Référendum 1980 – l’étrange campagne de sécurisation

«Au final, la stratégie du référendum de 1980 fut une grave erreur dont le Parti québécois et, surtout, le Québec paient encore le prix aujourd’hui», constate l'auteur.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir «Au final, la stratégie du référendum de 1980 fut une grave erreur dont le Parti québécois et, surtout, le Québec paient encore le prix aujourd’hui», constate l'auteur.

Il y a 40 ans, le 20 mai 1980, allait se tenir le premier référendum sur la souveraineté-association, dans un contexte piégé. J’y étais. Malgré l’excellent gouvernement provincial qu’avait été le Parti québécois au début de son mandat, malgré toutes les atténuations de son option, « pour ne pas effrayer la population », malgré la crédibilité de son chef et de ses porte-parole, l’option n’avait pas progressé d’un iota par rapport au vote de 1976. Satisfaits du « bon gouvernement », les gens se réservaient le droit de voter non au référendum. Par ailleurs, les arguments sur le pourquoi de l’indépendance ne leur avaient jamais été présentés, le Parti québécois étant presque entièrement préoccupé à gouverner la province. Comme nous le verrons, la campagne référendaire n’allait pas permettre non plus de le faire.

On allait choisir plutôt « d’atténuer les contours de la souveraineté ». Le chef du parti et ceux qui l’avaient suivi en quittant le Parti libéral étaient réfractaires au discours de libération nationale et à l’usage du mot « indépendance », jugé trop agressif. Cela faisait dire à Andrée Ferretti, à la veille du référendum, en 1979 : « la prise du pouvoir par le Parti québécois a, d’une certaine manière, signé l’arrêt du combat pour l’indépendance. En rayant le mot de ses discours et de son programme, et la chose de son administration, le PQ a vidé notre grand projet collectif des contenus idéologiques et politiques qui faisaient sa force réelle ».

Déjà, à l’Assemblée nationale, le 10 octobre 1978, René Lévesque avait mis un trait d’union entre souveraineté et association : « Il n’est pas question dans notre esprit d’obtenir d’abord la souveraineté, puis de négocier l’association par la suite. Nous ne voulons pas briser, mais bien transformer radicalement, notre union avec le reste du Canada, afin que, dorénavant, nos relations se poursuivent sur la base d’une égalité pleine et entière. » Comme le soulignait par la suite l’éditorialiste du Devoir Lise Bissonnette : « Il devient clair que les Québécois auront à se prononcer sur un simple « mandat de négocier la souveraineté-association […] la souveraineté elle-même sera mise en veilleuse encore une fois, au profit de la promesse d’un lien encore très substantiel avec le reste du Canada. » Cette logique, viciée à la base, plaçait le Québec dans le rôle de quémandeur, sans rapport de force ; une logique vouée à l’échec.

Un an plus tard, au comité de préparation de la campagne référendaire auquel je participais, je me rappelle que nous avons discuté longuement du libellé de la question. Si la stratégie dite du « trait d’union entre souveraineté et association » n’était plus discutable, celle d’un deuxième référendum ne faisait pas consensus, mais pas du tout. Au Conseil des ministres, Jacques Parizeau combattait avec ardeur cette idée. Tout comme lui, j’appris avec l’ensemble des députés le libellé final de la question lors de son dépôt à l’Assemblée nationale. Elle contenait ces deux nouvelles « étapes » visant soi-disant à sécuriser la population, étapes qui n’avaient jamais été discutées au sein du parti.

Pourquoi les Québécois ont-ils finalement refusé leur appui au référendum de 1980, alors que la proposition était, somme toute, si peu engageante ? Comme l’a souligné Pierre Bourgault, « il se passa quelque chose d’inouï pendant la campagne référendaire […] Les adversaires de l’indépendance disaient, pensant faire peur : “Si vous votez oui, le Québec deviendra indépendant.” Les tenants de l’indépendance disaient au contraire : “Si vous votez oui, ne vous inquiétez pas, nous ne ferons pas l’indépendance, mais une nouvelle entente.” Les fédéralistes parlaient d’indépendance pendant que les indépendantistes parlaient d’association. »

À la fin de cette campagne tordue, Trudeau emporta l’adhésion en mettant son siège en jeu pour un changement du statut politique du Québec, compris à tort comme un accroissement de l’autonomie du Québec dans le Canada. Trudeau affirmait qu’un non voulait dire un oui, alors que Lévesque affirmait qu’un oui voulait dire, au mieux, un peut-être.

On peut expliquer la défaite référendaire par le fait que la peur engendre la peur, au mieux l’indécision. Certains se sont demandé : « Que peut-il y avoir de si terrible derrière ce projet d’indépendance pour que ses principaux partisans aient peur de nous le présenter ? » D’autres se sont sans doute dit que, puisqu’un oui au référendum n’allait rien changer dans l’immédiat, pourquoi prendre un risque peut-être réel, si on en croyait ses opposants.

Au final, la stratégie du référendum de 1980 fut une grave erreur dont le Parti québécois et, surtout, le Québec paient encore le prix aujourd’hui. La stratégie de répondre à la campagne de peur des adversaires par des évitements, des faux-fuyants, a elle-même fait rayonner la peur plutôt que de la vaincre par des réponses claires sur les avantages de l’indépendance et une volonté assumée de la réaliser. La culture même d’un parti, la motivation et l’élan de tout un mouvement populaire avait été stoppés, rendant difficile une reprise du combat d’indépendance avec la même ferveur et la même force qu’avant.

Cette abdication du chef du Parti québécois, amorcée à l’élection de 1976 et poursuivie au cours de la campagne référendaire de 1980, allait s’amplifier à l’élection de 1981 et lors du mandat suivant.


 
16 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 20 mai 2020 03 h 20

    Pas un problème de stratégie

    Avec Parizeau, le compte était presque bon. Les explications de Gilbert Paquette ne tiennent pas la route. Le problème avec l'indépendance et l'association est que c'est de la politique pour des gains minables et des pertes énormes. Parizeau avait calculé que le oui allait faire tomber le dollars (canadien) et il était prêt à en acheter pour le maintenir. Les absurdités ne se comptent plus. Il n'y a pas trente-six solutions. Il faut simplement augmenter le poids des francophones partout au pays. Et être unis dans l'intelligence, pas dans la bêtise.

    • Jean-François Trottier - Abonné 20 mai 2020 09 h 19

      M. Lamarche, si, parce que vos propos ne sont abolument pas clairs, vous voulez dire que l'indépendance représente des pertes énormes, vous êtes totalement dans le champ, rien que ça.

      Depuis au moins 60 ans, chaque fois que l'économie de cette portion entre le lac Supérieur et les Rocheuses va bien, celle du Québec coule. Et vice-cersa.
      Les seuls à profiter en tout temps sont au centre de l'Empire. Toronto et ses banques, pour ainsi dire des filiales de l'ensemble décisionel de Chicago, le berceau de la simili-pensée monétariste. Une grosse connerie, hé, au même titre que le désespérant marxisme.

      Ben oui, le Canada est un Empire. Belle découverte! Il s'est formé dans le sang et s'est maintenu dans la terreur. Quiconque était conscient en 1970 le sait parfaitement. Ceci, selon la logique anglo-saxonne qui a donné entre autres le Bloody Sunday et je ne sais combien de massacres d'autochtones ou de "pas-de-la-bonne-couleur" partout dans le monde.

      Évidemment il y a un coût à n'importe quel changement politique. Évidemment Parizeau avait vu le risque et il était prêt à y réagir. Pourtant, ce gars, la plus belle tête économique que le Québec ait connu, était très nettement indépendantiste.
      Et ce n'était pas seulement pour des raisons de gestion gouvernementale, je vous en passe un papier.

      Ceci dit, il est bien possible que vous vouliez dire le contraire de ce que je crois lire. Vraiment, vous n'êtes pas clair.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 20 mai 2020 09 h 38

      Monsieur Lamarche.
      Ce que rapporte Gilbert Paquette, dans le contexte des années 77 à mai 80 est tout à fait exacte. La fameuse stratégie de l’étapisme a été l’eau froide versée sur le mouvement indépendantiste pour en faire une démarche de peureux : »“Si vous votez oui, ne vous inquiétez pas, nous ne ferons pas l’indépendance, mais une nouvelle entente.” Les fédéralistes parlaient d’indépendance pendant que les indépendantistes parlaient d’association. »

      C’est pourquoi, durant la campagne pré-référandaire, les spéculations sur les « gains et des pertes» ont contribué à réduire la démarche référendaire (fondamentalement de rupture politique), en une « gageure », un calcul incertain où le oui référendaire n’apporterait aucune garanti de « gains » dans une hypothétique nouvelle association avec le Canada.

      Quant est-il du poids démographique des « francophones », argument avancé pour assurer le gain référendaire d’un projet pour l’indépendance du Québec? Les résultats du référendum de 1980 (et même de 95) démontrent que même dans les régions les plus francophones du Québec les populations ont majoritairement dit NON à la souveraineté-association.

    • Serge Lamarche - Abonné 20 mai 2020 13 h 29

      @ m. Trottier, le centre est plein de pétrole et le pétrole n'a rien de politique. Le pétrole a beaucoup coûté à l'Ontario. Parizeau était indépendantiste mais ne voulais pas de référendum. Il savait la cause perdue à ce niveau. Le temps des révolutions était passé.
      @ m. Roy, Je ne parle pas du poids démographique comme aide à la séparation. Non. Le poids démocratique aide à l'influence du pouvoir à tous les niveaux. i.e. le Canada français devient plus fort et volontaire. Il y a de belles anglaises pas contre la francophonie. Il y a énormément de métissages dans les familles francophones et anglophones. Pourquoi voudrait-on une nouvelle frontière des plus emmerdante entre nos familles? Et qui ajouterait du poids anglais au Canada?

  • Raynald Rouette - Abonné 20 mai 2020 07 h 35

    L’ambivalence de René Lévesque


    A ouvert la porte à toutes les turpitudes de P.É. Trudeau, il ne faisait pas le poids. Il apparaît aujourd'hui de plus en plus évident que le camp du NON a aussi été perdant dans l'exercice. Depuis le rapatriement unilatéral de la constitution et l'imposition de la Charte canadienne de 1982, les camps du OUI et du NON c'est-à-dire l'ensemble des Québécois, ont été condamnés à vivre dans la zizanie...

    • Serge Lamarche - Abonné 20 mai 2020 13 h 30

      Raison de plus pour arrêter de resasser l'idée caduque de l'indépendance.

  • Hermel Cyr - Abonné 20 mai 2020 08 h 37

    Le grand artiste de la « restriction mentale »

    Restriction mentale : « Procédé mental par lequel on donne à sa phrase un sens différent de celui dont on sait que l’interlocuteur va lui donner, dans le but de tromper. »

    La phrase « Nous mettons nos sièges en jeu pour du changement. » (P.-E. Trudeau, mai 1980)

    Première restriction mentale : « nous mettons nos sièges en jeu ». C’est le lot de tout politicien que de mettre son siège en jeu. Trudeau veut laisser croire qu’il les met en jeu spécifiquement pour cette réforme constitutionnelle promise. Première tromperie.

    Deuxième restriction mentale : « pour du changement ». Trudeau savait parfaitement que le changement qu’il promettait n’avait pas le même sens pour lui que pour son auditoire québécois (surtout les tenants du fédéralisme renouvelé) avait en tête. Deuxième tromperie.

    Il faut être grand artiste pour réussir à placer deux restrictions mentales dans une petite phrase de neuf mots!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 mai 2020 09 h 20

    « Il faut simplement augmenter le poids des francophones partout au pays.» (Serge Lamarche)



    Faudrait les gaver

    • Marc Therrien - Abonné 20 mai 2020 19 h 03

      Mais pas trop. Pour ne pas qu'ils deviennent des "dead ducks".

      Marc Therrien

  • Léonce Naud - Abonné 20 mai 2020 09 h 34

    L’obsession référendaire, ou jouer l'avenir de la Nation au poker

    Pour quelle raison le Québec ne pourrait-il pas devenir Maître chez lui « à la canadienne » ? Le Canada actuel n’est rien d’autre qu’une ancienne colonie Britannique devenue un Dominion puis graduellement un pays, bringuebalant mais pays quand même avec une armée, une marine et une aviation. Bref, les vraies affaires.

    Il y a un siècle, une poignée de Canadiens anglais ont consacré leur vie à faire du Dominion of Canada une entité politique relativement indépendante de la Grande-Bretagne. Le tout s'est finalement réalisé sans que personne ne pense à organiser quelque référendum que ce soit. D'ailleurs, si on avait demandé à la population canadienne à savoir si elle voulait se séparer de la Grande-Bretagne, la majorité aurait très probablement répondu NON, en commençant par les Canadiens-français. Écoutons ici encore en 1963 le Premier ministre du Québec Jean Lesage : « Les Canadiens français ont, dans l'ensemble, toujours perçu la Couronne [d’Angleterre] comme leur protectrice. Les Canadiens français seraient les derniers à s'intégrer aux États-Unis. Ils demeureront dans le Commonwealth ». (Jacques Monet, La première révolution tranquille,1969)

    D’ailleurs, lors du coup de force de Pierre Trudeau en 1982, le gouvernement de René Lévesque – tout comme les Autochtones – s'opposa fermement à la rupture du lien colonial qui unissait encore à cette époque le Canada à la Grande-Bretagne. Plutôt demeurer Sujets de la Grande-Bretagne que devenir des Citoyens canadiens avec ce genre de monde et de pouvoirs à Ottawa ! Depuis, on voit bien que le gouvernement de René Lévesque avait alors raison.

    Certains pays naissent de coups de poker. La plupart doivent cependant leur existence à des chefs qui préfèrent le jeu d'échecs à celui de poker. D'ailleurs, qu'est-ce au juste que le jeu d'échecs ? Un roi, une reine, des tours, des cavaliers, des fous pas si fous que çà, des troupes, des stratégies. De quoi donner des idées…

    • Serge Lamarche - Abonné 20 mai 2020 13 h 36

      1- On ne voit pas du tout que le gouvernement de Lévesque avait raison.
      2- Le référendum était le coup de poker.