Vieillir dans l’après-COVID-19

«Hélas, le Québec n’investit que 17 % de son budget de soins de longue durée dans l’aide à domicile, comparativement à 73 % et 43 % respectivement au Danemark et en France, selon l’OCDE», souligne l'auteur.
Photo: Dean Mitchell Getty Images «Hélas, le Québec n’investit que 17 % de son budget de soins de longue durée dans l’aide à domicile, comparativement à 73 % et 43 % respectivement au Danemark et en France, selon l’OCDE», souligne l'auteur.

Tristement, la grande région de Montréal se taille une renommée internationale comme septième ville au monde parmi les plus atteintes par la COVID-19. Très sélectif, le coronavirus a ses endroits de prédilection pour faire sa macabre récolte puisque 83 % des décès ont lieu dans les centres de soins de longue durée CHSLD, les résidences privées pour aînés RPA et les ressources intermédiaires.

Rapide, il frappe fort parmi les plus fragiles et jette ainsi une lumière crue sur la situation des personnes âgées en résidences collectives. Nos aînés sont pris en charge par un système en bonne partie privatisé et aux failles devenues très évidentes. Pouvons-nous en tirer des leçons et nous projeter dans l’après-COVID-19 ?

Cette réflexion est d’autant plus importante que le quart des Québécois auront plus de 65 ans d’ici 2031 (ISQ). Qu’est-ce qui les attend ? Les remarques bienveillantes, empreintes de condescendance, pleuvent au rythme de l’avancée en âge. Allons, ma petite dame, il est temps de vous reposer en toute sécurité ! Le ton est donné, la société doit protéger ses vieux. L’âgisme est flagrant : la sécurité des aînés est prise en charge, à l’instar de celle de nos enfants. Alors, tel un troupeau, on les regroupe au plus tôt pour mieux « s’en occuper ». Le message est fort puisque 18 % des Québécois de 75 ans et plus optent pour vivre en RPA, pour seulement 6 % dans le reste du Canada (SCHL).

Pourtant, les aînés ne sont pas en si mauvaise condition que cela. Les deux tiers des 75 ans et plus sont autonomes et ne requièrent aucune aide extérieure (INSPQ), et plus des trois quarts des 85 ans et plus ont encore toute leur tête (ASPC). Nous sommes donc loin de l’image de la petite dame à protéger largement véhiculée dans le grand public par les médias et divers groupes d’intérêt. Les deux tiers des grands aînés demeurent à domicile toute leur vie (FADOQ). Bref, la majorité d’entre eux ne désirent pas être regroupés dans des centres spécialisés et espèrent plutôt un petit coup de pouce au fil des besoins. Il y a fort à parier que la vague montante de personnes âgées, les fameux baby-boomers, souhaitera la même chose. Hélas, le Québec n’investit que 17 % de son budget de soins de longue durée dans l’aide à domicile (comparativement à 73 % et 43 % respectivement au Danemark et en France) (OCDE). Le résultat est que, pour ceux qui le désirent, l’accès à ces services est un véritable parcours du combattant !

L’exemple danois

De toute évidence, nos dirigeants ne sont toujours pas à l’écoute. À l’avenir, le gouvernement compte investir plus largement dans les résidences pour aînés, mieux payer son personnel, rénover, construire… Investir dans le maintien à domicile ? On n’en souffle mot. Pourtant, c’est payant puisque les frais annuels en CHSLD reviennent à 90 000 $, comparativement à 30 000 $ en milieu de vie (AQESSS). Les travaux des Drs Hébert et Béland ont amplement démontré l’efficacité des services à domicile pour maintenir l’autonomie des personnes âgées. C’est également plus sécuritaire, selon la gérontologue française Monique Boutrand : « Nos aînés seront mieux protégés des futures pandémies s’ils vieillissent chez eux » (Le Monde, 27 avril).

Les données danoises le confirment. Alors que quasiment tous les Danois âgés (96 %) demeurent au sein de leur communauté, presque la moitié moins d’entre eux ont été atteints par le coronavirus que les Québécois d’âge comparable (Statista). En 1987, le gouvernement danois a cessé d’investir dans des maisons de retraite pour subventionner massivement les services de maintien à domicile, qui sont gérés par les municipalités. Les aînés font partie intégrante de leur communauté à tous les niveaux. Vingt ans plus tôt, le Québec avait confié la même mission, à travers le territoire, aux CLSC. Là où le Danemark a réussi, le Québec a échoué. Au fil du temps, les politiques d’austérité et la vague de privatisation combinées à une orientation résolument hospitalo-centriste ont sonné le glas de ces services pourtant essentiels. On dépense beaucoup en santé, mais on dépense mal !

Comment changer la donne ? D’abord, cessons de ghettoïser systématiquement nos aînés dans de grands complexes, gérés à distance par une bureaucratie lourde et déconnectée de sa base. Aussi, arrêtons de marchandiser le vieillir en confiant essentiellement à des intérêts privés le confort et la vie de nos aînés (90 % des RPA et presque le quart des CHSLD sont privés et à but lucratif). Sortons ainsi de ce système à deux vitesses dans lequel seuls les plus riches peuvent se payer des services à domicile adéquats dans le privé ou accéder à des RPA plus luxueuses. Offrons un service de maintien à domicile accessible à tous, soutenu par une enveloppe budgétaire dédiée et protégée avec, à la clef, une intégration pleine et entière de nos aînés dans notre vie collective. Plutôt que de continuer à les marginaliser, interagissons avec nos sages, écoutons-les et, surtout, aimons-les.

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