Des vivats pour la presse écrite

«Dès les premiers points de presse du trio de 13h, en mars, les réseaux sociaux se sont enflammés contre les journalistes», rappelle l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Dès les premiers points de presse du trio de 13h, en mars, les réseaux sociaux se sont enflammés contre les journalistes», rappelle l'auteur.

J’entendais samedi dernier, chez Joël Le Bigot, à la radio de Radio-Canada, le journaliste et essayiste français Jean-François Kahn louer le travail de reportage et d’investigation des journaux de son pays lors de la pandémie. « Les journalistes se sont défoncés, se sont surpassés », disait-il.

N’en déplaise à plusieurs, je crois qu’on peut dire la même chose des journaux et des journalistes québécois. Je ne me souviens pas d’un conflit ou d’une crise où les médias ont à ce point joué leur rôle de témoins d’une actualité incertaine et angoissante et de serviteurs de la démocratie. La télévision a aussi fait du bon travail, mais je dirai plus loin pourquoi j’insiste sur le journalisme écrit.

Je sais que mon évaluation, forcément subjective, est bien loin de faire consensus. Rarement en effet les journalistes auront-ils aussi critiqués qu’au cours des dernières semaines. Dès les premiers points de presse du trio de 13 h, en mars, les réseaux sociaux se sont enflammés. On a dénoncé des journalistes trop agressifs, négatifs, impolis, qui auraient plutôt dû faire preuve de solidarité en participant au « ça va bien aller » en vogue. J’ai regardé la plupart de ces rencontres. J’y ai plutôt vu des journalistes d’une politesse respectueuse, malgré des réponses souvent évasives, parfois contradictoires, et d’une patience que je n’aurais pas eue. Certaines questions pouvaient être boiteuses, mais j’ai cherché en vain une supposée attitude « méprisante » envers les décideurs.

Des critiques ont reproché la publication de témoignages hors contexte ne tenant pas compte de la complexité du système de santé ou demandé aux journalistes de faire preuve de patience envers l’énorme machine que représente ce système (voir l’article de Caroline Montpetit, Le Devoir du 19 mai). Ce sont pourtant ces témoignages bouleversants d’infirmières, de préposées, de proches des victimes, de citoyens répondant vainement à l’appel à l’aide du premier ministre (Je contribue !), qui ont fait voir l’horreur vécue en CHSLD et l’ineptie bureaucratique du ministère et autres CIUSSS, et montré le fossé séparant le discours quotidien de 13 h de la réalité.

Le temps de la réflexion

Pourquoi insister sur le rôle joué par la presse écrite ? Parce qu’elle nous donne le temps de la réflexion. Comme la radio d’ailleurs. La télévision, si elle a aussi fait du bon travail de reportage et d’enquête et nous a permis de découvrir l’expertise et l’excellence de nombreux chercheurs, reste trop souvent obnubilée par la recherche d’images qui ne servent qu’à brouiller le message. La télévision d’information en continu en particulier, par son recours fréquent à des commentateurs qui n’en savent souvent guère plus que vous et moi, et surtout par sa répétition en boucles des mêmes informations contribue largement à la surdose de nouvelles que nous vivons depuis des semaines et que certains voient comme un « facteur de déprime ».

En mars et pendant les premières semaines d’avril, les citoyens ont manifesté une grande soif d’information. Puis, une certaine morosité a pu s’installer. À cet égard, une enquête réalisée au début du mois au Royaume-Uni montre une « hausse significative » (de 15 % à 22 % d’avril à mai) du nombre de ceux qui cherchent activement à éviter « souvent ou toujours » les nouvelles. Les deux tiers de ceux-là le font parce qu’elles affectent négativement leur humeur (« their mood ») (Reuters Institute for the Study of Journalism, 19 mai). Il y a là matière à réflexion. Mais cela ne doit pas faire oublier que sans le regard critique des journalistes, et les appels au secours dont ils se sont faits les témoins, la crise que nous vivons aurait sans doute été plus dramatique encore.

Les journalistes devront continuer à se surpasser pour la suite des choses. Déjà l’on a commencé à débattre de la pertinence d’une enquête (publique, scientifique, ou autre) sur les événements. Il ne faudrait surtout pas se limiter à l’autopsie de la crise, mais poser dès à présent des questions de fond sur le sort que notre société doit réserver aux vieux et sur l’avenir du mammouth bureaucratique qu’est devenu le système de santé. Au-delà de la crise, des journalistes, de la presse écrite et des autres médias, devront développer leurs connaissances de ces enjeux structurels. Leur travail en gagnera en profondeur. Mais c’est en faisant entendre la voix des vieux, des malades, du personnel de santé, que journalistes et médias joueront le mieux leur rôle et contribueront à élaborer de meilleures politiques publiques. La presse est là pour témoigner, non pour palabrer.

2 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 29 mai 2020 11 h 47

    Médias et sensibilités

    Malgré tous les reproches que je pourrais adresser à la presse écrite quant aux modalités d’exercice de la mission dont elle s’arroge, je n’en demeure pas moins un fidèle lecteur, car elle est l’une des médiations essentielles par lesquelles nous éprouvons le monde qui nous entoure, elle offre une lisibilité de la société, une manière d’appréhender le monde social. Toutefois, même si je cherche à travers le journal à percevoir le monde vécu élaboré dans l’espace public, j’essaie toujours de garder à l’esprit, qu’il participe lui-même également à la construction des représentations sociales qu’il véhicule.

    Dans les études sur les médias et sur d’autres objets, ce qui m’intéresse c’est la performativité de la chose écrite et son effet sur l’évolution de notre registre émotionnel, car, comme plusieurs, je suis régulièrement saturé et sursaturé d’information disparate entraînant des effets secondaires de lassitude qui nourrit mon sentiment d’isolement.

    Paradoxalement, le journal unifie de vastes communautés de lecteurs anonymes mais il accentue le sentiment de solitude et le besoin de consommation du journal afin de surmonter l’impression d’être seul, dans un mouvement sans fin que les sociabilités numériques ne font que démultiplier.

    Si la presse est là pour témoigner et non pour palabrer, peut-être y aurait-il lieu pour elle de se demander si l’émotion médiatique contribue à développer ou à affaiblir le sentiment de soi?

  • Jacques de Guise - Abonné 29 mai 2020 11 h 47

    Médias et sensibilités

    Malgré tous les reproches que je pourrais adresser à la presse écrite quant aux modalités d’exercice de la mission dont elle s’arroge, je n’en demeure pas moins un fidèle lecteur, car elle est l’une des médiations essentielles par lesquelles nous éprouvons le monde qui nous entoure, elle offre une lisibilité de la société, une manière d’appréhender le monde social. Toutefois, même si je cherche à travers le journal à percevoir le monde vécu élaboré dans l’espace public, j’essaie toujours de garder à l’esprit, qu’il participe lui-même également à la construction des représentations sociales qu’il véhicule.

    Dans les études sur les médias et sur d’autres objets, ce qui m’intéresse c’est la performativité de la chose écrite et son effet sur l’évolution de notre registre émotionnel, car, comme plusieurs, je suis régulièrement saturé et sursaturé d’information disparate entraînant des effets secondaires de lassitude qui nourrit mon sentiment d’isolement.

    Paradoxalement, le journal unifie de vastes communautés de lecteurs anonymes mais il accentue le sentiment de solitude et le besoin de consommation du journal afin de surmonter l’impression d’être seul, dans un mouvement sans fin que les sociabilités numériques ne font que démultiplier.

    Si la presse est là pour témoigner et non pour palabrer, peut-être y aurait-il lieu pour elle de se demander si l’émotion médiatique contribue à développer ou à affaiblir le sentiment de soi?