Le bien-être à travers l’alimentation locale, selon Élisabeth Cardin

Nous devons à tout prix mettre nos efforts en commun afin de développer une économie alimentaire basée sur le bien-être des êtres vivants et de la matrice naturelle qui les supporte, estime Élisabeth Cardin, copropriétaire du restaurant Manitoba.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nous devons à tout prix mettre nos efforts en commun afin de développer une économie alimentaire basée sur le bien-être des êtres vivants et de la matrice naturelle qui les supporte, estime Élisabeth Cardin, copropriétaire du restaurant Manitoba.

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que celle-ci va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous sera présentée en page Idées pendant le mois de mai. Aujourd’hui : Élisabeth Cardin et l’autonomie alimentaire.

C’est mon amour pour la nature québécoise qui m’a poussée à m’intéresser à l’alimentation locale. Non seulement parce que notre province regorge de ressources alimentaires sauvages plus incroyables les unes que les autres, mais aussi parce qu’il y a quelque chose de très inspirant dans la manière dont ces plantes et ces animaux parviennent à survivre aux bouleversements. L’équilibre dans la diversité, observable dans les milieux naturels qui recouvrent notre territoire, pourrait nous inspirer à reconsidérer notre propre manière de consommer de l’énergie, d’habiter nos espaces et d’entrer en relation les uns avec les autres.

Au risque de paraître un peu trop holistique, j’aime penser que notre société retrouvera sa santé globale lorsque nous troquerons notre position de domination sur la nature contre une posture d’apprentissage et de modestie. Je suis convaincue que ce changement pourrait se faire assez facilement si nous commencions par reprendre contact avec la provenance et la nature de nos aliments. Et si nous nous armions d’un peu plus de force, de patience et de résilience.

La crise pandémique actuelle nous permet de mettre le doigt sur un des principaux problèmes relatifs à notre approvisionnement en nourriture. Nous sommes déconnectés. De la nature, des savoir-faire, de notre histoire culinaire, des communautés et des rythmes saisonniers. Et cette déconnexion nous rend malheureux. Nous pourrions blâmer l’industrialisation et l’import-export, qui se présentaient d’abord comme des solutions (facilité, profitabilité, économie de temps) et qui nous apparaissent maintenant comme des menaces (perte d’autonomie et de connaissances, problèmes de santé, destruction des habitats), mais l’objectif, maintenant, est plutôt de retrouver nos moyens et de rebâtir ensemble le bonheur alimentaire commun.

J’aime comparer les bienfaits qui émergent de la bataille collective contre le virus à ceux qui pourraient être issus d’une bataille collective pour la reprise de l’autonomie alimentaire et une consommation de nourriture locale à l’année. Ce que nous sommes pendant la crise définit en quelque sorte notre identité collective. Deux choses m’apparaissent évidentes : nous avons besoin de retrouver l’essentiel. Aussi, nous sommes capables de beaucoup d’empathie, d’inclusion et d’entraide lorsque le bien-être collectif est menacé. Pourquoi ne pas utiliser cette énergie collective afin de repenser nos habitudes alimentaires et d’encourager un retour à une production de nourriture plus respectueuse des différentes composantes de nos écosystèmes naturels et sociaux ? Ne pourrions-nous pas nous servir de l’alimentation comme vecteur de transformation personnelle, sociale et environnementale ? Mais par où commencer ?

Écoutez le point de vue d'Élisabeth Cardin

Identité multiple

D’abord, nous devrons développer la fierté de notre identité culinaire. Une identité faite de forêts, de champs, de mer et de saisons, de travail, de métissage, de savoir-faire et de solidarité. Lorsque nous aurons enfin développé une fierté envers nos ressources, notre culture culinaire et les gens qui se tuent à les mettre en valeur, l’instinct de les protéger nous apparaîtra plus aisément. Il sera primordial que nous enseignions ces connaissances à nos enfants. Je rêve souvent d’un programme d’éducation primaire et secondaire bâti autour de l’alimentation. Alors que les plus jeunes apprendraient à jardiner, à s’occuper des poules, à faire une mayonnaise, à construire un fumoir et à reconnaître les champignons sauvages, les plus vieux pourraient parfaire leurs connaissances en gastronomie, découvrir l’histoire du Québec (rien de mieux que l’histoire de notre cuisine pour comprendre les failles et les bons coups de la colonisation et pour apprécier le métissage culturel qui constitue notre peuple), la politique, l’économie et la gestion du territoire et des communautés, par exemple.

Bien connaître les ressources issues de notre territoire — et en être fiers — nous permettrait de développer un plus grand bien-être personnel. Je demande souvent aux gens de me décrire comment ils se sentent lorsqu’ils font une balade en forêt. À tout coup, les mots reconnexion, beauté, plénitude, paix ou bonheur reviennent dans leur récit. La nature procure du bonheur. Non seulement parce qu’elle est belle, mais aussi parce qu’en nature, nous accédons à une conscience plus accrue de ce qui nous entoure. Nous prenons le temps de savourer l’instant présent. Exactement comme lorsque nous mangeons des têtes de violon, du crabe des neiges ou des petites fraises sauvages pour la première fois de l’année, la nourriture, puisqu’elle est issue de la nature, peut également nous procurer ce sentiment de bien-être et de joie.

Cette plus grande conscience de l’acte alimentaire pourra nous aider à développer une meilleure autonomie, aussi, à condition que nous puissions revoir notre rapport au travail et à l’économie. Je lisais récemment, sur le site Web de Nouveau Projet, un texte de l’économiste Éric Pineault sur la relance de l’économie après le confinement. Cette phrase appuie assez bien ma pensée sur le sujet : « Les dernières semaines de confinement nous ont appris qu’il existe d’autres formes de richesse que celles qui sont monnayables. Que le travail capable de créer de la valeur pour les individus et leur société ne se fait pas uniquement dans le cadre de l’emploi. »

Apprendre à cuisiner

Je fais partie de ceux qui pendant la crise ont dû cesser de travailler et ralentir leur rythme de vie. Nous sommes plusieurs à avoir constaté qu’il était possible de travailler moins ou différemment sans compromettre notre confort. Au contraire, le confinement nous oblige à réduire nos dépenses et à effectuer un retour à l’essentiel : créer, apprendre, penser, ralentir, apprécier. D’un point de vue alimentaire, cela pourrait s’exprimer par plus de temps pour remettre en question les modèles établis, pour apprendre à cuisiner, pour s’investir dans la communauté, produire sa propre nourriture ou aller au marché se procurer des aliments locaux à célébrer en saison ou à mettre en conserve pour l’hiver. Plus de temps pour faire les bons choix.

Quand je parle d’autonomie alimentaire, je ne parle pas d’autosuffisance, quoique celle-ci semble se présenter comme une solution de plus en plus alléchante. Nous sommes loin du temps où chaque famille avait l’espace pour faire pousser des légumes et élever des animaux. L’autonomie alimentaire d’aujourd’hui, c’est arriver à vivre ensemble d’une production de nourriture locale et d’un réseau de distribution de proximité, et ce, toute l’année.

Le confinement a mis en valeur toute l’importance de la collectivité. Nous devons à tout prix mettre nos efforts en commun afin de développer une économie alimentaire basée sur le bien-être des êtres vivants et de la matrice naturelle qui les supporte. Il faudra évidemment que le gouvernement effectue une refonte complète des politiques agricoles (telle que recommandée dans le rapport Pronovost il y a plus de 10 ans !), qu’il facilite l’accès au territoire et subventionne les commerces de détail qui valorisent la santé de la nature et des communautés sur le long terme. En attendant que l’État intervienne, nous pouvons apporter notre contribution, en commençant par nous rappeler à quel point il est bon de serrer la main de l’agriculteur qui a fait pousser les rabioles que nous mangerons le soir ou de remercier la famille qui a élevé dans le respect le cochon qui a donné sa vie pour prolonger la nôtre.

Les incertitudes que nous vivons présentement nous ébranlent tous énormément. Mais vous savez, à l’image de la nature nordique, nous avons tout ce qu’il faut pour nous adapter aux bouleversements. Pour autant que nous travaillions ensemble à retrouver l’essentiel et à préserver l’équilibre naturel des choses. L’autonomie alimentaire et l’alimentation locale pourraient être des alliées magnifiques pour nous aider à nous reconnecter les uns aux autres et à survivre aux difficultés actuelles et futures. Ça prendra de la force, de la patience et de la résilience. Mais ça vaudra la peine.

Voyons cette crise comme une chance de redéfinir le bonheur et de lui garantir une place au creux de nos terres et aux creux de nos ventres.

3 commentaires
  • Dominique Champagne - Abonnée 15 mai 2020 08 h 29

    Inspiration

    Comme vos propos et réflexions sont inspirants. Un jour, mon boucher m'a dit cette phrase éronnante qui m'est toujours restée par la suite: Mangez peu, mangez mieux.

    Ce sont de petits gestes qui font que nous vivons mieux, en meilleure santé et harmonie: Acheter en moins grande quantité mais en meilleure qualité. Prendre le temps de vérifier la provenance de nos aliments et privilégier les fruits et légumes locaux et de saison. Avoir un coin de jardin quand c'est possible pour cultiver quelques tomates, fines herbes, etc. Cuisiner, faire des conserves. S'intéresser aussi aux plantes "sauvages" qui poussent en abondance autour de nous et qui sont des trésors naturels si on sait les utiliser: pissenlits, orties, violettes, achillées, plantains, etc... Ces plantes nous soignent et nous nourissent gratuitement. C'est-y pas merveilleux?

  • Robert Taillon - Abonné 15 mai 2020 09 h 08

    Ainsi soit-il

    Osons espérer que l'après pandémie sera plus saine et que nous soyons moins dépendants des imporatations de produits qui ne sont pas aussi nourissants et sains que ceux que nous pouvons produire ici. Un appui gouvernemental et législatif en ce sens, permettrait de mieux et bien faire ce qu'il faut en ce sens.Que la vie soit plus humaine en travaillant moins, en consommant moins et en s'alimentant mieux m'apparait être une des pistes de solution aux problèmes climatiques que nous voyons poindre. De respecter la nature pourait, souhaitons le, faie en sorte que moins de pandémies nous atteignent et que nous soyons plus en mesure d'y faire face.

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 mai 2020 12 h 07

    Savez-vous seulement comment ils vivaient dans le temps

    J'ai connu cette époque bucolique au travers les récits de mes grands-parents, mon grand-père maternel était le boulanger du village. Croyez moi madame, vous allez peiné à trouver des volontaires pour retourner en arrière et si il advenait que cela se fasse avec une génération à venir, vous devriez pensé à vous recyclez car la restauration quand le monde revient à l'essentiel ça fait passé des nuits blanches sans corona. Le monde ne cesse de courir, le mode de vie dans lequel la plupart sont nés est sur une fondation de services. Quand tu es rendu à souscontracter l'éducation de tes propres enfants après ton congé de maternité afin de retourner au plus vite dans le feu de l'action pour ne pas perdre la position pour laquelle tu t'es battu après tes études, je me demande comment vous voyez cela un retour à la terre et aus choses que vous dîtes vraiment essentielles aujourd'hui en temps de confinement et de restrictions de toutes sortes. Combien troqueront leur mode de vie présent pour celui de votre utopie sociale de rêve. Et tout cela sans compter sur la coopération de ceux-là qui ont vraiment l'emprise totale sur votre vie, bien oui ceux-là qui vous maintiennent au pas avec des incitatifs tellement difficile à refuser pour un indidualiste, car il ne faut pas se le cacher, on nait seul puis on moura seul et ne société telle quelle est construite exploite cette grande faiblesse d'une lourde main de maître. On est pas mal tous plus tenter par la carotte que le bâton de pèlerin agriculteur, de toute façon on a des saisonniers sous-payés pour cela et la vertu du consommateur biologique local ne pèse pas bien lourd devant les étales ou le prix varie de deux, trois cents pourcent, le portefeuille parle plus fort que tes enfants qui eux améliorent leurs anticorps dans le processus.