Des soeurs de la Providence à l’État-providence, selon Jacques Dufresne

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que cette crise va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous sera présentée en page Idées pendant le mois de mai. Aujourd’hui : Jacques Dufresne et la place des personnes âgées.​

Objets jetables, animaux jetables, nature jetable, personnes jetables !

Nos CHSLD sont dans un état pitoyable pour diverses raisons, dont certaines sont liées à la Révolution tranquille des années 1960. Elle a été marquée par l’avènement de ce qu’on a longtemps appelé l’État-providence. Le 9 mai dernier, la une du Devoir était consacrée au sort des sœurs de la Providence. Ces dernières ayant pour mission de donner des soins aux personnes les plus vulnérables et illustrant par là tout le passé hospitalier du Québec, il allait de soi à mes yeux que c’est d’abord dans le passage de cette ancienne providence à la nouvelle que nous devions chercher la réponse aux grandes questions de l’heure : pourquoi ces malheurs innommables dans nos CHSLD ? Comment se fait-il qu’ils comptent trois fois plus de pensionnaires que ceux du reste du Canada ? Comment, après avoir bénéficié des services gratuits des religieuses pendant des siècles de pauvreté, en avons-nous été réduits, devenus riches, à une pénurie d’infirmières et de préposés rémunérés ?

Avant la grande transition, des femmes d’expérience dirigeaient nos maisons de santé. On a privé le Québec de leurs compétences d’une façon cavalière. Ces religieuses étaient liées entre elles par une vie commune de discipline et la prière. L’esprit du temps a voulu qu’elles soient brusquement remplacées par des électrons libres, bientôt trois fois plus nombreux qu’elles. Des cadres ! Ce mot, convenant mieux à un diplôme qu’à une personne, n’annonçait-il pas le cafouillage bureaucratique actuel ?

C’était l’opinion de Fernand Dumont : « On infantilise les vieillards en multipliant les services qui leur sont destinés, mais on ne satisfait pas pour autant les besoins de sécurité et de reconnaissance qu’ils éprouvent en tant que personnes. Au fond, notre révolution tranquille n’a peut-être été qu’une révolution bureaucratique. […] Il n’y a plus personne derrière les services, ni devant. » (Critère, no 16, 1977, «L’âge et la vie».)

Plus personne, plus de personnes de part et d’autre du plexiglas. Pourquoi ? Il faut distinguer ici deux sphères : la société civile, lieu de la vie affective et spirituelle, et l’État, lieu de la rationalité, de l’éthique et du droit.

La société civile

Les maisons tenues par les religieuses étaient des plantes enracinées dans la société civile. Il se trouve que mon village natal, Sainte-Élisabeth de Joliette, fut une pépinière de sœurs de la Providence. Elles y avaient fondé, bigénérationnelles avant le mot, un couvent-hospice.

Mes parents, à la fin de leur vie, s’y trouvèrent en pays de connaissance. Ils y furent heureux grâce, entre autres facteurs, à la présence d’une femme d’une quarantaine d’années, Germaine R., une pensionnaire hors norme qui, en raison d’une inaptitude au marché du travail, avait toujours vécu avec ses parents et préférait les suivre à la résidence plutôt que d’être placée dans un établissement anonyme correspondant à sa condition. Dans le contrat de cession de leur œuvre à l’État-providence, les religieuses avaient exigé que Germaine puisse rester près des siens. Elle conservait de tous les membres de notre famille un bon souvenir ; il se transformait en une grande sollicitude pour nos parents.

Bel exemple d’un milieu vraiment humain, exemple qu’il serait toutefois impossible de reproduire artificiellement ! Sous toutes ses formes, la vie naît de la vie, mystérieusement. On peut seulement affirmer que la vivante humanité de notre couvent-hospice résultait de la fusion d’un corps social durable et d’une inspiration élevée.

Quelles leçons en tirer pour l’avenir ? D’abord, il faut favoriser la résilience des collectivités fragilisées mais demeurées vivantes, ce qui suppose la critique d’un tout-à-l’économie entraînant une instrumentalisation généralisée : objets jetables, animaux jetables, nature jetable, personnes jetables !

Nos malheurs sont liés à une vision du monde, largement partagée hors de nos frontières, dont la principale caractéristique est un refus des limites, comme la souffrance et la mort. Le soleil couchant est le symbole de ces limites. Qui n’aime pas sa lumière ? Elle éternise les choses éphémères qu’elle touche.

L’État

La crise actuelle des CHSLD résulte en partie du fait que, pour assurer le bon fonctionnement de l’État moderne, nous avons misé sur les vertus héritées du passé sans prévoir leur dépérissement progressif. Le tissu serré par notre histoire nous dispensait de bien tricoter celui de notre avenir.

À la suite de la substitution de la justice à la charité, autre aspect de la modernisation, nous avons négligé les exigences de la justice. Me Maryline Rosan, une avocate spécialisée en santé et sécurité du travail, a attiré à un point tel mon attention sur la notion d’imputabilité, celle des cadres supérieurs en particulier, que j’ai eu ce cri du cœur : finis les « je n’étais pas là, je n’ai rien su, je n’ai rien vu », les « c’est la faute au système » ! Personne ne pourra désormais invoquer cette excuse.

« Pour l’État du Québec, ajoute Me Rosan, l’heure est venue de mettre énergiquement l’accent sur les trois devoirs reconnus unanimement par les tribunaux dans l’application de la Loi sur la santé et la sécurité du travail lorsque vient le temps de juger les organisations : prévoyance, efficacité et imputabilité. »

Les communautés religieuses, nées dans la charité d’autrefois, n’ont pas échappé à la justice d’aujourd’hui.

Les dernières survivantes valides de ces communautés, demeurées seules responsables de leurs malades, se sentent abandonnées par toute cette société qu’elles ont si bien servie. Il y a encore de la rancœur contre les religieuses au Québec, contre les sœurs de la Providence en particulier. « Elles sont riches, qu’elles se débrouillent seules », ai-je entendu au hasard de mes consultations. Elles ont plutôt commis l’erreur de ne pas faire étalage de leur modeste train de vie personnel et de leur soutien aux pauvres de l’ensemble du Québec. Leur richesse, limitée et destinée à la postérité, n’est pas le fruit de la cupidité, mais celui d’une prévoyance digne de servir d’exemple à nos familles et à nos gouvernements.

Sœur Marie-Paule Levaque, ex-administratrice de l’hôpital Sacré-Cœur, avait, comme bien d’autres de ses collègues, le don de la gestion. En 1969, elle a créé un fonds pour assurer les soins dont ses consœurs auraient besoin à la fin de leur vie. Le modèle a été repris par les autres communautés. Moyennant quoi, aujourd’hui, 8131 religieuses et religieux âgés sont à la charge de leur communauté. Coût par personne et par jour pour les 70 % d’entre eux qui, dans les infirmeries, ont besoin de services généraux et cliniques : 200 $.

L’odieux dans la situation actuelle des communautés tient au fait que les institutions publiques, fortes de la prime accordée à leurs employés par l’État, font du maraudage dans les résidences privées des religieuses, ce qui provoque une surenchère telle que certaines agences peuvent exiger 70 $ l’heure pour le personnel de soins de santé, ce qui n’était pas prévu dans le budget des sœurs trésorières.

Une réflexion sur l’hétérotélie aide à comprendre l’ensemble des événements. Le mot grec eteros signifie autre, le mot telos, fin. L’hétérotélie est un résultat autre que celui que le décideur avait à l’esprit à l’origine. Exemple d’un tel résultat : pénurie d’infirmières auprès de nos vieux, pénurie d’enseignants auprès de nos enfants, 60 ans après une révolution dont le but initial était d’améliorer le sort de tous.

C’est là une invitation à redécouvrir la vertu de la prudence ou, si ce mot vous paraît suranné, à nous initier à la pensée complexe. La prudence consiste à voir clair dans l’incertitude découlant de la complexité.

26 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 mai 2020 01 h 04

    Les loups dans la bergerie.

    La réponse à votre question «pourquoi ces malheurs innommables dans nos CHSLD ?» Ce sont les privatisations néolibérales. On a servi les gens âgés à la cupidité des entreprises étrangères qui utilisent la vulnérabilité de la vieillesse pour faire de l'argent.
    Les pères de la Révolution tranquille ont nationalisé les institutions publiques pour les moderniser et les rendre plus abordables. Mais l'idéologie capitaliste a accaparé nos politiciens qui ont privatisé ces services au nom de l'efficacité. Et voilà que l'on récolte les effets délétères d'un capitalisme sauvage qui a perdu la tête.
    Il faut nationaliser afin de sortir les résidences des ainés des mains de ces entrepreneurs cupides qui marchandent la misère humaine et il faut payer les infirmières et les préposés des salaires adéquats qui reflètent leur travail dévoué auprès de nos ainés.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2020 06 h 43

      Il faut faire une distinction entre les CHSLD publics et des résidences privées.

    • Pierre Samuel - Abonné 21 mai 2020 09 h 46

      Chère Dame ainsi qu'à tous et toutes concerné(es) et interressé(es) :

      Dans les circonstances, il serait tout à fait approprié de signer la pétition initiée par Mme Françoise David à l'adresse de l'Assemblée Nationale du Québec : Bilan sur les milieux de vie des personnes aînées et tenue d'états généraux sur leur condition de vie.

      Salutations cordiales !

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 mai 2020 12 h 41

      Merci pour cette information cruciale, monsieur Pierre Samuelle.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 mai 2020 12 h 43

      À monsieur Pierre Grandchamp: évidemment, je parle des résidences privées.

  • Serge Pelletier - Abonné 21 mai 2020 05 h 12

    Un point important.

    M. Dufresne, un point important, très imprtant même, porte sur le fait que ces diverses communautés de soeurs n'ont pas été dédommagé ou indemnisé pour leurs édifices hospitaliers lors de l'étatisation des soins hospitaliers de la santé et des édifices. Encore moins pour les édifices "hospices" que tenaient les soeurs. Au mieux, celles qui demeuraient en "postes de direction", que le GV-Q maintenait faute de copains politiques pouvant faire un tant soi peu la job, avaient des rémunérations dérisoires... et qui étaient versées en tout à la congrégation religieuse d'appartenance... Aucune soeur n'était riche, tout gain tel qu'il soit, devenait l'avoir mutuel de la congrégation. Certains, comme vous le mentionnez si bien, crient que les soeurs sont "riches"... Ce qui est d'une fausseté absolue. Elles n'ont jamais rien eu de gratuit ces soueurs, elles devaient payer tout... y compris la saisine des ordres religieux supérieurs.

    Certains vont dire "mais il fallait payer à l'hôpital". Effectivement cela est vrai, mais on payait selon ses moyens - et personne ne mourrait entre les portes d'entrées (comme à l'hôpital St-Luc sous prétexte que le protocole est muet sur la responsabilité du qui l'endroit dépend). De plus, les médecins ou autres employés non clercs devaient être rémunérés, les divers biens payés, etc.

    Ce qui se produit actuellement pour/dans cette communauté (Soeurs de la Providence), entre autres, est de plus scandaleux.

    Et il ne faut surtout pas croire que seul le petit peuple dit ou pense des niaiseries au sujet de certaines communautés religieuses de soeurs. Quand j'ai donné l'article du devoir révélant la chose à une collègue professeur (milieu cinquantaine) de l'UdeM, et mentionnant que cela était scandaleux de la part du GV-Q, elle a eu comme seul commentaire : "hihifi, elles ont une peur bleue de mourrir pour aller rejoindre leur homme, hihihi". Je lui ai répliquer "t'es donc ben niaiseuse toé". Depuis, je refuse de lui parler.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2020 13 h 11

      Il y a chez des nôtres une tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain, comme la madame dont vous parlez. Oui, la religion était trop omniprésente. Ma belle-maman avait 14 enfants à l’age de 39 ans; elle les a eus pour obéir à l’Église et cela dans un gros commerce. Si elle avait pu, elle en aurait eu d’autres .A ceux qui décrient cela, je leur dis : « Lequel des enfants n’aurait pas dû naître? » La dernière née en 1943. Tous instruits, même les filles.Elle était allée à l’école 3 ans.

      IL y eut, naguère, un mouvement initié par l’Église : « Lacordaire et Jean D’Arc » pcq, oui, certains de nos ancêtres levaient le coude souvent. Faut-il rejeter nos ancêtres?

      A Joliette, en 1959, Québec a dû recourir à des religieuses espagnoles pour opérer le 3e hôpital psychiâtrique francophone( aujourtd’hui hôpital général). Jusqu’en 1972, elles demeuraient là à plein temps.Comme les bonnes Sœurs de la Providence à Sacré-Coeut, à St-Jean-de-Dieu.

      En 2020. tout est reviré de bord: crise de l'autorité et de la tradition. Chaque époque a ses cactéristiques.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 21 mai 2020 07 h 20

    Soyons clairs

    "Le tout-à-l’économie entraînant une instrumentalisation généralisée : objets jetables, animaux jetables, nature jetable, personnes jetables !"

    Disons les choses plus clairement. Le tout-à-l'économie, c'est plutôt le tout-à-la-rentabilité-pour-les-investisseurs. Tout réduire, même les humains, à leur utilité sur ce plan. Or, les vieux ont le malheur de ne pas du tout être rentables.

    Les ténors de la mondialisation à la sauce néo-libérale nous ont seriné pendant 40 ans que derrière la Loi du marché se cachait une mystérieuse main salvatrice qui veillait à concilier magiquement les intérêts des investisseurs et ceux de la population en générale. Faut croire qu'elle a oublié de se manifester.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2020 08 h 22

    " A la fin des années 1950, les communautés de femmes étaient propriétaires de 105 hôpitaux dans la province, dont certains gigantesques"

    "Les Sœurs de la Providence possédaient une douzaine d’hôpitaux dont St-Jean-de-Dieu avec 5 600 lits, le plus grand hôpital psychiatrique au Canada,(...)A la fin des années 1950, les communautés de femmes étaient propriétaires de 105 hôpitaux dans la province, dont certains gigantesques. "

    Tiré du livre de Claude Gravel, un ex de la SRC et de La Presse: "La vie dans les communautés religieuses 1840-1960 L'âge de la ferveur".

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2020 12 h 18

      Titre du chapitre: « Des bâtisseuses d’hôpitaux à une époque où les subventions étaient rares .»

      A St-Jean-de-DIeu, c'était dirigé comme dans une municipalité.

  • Robert Bernier - Abonné 21 mai 2020 08 h 33

    Imputabilité, maître-mot

    M. Dufresne écrit: "la notion d’imputabilité, celle des cadres supérieurs en particulier, que j’ai eu ce cri du cœur : finis les « je n’étais pas là, je n’ai rien su, je n’ai rien vu », les « c’est la faute au système » !"

    Combien vrai. Rappelez-vous le scandale du sang contaminé puis la crise du C-Difficile dans les hôpitaux. Rappelez-vous ces hauts gestionnaires, grassement payés pour le seul fait de prendre les bonnes décisions, rappelez-vous les, répondant aux commissaires enquêteurs et pointant du doigt leurs secrétaires: "Je n'étais pas là ce jour-là." Quelle honte. J'ai été formé à une école où le leader doit tout assumer. Ce que nous voyons de nos jours, de la part de nos gestionnaires, est le plus souvent une honte.

    • Serge Pelletier - Abonné 21 mai 2020 13 h 00

      M. Bernier, et, pour ceux qui furent accusés au criminel dans l'affaire du sang contaminé, tous furent acquittés... Et la Cour suprême du Canada a maintenu ces acquitements... Pratiquement en les plaignant les pauvres petits administrateurs d'avoir été traités d'une façon si odieuse... Ils ne pouvaient pas savoir, se douter... Et la grosse pension de service fait pour l'État n'a même pas été "enlevée"...

      Pendant ce temps, pour exactement les mêmes faits, les mêmes excuses des hautes directions... ils furent tous devant un juge d'instruction, qui leur donna une rendez-vous courtoie aux Assises... qui leur a fournit en conclusion un gîte du tout inclus au frais de l'État pour 25 ans... et pas de pension de service fait pour l'État, etc.

      Je vous fait humblement remarquer que l'imputabilité n'est rien de concret si celle-ci n'est accompagnée de sanctions sévères, qui font mal. Ici, dans le Québec du "non fautif", les viaducs tombent sur les passants, les morts s'accumulent dans les hôpitaux, les rapports sont truqués, etc. et jamais de coupables, toujours la faute à personne... Mieux une promotion en récompense... Comme pour la Madame Savoie pour avoir traficoter les rapports et dit au ministre responsable "s'pas de tes affaires", ou comme le directeur général de l'hôpital de Saint-Hyacinthe qui suite aux décès de 12 malades pour "causes de manque de ménage" fut exonéré de tous blâmes et promu comme directeur général adjoint dans un hôpital plus gigantesque de Laval - ce qui signifie un plus gros salaire, une plus grosse retraite... même affaire et mêmes résultats pour ses adjoints directeurs... Eux aussi ne savaient pas...