contraignantes par la population fait la preuve que nous sommes capables collectivement de changements majeurs dans notre travail et dans nos comportements. Emprunter des centaines de milliards de dollars aux générations futures requiert que nous accélérions grandement aujourd’hui l’aménagement du travail de demain. Celui qu’appellent précisément les transitions énergétique et écologique garantissant notre développement sain et durable.

Si ces milliards servent à développer en agriculture la régénération des sols, le virage biologique des cultures et l’autosuffisance alimentaire ; dans les transports, les modes actifs et collectifs ; dans le secteur de la construction, l’efficacité énergétique et les sources propres de chaleur ; dans le manufacturier, la conception écologique des produits, le réemploi, le recyclage et la stratégie du zéro émission ; dans le secteur commercial, les circuits courts et l’achat local ; dans le tourisme, la découverte de son propre territoire et de ses richesses ; en économie, la présence accrue de l’écosystème social et solidaire ; en gouvernance, l’accès à l’information, la transparence et la reddition de comptes ; s’ils servent à développer des propriétés plus collectives et démocratiques, comme les coopératives et les organismes à but non lucratif  bref, si ces milliards favorisent le déploiement d’un nouveau modèle de développement, plus concerté, plus social, plus solidaire, plus respectueux du vivant et de la Terre, il n’y aura pas moins, mais plus de travail que dans la tentation et tentative de relancer la vieille machine de production-consommation-accumulation-gaspillage-croissance continus qui nous conduit inexorablement dans le mur. Et ce travail sera moins aliénant parce que partie prenante d’un véritable projet de société qui fait s’épanouir les personnes et les communautés en leur permettant de répondre à leurs besoins réels sans creuser les inégalités et taxer la nature. Un travail qui a du sens et un projet qui a de l’avenir.

Est-ce rêver trop dans un Canada pétrolier qui distribue à vau-l’eau et sans écoconditions des milliards qu’il n’a pas ? Il veut peut-être s’acheter à crédit son avenir économique et politique. Mais il n’aura pas participé à la mise en place du nouveau modèle de développement dans lequel le travail aura beaucoup changé. Il nous faudra véritablement regarder ailleurs.

*Extrait d’un article à paraître dans L’Action nationale de juin 2020

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