Code Moufette

«Il faut leur dire, aux enfants, dans quel monde on vit», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images «Il faut leur dire, aux enfants, dans quel monde on vit», écrit l'autrice.

« D’abord, les enfants ont eu peur de sa jambe de fer. Un mois après, ils suppliaient le nouveau chambreur de la leur prêter pour jouer avec. »

— Félix Leclerc

Personne ne me demande jamais pourquoi j’ai voulu une famille. Cependant, j’aime imaginer quelqu’un qui me dirait directement : pourquoi lancer des enfants dans un monde à l’avenir si incertain ?

Personne ne me demande jamais ça. Pas même aujourd’hui, à l’heure où l’on doit prendre des décisions sérieuses liées à des enjeux risqués, voire dangereux. Alors, je me pose, pour la deuxième fois de ma vie, l’aventureuse question : aurais-je fait des enfants si j’avais su qu’ils vivraient au cœur d’une pandémie ?

C’est la deuxième fois que j’ai peur pour l’avenir de mes enfants.

Je vous raconte ici la première fois.

J’ai bercé mes bébés, ils ont joué, grandi, pour un jour prendre le chemin de l’école. Puis la question du monde à l’avenir incertain est arrivée dans une lettre signée par monsieur le directeur : il y était écrit qu’il y aurait, bientôt, un exercice de confinement. Pour moi, il y avait eu des exercices d’évacuation à l’école primaire ; il fallait ajouter pour eux le confinement. J’avoue avoir vécu un immense choc à ce moment-là. J’avais lancé mes enfants dans ce monde, dans cet avenir. Un monde encore inqualifiable, un avenir pour le moins brumeux.

Je plongerais alors dans une démarche de définition, de compréhension, du monde présent. Avec mes enfants et leurs intelligences fascinantes. Sans cachotteries. Pour eux.

Quelques jours ont passé. Ils sont revenus un soir, me racontant l’exercice de la journée. Avait retenti à l’école du village le Code Moufette.

Le Code Moufette ?

Oui, quand on nous dit qu’il y a le Code Moufette, il faut vite aller dans notre classe, fermer la lumière, aller sous notre bureau ou dans un placard et se taire. Il faut rester là jusqu’à ce qu’un adulte nous dise qu’on peut sortir.

Mais pourquoi ça s’appelle le Code Moufette ?

Mais… parce que ça veut dire qu’il y a une moufette qui se promène dans l’école.

C’est là que je suis entrée dans la seconde phase du choc. Le système scolaire intégrait un exercice qui visait à préparer nos enfants à faire face à une présence indésirable dans l’école et le tireur fou s’appelait Moufette.

Mais jusqu’à quel point peut-on jouer au jeu de l’avenir ?

Jusqu’à quel âge peut-on faire croire qu’un exercice de confinement est une expérience enrichissante ?

En fait, la vraie question est : que dit-on aux enfants du monde qui les attend ?

La question de la violence est nommée. C’est la seule qui compte.

J’encaisse le choc, je garde le cap malgré les moufettes et tous les autres désordres planétaires, tous plus atroces les uns que les autres. Je prends acte de l’onde de la violence dont notre système est constitué. Or, je ne la tolère pas. On l’absorbe à petites doses chaque jour de la vie, sans trop comprendre que ça nous pénètre. Dans la course ordinaire, on s’étourdit suffisamment pour embellir l’environnement — question de survie. Mais tolérer la violence, il ne faudrait plus que cela soit possible.

C’est bien « tolérance zéro » qu’on enseigne dans les écoles ?

Le retour en classe ne serait-il pas en lui-même plutôt sauvage pour nos enfants et pour nos éducateurs ?

Le confinement devrait-il se poursuivre loin de la menace de la maladie et de la mort, dans le récit d’une réalité certes difficile mais non mythifiée ?

Il semblerait simplement qu’un adulte nous ait dit qu’on peut sortir de notre cachette.

Quand j’écris ce monde, c’est ce dont je parle. Quand j’écris cet avenir, c’est ce dont je parle. De l’avenir présent. Du monde présent qui m’a fait peur deux fois. Du monde de mes enfants, de leur enfance où tout arrive.

On ne raconte pas tout aux enfants, mais il faut leur parler dans leur langue. Ne pas tout leur dire, les protéger, mais ne rien leur cacher de leur monde. On ne dit pas tout aux enfants, mais ils savent tout. Ils voient et entendent tout. Ils sentent la menace, ils respirent la violence. Ils sont anxieux. On leur parle de moufette quand quelqu’un veut s’en prendre à eux. Ils savent même, à mon avis, qualifier le monde dans lequel ils grandissent et faire lever la brume en soufflant dessus.

Et si on leur demandait ?

Et si on leur enseignait leur monde en le saisissant à l’unisson avec eux ?

Les enfants d’aujourd’hui ne sont plus ce qu’ils étaient.

Que garderont ces enfants de leur enfance ?

Aujourd’hui confinés ; demain confinés à l’école. L’exercice de confinement se perpétuera. Alors, que leur dira-t-on maintenant ?

Quel sera le nom du code ?

L’année scolaire de mes enfants est terminée. Comme parent, je n’ai pas l’impression que je les retournerais à l’école qu’ils méritent. Je les renverrais dans le placard, la lumière éteinte, en silence, à attendre. Ça ne me dit absolument rien.

Je m’adresse à tous les adultes, avec ou sans enfants.

Nous sommes responsables de tout ce qui arrive. L’avenir est présent.

Il n’est plus question de nous tenir nous-mêmes dans un placard, nous taisant, à attendre qu’on nous dise que tout est beau, que le danger est écarté.

Il faut leur dire, aux enfants, dans quel monde on vit.

Il faut leur dire, aux enfants, dans quel avenir on vit.

Articuler cela avec eux pour ne plus douter de notre nature intrinsèque.

Ce monde.

Cet avenir incertain.

D’abord ils auront peur, puis ils recommenceront à jouer.


 
3 commentaires
  • Simon Gauvin - Abonné 16 mai 2020 12 h 48

    Conscience sociale

    J'aime ce texte. Je voudrais que cette situation nous pousse tous et toutes vers l'amélioration de notre conscience sociale. Le fait que nous sommes le problème et la solution en même temps. Merci madame.

  • Gilles Théberge - Abonné 16 mai 2020 17 h 37

    Bonne question. Devrais-je avoir des enfants, compte tenu de toutes les incertitudes qui se pointent à l'horizon ?

    La question est pertinente. Mais elle arrive trop tard. J'ai eu des enfants. Et je suis inquiet pour leur avenir incertain...Même s'ils sont adultes maintenant.

    Merci pour votre texte madame.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 16 mai 2020 22 h 22

    Il faut apprendre à composer avec ses peurs et continuer à vivre.

    Il ne sert à rien de se faire des peurs. La peur paralyse et finit par gâcher l'existence.

    Quand on y pense, la vie n'est qu'incertitude: chaque jour comporte son lot de dangers. Dans la nature, les animaux sauvages vivent dans un perpétuel état d'alerte. Notre propre survivance pour vivre le jour du lendemain appartiendra toujours au domaine des probabilités, jamais à celui des certitudes. Vivre a toujours été dangereux pour tout le monde.

    Chaque époque génère ses propres peurs. Il y a un siècle sévissait la grippe espagnole. Lors de mes années à l'école, il y avait des exercices de simulation pour se protéger des effets de l'explosion d'une bombe atomique. Et c'est sans compter les guerres qui sévissent tous les jours ça et là sur la planète.

    Pourtant, à voir les huit milliards d'humains qui peuplent aujourd'hui la Terre, il faut croire que bien peu de gens semblent se poser les questions existentielles que vous évoquez avec autant d'appréhension et de crainte.

    Ils ont sans doute raison: avoir peur ne changera rien de toute façon.

    Personne ne peut prémunir complètement ses enfants des aléas de l'existence. On devrait au contraire se réjouir de pouvoir vivre dans un endroit de la planète où, jusqu'à présent du moins, il n'est rien arrivé de vraiment fâcheux. Pensez-y un peu.