Il faut protéger les plus vulnérables

«Afin de s’assurer que les groupes à risque ne soient pas confinés à la maison, le port de masques devrait être obligatoire dans des lieux publics offrant des services essentiels», écrivent les auteurs.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Afin de s’assurer que les groupes à risque ne soient pas confinés à la maison, le port de masques devrait être obligatoire dans des lieux publics offrant des services essentiels», écrivent les auteurs.

Dans l’élaboration d’une politique de déconfinement, la protection des personnes qui sont à risque de complications majeures ou de décès si elles contractent la COVID-19 doit primer. La recherche indique qu’environ 40 % des personnes atteintes de la COVID-19 sont asymptomatiques ou ont des symptômes très légers. 40 % ont des symptômes qui s’apparentent à la grippe, pénibles mais pas dangereux. À peu près 20 % ont des complications sévères qui requièrent souvent l’hospitalisation. Entre 0,3 % et 1 % des personnes infectées décèdent.

En tant que société, notre priorité doit être la protection des personnes à risque de complications sévères ou de décès. Les études scientifiques indiquent que, chez les patients atteints de la COVID-19, les principaux facteurs de risque de complications sont l’âge (surtout à partir de 60 ans), l’hypertension, les maladies cardiovasculaires, le diabète, les maladies pulmonaires chroniques, les maladies rénales, les troubles hépatiques chroniques, le cancer, l’immunosuppression et l’obésité. Environ 90 % des personnes hospitalisées pour la COVID-19 (y compris les personnes de plus de 60 ans) souffraient d’une ou de plusieurs de ces maladies chroniques ou étaient obèses.

La politique de déconfinement doit assurer la protection des personnes à haut risque tout en permettant à celles à faible risque de retourner à une vie (relativement) normale. La réouverture des écoles, par exemple, devrait être assortie de certaines conditions. Si un enseignant ou un membre de sa famille immédiate présente l’un ou l’autre des facteurs de risque mentionnés plus haut, cet enseignant devrait avoir le droit de travailler de son domicile ou, si ce n’est pas possible, de se retirer du travail tout en recevant une compensation, selon un modèle inspiré du « retrait préventif » dans la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Les enfants dont un parent ou un membre de la fratrie présente un de ces facteurs de risque, ou qui en ont eux-mêmes, auraient le droit de rester à la maison et de bénéficier d’un enseignement à distance avec tout le soutien nécessaire (par exemple, l’accès à un ordinateur).

Lieux de travail

La même logique devrait prévaloir pour l’ensemble des lieux de travail. Si une personne ou un membre de sa famille immédiate a plus de 60 ans ou souffre d’une des conditions chroniques associées à des risques de complications si elle contracte la COVID-19, cette personne devrait avoir le droit de faire du télétravail (si possible) ou, lorsque ce n’est pas réalisable, avoir le droit de rester à la maison et de recevoir une compensation, toujours en vertu d’un modèle inspiré du retrait préventif.

Protéger les plus vulnérables permet non seulement d’éviter des morts, mais aussi de limiter le nombre d’hospitalisations. Cela réduit la probabilité de surcharger le système hospitalier et permet une meilleure qualité de soins pour l’ensemble des patients, qu’ils aient ou non la COVID-19. Protéger des individus à haut risque est avantageux, non seulement pour eux, mais pour toute la population. Il est donc logique que la société dans son ensemble assume le coût associé au fait que ces personnes puissent rester à la maison sans perdre leur emploi et sans être pénalisées sur le plan financier.

Les gens à haut risque seraient incitées à minimiser les contacts interpersonnels et à adopter des précautions, comme le port du masque. Toutefois, afin de s’assurer que les groupes à risque ne soient pas confinés à la maison, le port de masques devrait être obligatoire dans les lieux offrant des services essentiels, notamment les épiceries, les pharmacies, les cliniques médicales, les hôpitaux, les banques alimentaires et le transport en commun, en plus de maintenir la distanciation sociale dans tous les lieux publics. De telles mesures protègent tout le monde, mais surtout les plus vulnérables. Enfin, les autorités publiques doivent reconnaître le rôle crucial des aidants naturels et des groupes communautaires qui prennent soin des individus à haut risque, notamment les aînés, et leur offrir le soutien et la formation nécessaires afin qu’ils puissent continuer d’assumer ce rôle.

Les connaissances scientifiques sur la COVID-19, notamment sur les facteurs de risque de complications majeures ou de mortalité, sont en pleine évolution. Il est fort possible que certains facteurs de risque n’aient pas encore été identifiés. De même, des études plus approfondies démentiront peut-être l’association apparente entre certains états chroniques et les complications de la COVID. De toute manière, l’évaluation du risque ne peut être que probabiliste, sans garantie de certitude. Néanmoins, dans l’élaboration d’une politique de déconfinement, il vaut sûrement mieux tenir compte des facteurs de risque connus que de les ignorer.

* Cette lettre est signée par une douzaine de personnalités:

  • Janet Cleveland, PhD, Chercheuse sur la santé et les droits des migrants, Institut universitaire Sherpa
  • Liane Comeau, PhD, Directrice Exécutive de l’Union internationale pour la promotion de la santé et d'éducation pour la santé
  • Thomas Druetz, PhD, Professeur adjoint, Département de médecine sociale et préventive, École de santé publique, Université de Montréal
  • Genevieve Gariepy, PhD, Professeure adjointe, Département de médecine sociale et préventive, École de Santé publique, Université de Montréal
  • Jill Hanley, PhD, Professeure agrégée, École de travail social, Université McGill
  • Charles P Larson, MD, CM, FRCP(C), McGill University Global Health Program, National Coordinator of the Canadian Coalition for Global Health Research
  • Katherine Lippel, LLM, Professeure et titulaire de la Chaire de recherche éminente en droit de la santé et de la sécurité du travail, Université d’Ottawa
  • Nimâ Machouf, PhD, Épidémiologiste et Chargée de cours à l'École de santé publique, Université de Montréal
  • Alain Mignault, PhD, Chercheur indépendant
  • Gégory Moullec, PhD, Professeur adjoint, Département de médecine sociale et préventive, École de santé publique, Université de Montréal
  • Bryn Williams-Jones, PhD, Professeur titulaire et Directeur des Programmes de bioéthique, Département de médecine sociale et préventive, École de santé publique, Université de Montréal
  • Christina Zarowsky, MD, PhD, Professeure titulaire, Département de médecine sociale et préventive, École de Santé publique, Université de Montréal
  • Kate Zinszer, PhD, Professeure adjointe, Département de médecine sociale et préventive, École de santé publique, Université de Montréal

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