Quand la souveraineté alimentaire repose sur les travailleurs étrangers

Des travailleurs mexicains plantent des fraisiers dans une ferme de Mirabel, le mercredi 6 mai 2020. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Des travailleurs mexicains plantent des fraisiers dans une ferme de Mirabel, le mercredi 6 mai 2020. 

L’agriculture québécoise aura besoin de combien de Mexicains et de Guatémaltèques de plus pour augmenter de 1 % son taux d’autosuffisance alimentaire ? Ils sont déjà 16 000 à venir et ils fournissent l’équivalent de ce que feraient 32 000 Québécois. Ils viennent pour travailler 70, 75, 80 heures par semaine et on les comprend. Ils veulent cumuler la plus grosse somme possible et minimiser leurs dépenses en mettant leur vie familiale « sur pause ». C’est pour cela qu’ils acceptent de venir. Ils ne sont pas les premiers à faire ce choix. Durant les années 1960, 1970, 1980, combien de jeunes Québécois sont montés sur les grands chantiers hydroélectriques du Nord pour la même raison ?

Les Québécois, jeunes et moins jeunes, ne veulent plus travailler en agriculture et de moins en moins dans le secteur de la transformation agroalimentaire. Sont-ils devenus paresseux ou trop douillets pour ces emplois ? Ils font simplement des choix où entrent en jeu la rémunération, la pénibilité du travail, les risques d’accident. Sur tous ces aspects, l’agriculture et l’agroalimentaire sont largement défavorisés… et ils le demeureront. Beaucoup d’accidents et de maladies professionnels, un travail répétitif, pénible, soumis aux intempéries, et un salaire minimum, du moins en agriculture.

En fait, la main-d’œuvre québécoise n’a que suivi une tendance que les familles agricoles avaient déjà imprimée. Au fil des décennies, les enfants d’agriculteurs, qui ont vu peiner leurs parents et leurs voisins, ont été confrontés à ce même choix, entre perpétuation d’une tradition agricole familiale et travail dans un autre secteur. Leur choix, probablement encore plus éclairé par une observation participante assidue aux travaux de la ferme, les a amenés à cette conclusion : il existe d’autres emplois qui leur donneront un meilleur revenu, une meilleure qualité de vie, un travail valorisant et à moindres risques. Les enfants d’agriculteurs ont quitté la ferme ancestrale et les parents ont suivi. Tout cela s’est fait sur une période de plusieurs décennies, à la faveur de la croissance économique et de l’élévation du niveau d’instruction qui ont fourni les occasions.

L’espace territorial et économique a été repris par les agriculteurs qui sont restés. Ils ont grossi leurs installations, modernisé, mécanisé, mais finalement il reste toujours du travail manuel à faire. Et le renfort est venu du Mexique, du Guatemala. D’abord dans les productions les plus exigeantes en main-d’œuvre, celles de l’horticulture, les fruits et légumes. Mais les productions laitières, porcines et avicoles ont suivi. La transformation agroalimentaire a obtenu sa part et, aujourd’hui, cette main-d’œuvre étrangère est devenue indispensable. Elle est à la base de notre production agricole et de sa transformation.

Cette évolution historique pose en des termes différents la question de l’autosuffisance agroalimentaire du Québec et du Canada.


 
7 commentaires
  • Michel Pasquier - Abonné 15 mai 2020 05 h 44

    La robotique au secours de l’agriculture

    Si quelqu’un a des connaissances sur le sujet il serait intéressant de lire ce qui se fait en Californie et au Texas à propos du développement des robots et de l’intelligence artificielle pour la plantation et la récolte sélective de certains fruits et légumes.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 mai 2020 10 h 32

      Oui, la robotique intelligente et l'intelligence artificielle remplaceront bientôt tous les travailleurs dans le secteur agricole. On espère aussi que la technologie ne nous remplacera pas aussi, même si je suis un ardent défenseur de cette vision de la quatrième révolution industrielle qui libère l'humain des tâches journalières et récurrentes.

      Ceci dit, nos enfants rois trouvent cela trop difficile le travail agricole. Nous, on le faisait, mais c’est trop pénible pour eux et surtout, pas assez payant. Vous vous imaginez, comme titulaire d’un diplôme d’études sociales d’aller travailler aux champs? Cela est juste bon pour les autres gens venus des pays du tiers monde. Mais nos jeunes diplômés des sciences molles et hyper-individualistes aux téléphones dit intelligents ne manqueront pas l’occasion pour nous dire qu’ils sont exploités. Misère. Ah! les Bobos...

  • André Labelle - Abonné 15 mai 2020 07 h 52

    GAGANTS-GAGNANTS !

    Des milliers de travailleurs agricoles reviennent année après année au Québec pour faire un travail que les Québécois, pour une raison ou une autre, ne font pas.
    Nos gouvernements doivent mettre en place des solutions pour pérenniser la présence de tels travailleurs qui permettent la survie de nos fermes. Pourrait-on envisager leur offrir une forme officielle de citoyenneté. Pourrait-on envisager mettre en place des programmes d'échanges culturels nous permettant de découvrir leur culture, leur gastronomie, etc.
    Je crois que nous pourrions cesser de les qualifier de travailleurs étrangers et les identifier comme des travailleurs québécois.
    Il y a les "snow-birds" on pourrait avoir nos "oiseaux d'été".
    Nous avons besoin de ces travailleurs agricoles et ils ont besoin de nous.

  • Benoit Gaboury - Abonné 15 mai 2020 07 h 58

    «Small is beautiful»

    Excellent texte de M. Morissette.

    Dans plusieurs pays, l'accaparement de vastes terres par de grands propriétaires, a transformé les populations rurales en travailleurs serviles et pauvres. On a souvent lu que dans de nombreux cas, cela a même constitué la base de revendications sociales en vue d'une meilleure répartition de la richesse et donné naissance à de grandes réformes, voire à des révoltes.

    Mais ici, comme c'était la loi du marché qui prévalait sans contrepartie, cette situation a été passée tout bonnement sous silence, sauf qu'on voit bien maintenant que sans les Mexicains et autres travailleurs de pays pauvres, qui gagnent presque 10 fois le salaire de leur pays d'origine et sont donc très motivés, ça se comprend, il est impossible de faire le gigantesque travail que demande l'exploitation de ces méga fermes d'aujourd'hui, car on paie au minimum pour ce travail long et répétitif. Et voilà qu’en temps de pandémie, cela nous saute aux yeux que l'arrivée de milliers d'étrangers au pays peut devenir un facteur d'accroissement de la maladie, d'autant plus qu'ils sont logés dans des espaces très restreints.

    La taille des exploitations agricoles qui nécessite une main-d'œuvre abondante devient donc maintenant un risque sanitaire, mais interdire l’arrivée de cette main-d’œuvre étrangère poserait peut-être un problème d'approvisionnement et d'autosuffisance alimentaire, qui est une donnée fondamentale. Ces exploitations sont donc trop grosses pour les pandémies.

    Pourtant, il y aurait des milliers de jeunes Québécois et Québécoises qui seraient sans doute heureux de vivre de l'agriculture sur des terres à dimension humaine. Le gouvernement pourrait penser à mieux les encourager et les soutenir afin de garantir l'avenir.

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 mai 2020 09 h 29

    Je me demande si vous avez déjà été en Californie monsieur le professeur

    La Californie dépend de tous ces mexicaines, mexicains avec et surtout sans papier qui vivent sur le territoire agricole du nord au sud. Allez y faire un «round trip» en voiture et vous allez vous rendre compte qu'eux ont compris depuis longtemps ce qu'il fallait faire pour stabilisé les emplois nécessaires à leur pérennité alimentaire. Et vous savez quoi monsieur l'historien, une très grande majorité vit très bien car ils sont les propriétaires de leur demeure, élèvent leurs enfants aux États-Unis, travaillent à l'année et ont leur propres associations dans les différentes villes ou ils vivent. C'est pas Beverly Hill mais ce n'est pas les ghettos d'ailleurs non plus. Et il n'y a pas qu'en Californie, ils sont partout les latinos et vous savez quoi, ils sont gentils et polis en prime. Ils seraient temps qu'on se réveille ici pas pour qu'ils restent à l'année...le climat l'hivers ouf, mais de manière plus confortable de Avril à la fin Octobre, la reconnaissance ça un prix mais quand je regarde la situation des vieux dont je suis, je me dis que (...)

  • Marc Davignon - Abonné 15 mai 2020 09 h 50

    Hum!

    Quand le producteur vend 5$ une poche de 50 livres et que le consommateur doit débourser 5$ pour un 5 livres!!!!

    Ha! La transformation, la distribution et il faut quand même faire un petit profit! Non?

    Quand vous fonctionnez avec ce genre de mathématiques économique (?!?!?), il vous sera impossible d'offrir un salaire décent aux gens qui vivent dans un pays qui définit sa pauvreté avec un revenu de 18 000$!

    Alors, comment?

    En demandant à des gens qui vivent dans un système ou un revenu de 18 000$, représente 2 fois le leur!

    Alors, la problématique n'est nullement soulevée. Dommage!