On ne naît pas vieux…

«Qui sont ces personnes âgées qu’on infantilise en décidant à leur place et en leur parlant bien souvent comme à des petits enfants», s'interroge l'autrice.
Photo: Sebastien Bozon Agence France-Presse «Qui sont ces personnes âgées qu’on infantilise en décidant à leur place et en leur parlant bien souvent comme à des petits enfants», s'interroge l'autrice.

Alors que les aînéla manchette à coups de statistiques anonymes, il m’est apparu pertinent de revenir à l’essai de Simone de Beauvoir, La vieillesse (1970), qui étudie la condition des personnes âgées.

S’il date du siècle dernier, cet essai n’a (malheureusement) pas pris une ride : la situation qu’il déplore est loin d’être réglée, comme on le constate tous les jours avec horreur en lisant le journal du matin en temps de pandémie. Est-ce un hasard si Gallimard a réédité ce texte en janvier 2020, à l’aube de la crise qui devait faire tant de ravages parmi les vieillards ?

Pour commencer, qui sont ces personnes âgées qu’on infantilise en décidant à leur place et en leur parlant bien souvent comme à de petits enfants ? Si l’âge où commence la vieillesse est mal défini et varie selon les époques et les lieux, nous rappelle de Beauvoir, il n’est pas le même pour tous. Nous ne sommes pas tous égaux devant la vieillesse ; si elle nous rattrape tous un jour ou l’autre, ce n’est pas dans les mêmes conditions. Je pense ici aux personnes les plus vulnérables, les plus pauvres, économiquement et culturellement, les plus isolées et, pour tout dire, les plus misérables. Celles qui se retrouvent dans les CHSLD, dans un monde parallèle au nôtre, à la fin de leurs jours. À moins que cette mise au rancard ne serve qu’à nous garder à l’abri du danger que représente la vieillesse pour le commun des mortels ?

« Avant qu’elle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres », écrit de Beauvoir. L’individu ne se voit pas vieillir ; le temps fait tranquillement son œuvre. Aussi, est-il tout étonné devant l’apparition d’une camarade du temps passé : comme elle a vieilli, comme elle a changé ! Si de bonnes conditions d’existence (famille, retraite, santé, loisirs…) peuvent laisser espérer une vieillesse paisible, elles ne sauraient la garantir.

Pour que la vieillesse ne soit pas une dérisoire parodie de notre existence antérieure, il n’y a qu’une solution, c’est de continuer à poursuivre des fins qui donnent un sens à notre vie : dévouement à des individus, des collectivités, des causes, travail social ou politique, intellectuel, créateur

 

Ce grabataire solitaire derrière sa fenêtre (s’il en a une), ce pourrait être vous ou moi. Personne ne mérite de finir ses jours en isolement. Il n’y a pas de justice immanente, martèle de Beauvoir. Rien ne nous immunise contre les accidents, les coups du sort, certaines maladies… C’est pourquoi il nous faut dès aujourd’hui assumer cette vieillesse en devenir qui est la nôtre en prenant soin des plus âgés, alors que nos enfants nous regardent et apprennent de nos conduites. Certaines sociétés primitives l’ont compris ; elles respectaient et traitaient bien les aînés, mais d’autres ressemblent étrangement à nos sociétés modernes : les vieux y représentent des « bouches inutiles », voire des parias, comme le rapporte de Beauvoir. Aussi déplaisant qu’il soit, ce dur constat doit nous mener à un éveil collectif. Si les cultures évoluent, le traitement réservé aux personnes âgées doit également changer. Comment ?

Même si un milieu de vie sain et agréable est essentiel à la santé mentale et physique de toute personne, jeune ou vieille, il ne suffit pas de construire des cages dorées pour les aînés. Bien sûr, il faut également que les conditions de travail du personnel soignant soient améliorées, afin de recruter plus de vaillants soldats sur le terrain. Cependant, on ne saurait déléguer plus longtemps notre responsabilité collective à des « anges gardiens », se laver les mains en demandant à d’autres de changer les couches. La foi du désespoir ne suffit pas. La solution est beaucoup plus radicale : « C’est tout le système qui est en jeu ». Il faut « changer la vie », nous dit de Beauvoir.

Les changements attendus à la suite de la crise sanitaire s’orientent tous autour de nos conditions d’existence : l’éducation, l’organisation du travail, l’environnement, la santé, les soins aux aînés, etc. Réalisons-nous que c’est un système dont la personne âgée est l’aboutissement ou le résultat ? Ainsi, pour « changer la vie », la personne âgée doit demeurer l’actrice principale de sa vie, participer aux décisions qui la concernent, conserver un rôle actif dans la société, être de son temps, et non un vestige du passé. Pour cela, il faut que le dialogue entre les générations se poursuive sur un plan d’égalité. Que les plus âgés côtoient les plus jeunes. Que la génération montante s’inspire davantage de celle qui l’a précédée. Qu’elle emprunte son rythme de vie, qu’elle ralentisse un peu, qu’elle cultive son jardin, qu’elle prenne le temps de s’intéresser aux enfants, d’écouter leurs histoires, plutôt que de les voir comme un dérangement dans la journée de travail.

« Pour que la vieillesse ne soit pas une dérisoire parodie de notre existence antérieure, il n’y a qu’une solution, c’est de continuer à poursuivre des fins qui donnent un sens à notre vie : dévouement à des individus, des collectivités, des causes, travail social ou politique, intellectuel, créateur », écrit de Beauvoir.

Devant le portrait de la vieillesse exposé ces jours-ci, la question fondamentale des existentialistes s’impose tristement : qu’est-ce qu’un humain ? La réponse que nous apportons individuellement à cette question devrait entraîner des changements collectifs et sociaux, à condition d’assumer entièrement notre condition humaine, qui suppose de vieillir et de mourir.

10 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 14 mai 2020 06 h 50

    Avoir l'audace et ke courage de SE responsabiliser !

    Quoiqu'on en dise ,
    reconnaissons d'abord
    qu'il est de NOTRE essor
    de SE responsabiliser
    de SON propre bien - être ‼️

    " Le pouvoir de choisir l'option positive
    est proportionnel à notre niveau
    de responsabilité pour soi et sa vie . "
    ( Marc Roussel )

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 mai 2020 10 h 28

      Le problème de notre siècle est l'idéologie capitaliste, individualiste qui ne valorise que la production, la consommation et la richesse. Les vieux, selon cette équation, ne serrent pas les intérêts capitalistes, car ils ont besoin de notre aide.
      La tragédie de nos temps est le fait que l'on a sorti l'humanisme de nos «vraies affaires» économiques pour ne pas s'en occuper des gens les plus faibles et les plus vulnérables de nos sociétés. L'état épouvantable de nos résidences et nos hospices pour les gens âgés en témoignent.
      A quand une société qui dévoilera l'échec total de cette idéologie mercantile qui réduit toutes personnes humaines à un chiffre d'affaires? «La vie n'est pas à vendre», messieurs, les créateurs de la richesse!

  • Marc Therrien - Abonné 14 mai 2020 07 h 52

    Naît-on humain?


    Si la question fondamentale des existentialistes qui s’impose tristement est "qu’est-ce qu’un humain?" j’imagine, suivant « l’existentialisme est un humanisme », qu’on y réfléchira, de même qu’à la sous-question « qu’est-ce qu’un vieux? », sans tomber dans le piège de l’essentialisme en se rappelant Karl Popper qui nous a avisés que l’obsession de la définition ou de la recherche de la réponse à « Qu’est-ce que? » paralyse la capacité d’éclairer les choses quand on les tronque pour les faire entrer dans les petites boîtes de la catégorisation.

    Marc Therrien

    • Céline Côté - Abonnée 14 mai 2020 11 h 33

      On vieillit comme on a vécu... Une succession d'étapes qui s'accompagnent de rêves ,de projets à réaliser ,donnent un sens à la vie ...Une responsabilité personnelle de poursuivre avec courage et détermination sa route , continuer à activer corps et esprit malgré certaines limites ...juaqu'à l'étape ultime, qui s'accompagne trop souvent d'une perte d'autonomie menant irrémédiablement vers les CHSLD...bien loin du paradis ...! Pourquoi au Québec choisit-on trois fois plus les RPA que les autres provinces ? Une securité ? Un bien-être ? Une prise en charge ?

  • Robert Bissonnette - Abonné 14 mai 2020 09 h 19

    On ne naît pas vieux

    J'ai beaucoup apprécié la lecture de cet article. Nous devons réfléchir à ce que la vieillesse représente pour nous. J'aime beaucoup l'idée de voir la vie humaine comme une succession d'étapes toute aussi dignes et valables les unes que les autres. Les jeunes ont besoin des vieux autant que les vieux ont besoin des jeunes. La communication doit rester ouverte entre les générations.
    Nicole Gagné, abonnée

  • Gilbert Turp - Abonné 14 mai 2020 09 h 50

    Idem pour Georges Sand

    Confinement oblige, je relis Georges Sand en ce moment, et la ligne me parait directe entre Sand et de Beauvoir, comme si un presque siècle de distance entre ces 2 femmes s'abolissait et qu'elles étaient en dialogue amical toutes deux.
    D'une certaine façon, ces 2 femmes font à elles seules le tour de la question des inégalités persistantes de la condition sociale.
    Même à mon âge, il est bon de se rappeler qu'on n'a rien inventé. Curieuse spirale de l'Histoire, paradoxale : le monde a changé, la condition sociale aussi, mais en même temps, les inégalités persistent.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 15 mai 2020 10 h 03

      C'est tellement vrai ce que vous dites.

  • Hélène Berthiaume - Abonnée 14 mai 2020 10 h 36

    Des «vieux» aux jeunes

    Bon article pour amorcer un intérêt et une discussion aux générations qui suivent les plus de 70 ans.