L’art de vieillir, selon Fernand Dansereau

Réalisateur, producteur, scénariste et directeur de la photographie, Fernand Dansereau a une carrière qui s’étend sur plus de 60 ans, au cinéma et à la télévision. Il a notamment reçu le prix Albert-Tessier en 2005. Le cinéaste était aussi responsable de la production française à l’Office national du film dans les années 1960.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Réalisateur, producteur, scénariste et directeur de la photographie, Fernand Dansereau a une carrière qui s’étend sur plus de 60 ans, au cinéma et à la télévision. Il a notamment reçu le prix Albert-Tessier en 2005. Le cinéaste était aussi responsable de la production française à l’Office national du film dans les années 1960.

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Cette crise va-t-elle modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous sera présentée en page Idées pendant quelques semaines. Aujourd’hui : Fernand Dansereau et l’art de vieillir.

À l’occasion du scandale des CHSLD et des résidences pour personnes âgées, un débat lève à propos du vieillir dans nos sociétés. Mais à voir la façon dont il s’amorce, je crains qu’il se déploie sans la participation des vieux, justement. Alors que plus de 80 % de ces derniers vivent chez eux de manière autonome, contribuent de mille manières au devenir de ces sociétés et restent des interlocuteurs parfaitement valables.

Pire encore : le débat semble déjà nous précipiter vers des conflits politiques qui ne feront qu’attiser le ressentiment et l’âgisme envers ces vieux en donnant l’impression d’imposer des charges supplémentaires aux générations plus jeunes. L’image des baby-boomers profiteurs, égocentriques et capricieux n’a pourtant pas besoin d’un vernis supplémentaire.

Là-dessus, nous, les personnes âgées, avons le devoir d’élever la voix et de prendre la parole. Il y aura beaucoup à dire sur l’âgisme justement, sur la pauvreté des personnes âgées, sur l’inadéquation des institutions conçues autrefois pour d’autres sortes de vieux. Et comment cette pauvreté, ces insuffisances institutionnelles rejoignent toutes les autres pauvretés et toutes les autres déficiences sociales. Mais je voudrais pour ma part insister ici avant tout sur le devoir qui nous incombe, à nous les vieux, de bien vieillir et de prendre toute la place qu’exige notre condition.

Et cela commence par rejeter — pour nous-mêmes — ce lieu commun qui présente toute vieillesse comme un naufrage, alors que c’est en réalité une convocation à un surplus d’être. Bien vieillir exige un consentement à sa finitude puisque les pertes, les deuils, les souffrances et la mort sont inévitables. Et ce consentement ne va pas sans un profond travail philosophique et spirituel. Mais, paradoxalement, ce consentement s’avère une joie et un enrichissement au bout du compte !

Écoutez le point de vue de Fernand Dansereau:

J’entends tout de suite des voix qui s’effraient et qui protestent pour dire que la philosophie appartient à quelques intellectuels privilégiés et la spiritualité aux croyants inébranlables. Il n’en est pourtant rien. La quête de sens et de sagesse est un réflexe naturel chez tout être humain vieillissant. Et les véritables réponses se trouvent au niveau du vécu, de l’expérimentation et de la plus modeste des réflexions.

Au Québec, dans les années 1960, nous avons — à bon droit — rejeté radicalement le cléricalisme et, avec lui, le religieux et le spirituel. C’était un acte de vie nécessaire. Mais payé cher, car le mot même de spiritualité devenait suspect, et ce mouvement nous précipitait dans les bras de la société de consommation. Et de ses excès.

Aujourd’hui l’âge et ses exigences de vérité nous rattrapent. Nous avons appris dans le concret de nos vies que la consommation ne peut rien contre le deuil, la maladie et la mort. Et nous cherchons ailleurs des bribes de réconfort : dans le yoga, le taï-chi, le qi gong, la méditation pleine conscience, etc. Quand ce n’est pas dans telle ou telle secte nouvel âge. Le religieux rapplique avec toutes ses menaces de dérives autoritaires. Et la peur de son emprise nous reprend !

Il est urgent de comprendre que spiritualité ne signifie pas religieux. Chercher du sens à sa vie, faire un peu de place à la contemplation dans son quotidien, vouloir apprendre à mieux aimer ses proches, laisser tomber un peu d’âpreté dans le désir, essayer d’appréhender et d’accepter le mystère de la vie elle-même, c’est cela la spiritualité. Bien en avant et au-delà du religieux qui, bien souvent, ne fait que la détourner vers des dérives déshumanisantes.

La spiritualité, c’est la quête naturelle de la personne humaine pour trouver du sens à sa vie, à la vie. Elle réside davantage dans la quête, justement, que dans les réponses que différentes générations peuvent y apporter.

Nous avons donc, nous les vieux, le devoir de réhabiliter d’abord dans notre propre esprit et dans le discours social ce terme de spiritualité et la validité de cette quête de sens.

Et nous avons le devoir de nous y référer quand nous prendrons la parole pour discuter des réformes sociales à apporter dans le but de faire une meilleure place à la vieillesse dans nos sociétés. Comme de reconnaître l’importance de cultiver l’amour de l’autre en tant qu’élément essentiel dans les systèmes d’entraide entre les générations. Comme de favoriser l’interpersonnel dans les critères à considérer quand nous voudrons refaire l’architecture des résidences de personnes âgées. Et non pas seulement la recherche du confort matériel. Comme de créer des forums où l’intergénérationnel sera requis au même titre que l’égalité des sexes… Comme… Comme… Comme finalement promouvoir en tout et partout qu’un citoyen soit reconnu en tant que citoyen avant toute considération de sexe, d’âge et bien sûr… de religion.

Vieillir, tel que je l’expérimente au quotidien et au plus concret, s’avère plein de souffrances, de deuils, d’angoisses et de renoncements. Mais c’est aussi l’une des périodes les plus lumineuses de ma vie. Jamais je n’aurai compris tant de choses. Jamais mon cœur ne se sera mieux ouvert à l’autre. Jamais la simple contemplation de la nature au lever du jour ne m’aura tant ébloui. Jamais le mystère de la vie ne m’aura tant intrigué.

Et ces expériences inévitablement feront de moi un meilleur interlocuteur dans les débats sociaux où je pourrais m’engager.

Les baby-boomers arrivent à la vieillesse, une vieillesse sans modèle, car aucune des générations précédentes n’a connu une telle longévité. Ils ont le devoir d’inventer une vieillesse belle, généreuse, aimante. C’est une grande responsabilité, car en raison de leur poids démographique, ces générations influeront sur la culture générale de nos sociétés.

31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 mai 2020 01 h 41

    Retrouver la sagesse des ainés.

    On peut trouver un sens à la vie en s'impliquant à des oeuvres de bienfaisance ou en s'impliquant dans la politique citoyenne pour apporter l'égalité des chances à tout le monde.
    Il y'a beaucoup à faire pour améliorer la vie de toutes personnes surtout pour ceux et celles qui sont plus fragiles ou plus démunis. Le bonheur réside dans le service à autrui, pas dans la consommation, mais il faut changer la mentalité envers les gens âgés pour valoriser leur sagesse, au lieu de les écarter.

  • Louise Davis - Inscrite 25 mai 2020 03 h 10

    Vieillir, Le pour, le contre et le comment

    Le pour
    Le poids des années est porteur de réconfort. Peu importe la peau moins fraîche, les rides ou les courbatures, nous savons apprivoiser la paix de l'âme et de l'esprit grâce à l'expérience acquise. La génération qui nous suit se questionne sur son avenir alors que nous profitons déjà des réponses.

    Le contre
    Oubliez la belle vieillesse, elle n'existe pas. Avancer en âge, c'est se retouver comme une feuille sur un arbre à l'automne: on ignore quand et quel vent nous jettera par terre.

    Le comment
    Avancer en âge est un privilège qui ne se limite pas aux années supplémentaires qui nous sont accordées par la vie. Mais comment nous réjouir et accepter notre corps et notre visage privés de la beauté de leur jeunesse?

    Vivre
    Il n'existe pas de recette magique, vieillir est inéluctable et difficile. Une seule issue: transformer notre façon de voir le monde, faire confiance à ce qui, en nous, se réorganise naturellement avec l'âge. Simple et compliqué en même temps parce que cette période de la vie ne vient pas, comme toutes les autres, avec un manuel d'instructions.

    Une fois la jeunesse partie, puisse la sagesse relever le défi, comme a dit Churchill.

    • Alain Ferland - Abonné 25 mai 2020 19 h 32

      Votre texte me touche beaucoup j'aurais aimé l'avoir écrit
      , me donnez la permission de l'utiliser sur ma page Facebook tout en soulignant qu'il est de vous. merci

  • Richard Legault - Abonné 25 mai 2020 05 h 51

    Quelle belle définition de la spiritualité!

    Merci M. Dansereau pour ce magnifique texte plein de sagesse et de beauté. Sans nier les affres du veillissement du corps physique, vos mots trouvent écho, de façon humble, de mon cheminement personnel et spirituel. Nous avons besoin d'entendre la voix de 'Elders' (désolé pour le terme Anglais que je préfère de beaucoup à celui de 'Aînés') comme vous pour affirmer, assumer et (re)prendre une place justifiée dans nos sociétés et rétablir un discours inter-générationnel plus serein. Merci encore!

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 mai 2020 13 h 08

      Puisque notre nature humaine est intimement reliée à la Nature d'où nous venons et dont nous sommes indissociablement, il faudrait que la Nature fasse parti de notre spiritualité. Sinon, elle s'en trouve désincarnée.

      Or, ni dans le beau texte de M. Dansereau, ni dans aucun des commentaires, il n'est mentionné cette évidence et cette nécessité.
      Si l'on veut être véritablement de ce monde...

      Pensons aux spiritualités amérindiennes, celtiques, germaniques, africaines, shintoïstes etc...

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 25 mai 2020 22 h 00

      Je ne vois pas pourquoi 'Elders' ( terme Anglais que je préfère de beaucoup à celui de 'Aînés') .
      Le franglais progresse insidieusement. Allons-nus l'alimenter? Sans rancune.

      Le français est une langue très riche dans laquelle on peut exprimer toutes ses idées et ses émotions.

      Mais beaucoup de chroniqueurs se font un point d'honneur (?) à émailler leur texte de mots anglais, ce que je déplore car ils ont une influence non négligeable sur les gens.

    • Fernand Dansereau - Inscrit 26 mai 2020 15 h 47

      Bien sûr!

  • Michel Lebel - Abonné 25 mai 2020 07 h 13

    La religion n'est pas une tare!


    Bon texte. Mais je constate que l'auteur n'a pas fait son aggiornamento en matière religieuse. La religion n'est pas une tare! Mais Dansereau témoigne de l'importance de la spiritualité pour toute personne. La pandémie aura eu au moins le mérite de nous faire réfléchir aux ''grandes questions''.

    M.L.

    • Raynald Rouette - Abonné 25 mai 2020 09 h 31


      La religion n'est pas une tare, elle peut facilement le devenir avec ses dogmes incompatibles et inconciliables,

      Par aggiornamento, vous suggérez soumission à toutes religions nouvelles ou anciennes...?

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 mai 2020 09 h 43

      @ Lebel
      C'est la réligion catholique opprimante et impérialiste, que nous avons jadis connu, qui a été une tare.

  • Christian Montmarquette - Abonné 25 mai 2020 07 h 42

    Spiritualité et religion

    « Il est urgent de comprendre que spiritualité ne signifie pas religieux… » relève à raison Fernand Dansereau.

    Il faut cependant comprendre que pour nombre de personnes âgées (comme bien d'autres aussi), la religion constitue une forme acessible et organisée de la pratique de la spiritualité, et qui plus est, en groupe. Ce qui représente un avantage comparativement à la spiritualité individuelle, puisque les groupes peuvent contribuer à briser l'isolement, au support et à l'inclusion de l'individu en réunissant des gens sous les mêmes affinités et les mêmes valeurs, alors qu'on sait combien la solitude et l'isolement sont une souffrance pour les personnes âgés.