Le retour à l’école… Et après?

«Il y a donc une réflexion de fond à faire sur la place et les soins que nous voulons assurer à nos enfants, à nos jeunes, au même titre que ceux que nous envisageons pour nos aînés, et nous avons actuellement une conjoncture inédite et exceptionnelle pour penser collectivement la transformation sociale que nous nous souhaitons», disent les signataires.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Il y a donc une réflexion de fond à faire sur la place et les soins que nous voulons assurer à nos enfants, à nos jeunes, au même titre que ceux que nous envisageons pour nos aînés, et nous avons actuellement une conjoncture inédite et exceptionnelle pour penser collectivement la transformation sociale que nous nous souhaitons», disent les signataires.

Le déconfinement est en cours. Il est volontaire et il commence par les enfants les plus jeunes, des services de garde et des écoles primaires. Ce plan fait beaucoup réagir, tout comme plusieurs des décisions prises depuis le début de cette crise sanitaire. Et il est appréciable de disposer du droit et de la liberté de s’exprimer, de se manifester et de rappeler à nos décideurs les enjeux sociaux du terrain, dans ce pays encore démocratique qui est le nôtre : la démocratie étant un principe à reconquérir continûment.

Notre prise de position ici ne remet pas en question la nécessité ou non de rappeler les enfants à l’école à ce moment de la pandémie. Nous pensons qu’il faut nous référer aux données scientifiques disponibles et faire confiance aux spécialistes qui nous rendent l’information accessible, tout en sachant que cette science, en matière de COVID-19, est en découvertes et en réajustements constants, tout comme chacun et chacune de nous par ailleurs. Nous reconnaissons également que le retour à l’école des plus petits permettra à certains parents de se consacrer davantage à leur travail, ce qui contribuera à redynamiser graduellement la vie post-confinement.

Nous visons plutôt à réfléchir aux justifications mises en avant par nos élues et élus provinciaux, pour convier les enfants au retour à l’école. Parmi ces arguments, le confinement, « qui n’est pas une vie normale pour des enfants », selon les termes du premier ministre Legault, certains vivant dans des lieux exigus, d’autres étant confrontés à la violence, aux abus ou aux privations de toutes formes. Non seulement ces sévices seraient susceptibles de se produire plus souvent en période de confinement, mais celle-ci laisserait les enfants sans porte de sortie, sans espace de répit, mettant en péril leur bien-être et leur santé globale.

La question de la violence et des abus préoccupe l’ensemble du Québec, la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent, 2019-2020) en fait la preuve. Difficile, dans le contexte inédit actuel, de rester indifférent à l’idée que des enfants soient battus, abusés, malmenés, manipulés, laissés à eux-mêmes, 24 heures sur 24. Les pédiatres savent que ces situations existent et demandent depuis quelques semaines déjà que les enfants reviennent à l’école, « dans un milieu plus structuré ». Le drame familial survenu dans l’arrondissement Villeray récemment en est l’illustration la plus insoutenable. Mais tout cela existait avant…

Permettre aux élèves en difficulté de poursuivre leurs apprentissages et de recevoir les soins spécialisés qu’ils requièrent est une autre justification avancée par notre gouvernement. Or, faut-il le rappeler, depuis des années, trop d’années, les ressources manquent à l’école, les enseignantes et les enseignants sont en nombre insuffisant, dépassés par des classes surchargées, sans pouvoir pallier, seuls, l’attente interminable des services spécialisés. Une telle situation contribue à exacerber les maux, les tensions et à multiplier les difficultés chez les enseignantes et les enseignants, c’est vrai, mais plus particulièrement chez les élèves et leurs familles. Puis, sur le strict plan des apprentissages, « on n’apprend pas quand on est anxieux » souligne la Dre Cécile Rousseau, pédopsychiatre, sur les ondes de Radio-Canada. Tout cela aussi existait donc avant…

Quant aux privations, on avance ici que les enfants, en revenant à l’école, recevront leur petit-déjeuner quotidien. Pourtant, on sait que la pauvreté touche un taux de plus en plus élevé de familles et que les banques alimentaires sont, elles aussi, en situation précaire depuis bien longtemps. Nos élus reconnaissent que la COVID-19 vulnérabilise encore davantage ces familles et que d’autres viendront rejoindre les rangs des précaires. Mais là encore, tout cela existait avant…

Est-ce donc cela ramener les enfants à la « vie normale » ?

De quelle « normalité » parle-t-on ici ?

Nous concédons que ce retour en classe donnera un répit aux enfants et aux parents (ou aux autres formes de familles) qui vivent des situations difficiles. Mais nous n’acceptons pas l’idée que non seulement on a manqué et manque toujours de moyens pour les protéger, mais que ces mêmes enfants soient protégés uniquement aux heures de bureau, puis renvoyés chaque soir et les fins de semaine à ces milieux où règnent la violence, les abus et les privations. Dans une société comme la nôtre, tous les enfants sans exception, et par extension leurs familles, devraient bénéficier d’un filet social digne de ce nom, auquel ils n’hésiteront pas à faire appel, parce qu’ils sauront qu’ils y trouveront, dans un bref délai, accueil, écoute, bienveillance, non-jugement mais aussi des solutions concrètes pour sortir de ces situations inhumaines, générées, la plupart du temps, par cette même société. La question déborde amplement l’univers médical ; elle est politique parce qu’éminemment sociale.

Il y a donc une réflexion de fond à faire sur la place et les soins que nous voulons assurer à nos enfants, à nos jeunes, au même titre que ceux que nous envisageons pour nos aînés, et nous avons actuellement une conjoncture inédite et exceptionnelle pour penser collectivement la transformation sociale que nous nous souhaitons.

*Marcelle Dubé, Professeure, département des sciences humaines et sociales, UQAC
Aicha Farhat, finissante au baccalauréat en travail social, Université de Montréal 
Nathalie Fortier TS, CIUSSS du sud de l'île de Montréal, programme jeunesse
Martin Goyette, Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables, ENAP 
Elisabeth Greissler, professeure, École de travail social, Université de Montréal
Isabelle Lacroix, chercheuse associée CREVAJ-ENAP Montréal et Laboratoire Printemps-UVSQ Paris Saclay
Karine Lavoie, directrice générale, Cirque Hors Piste 
Marie-Noëlle L’Espérance, Directrice - En Marge 12-17
Martin Truchon, chargé de cours, École de travail social, Université de Montréal
Mimoza Tuzi, enseignante, École primaire Dollard-Des-Ormeaux (CSDM)


 
2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 5 mai 2020 08 h 53

    Plus ça change, plus c’est pareil

    Bon, pour les fausses bonnes raisons du gouvernement Legault, on verra.

    Ceci dit, le confinement n’est pas seulement anormal pour les enfants, il l’est aussi pour les adultes. Si on pense que les enfants seront sujet à moins de violence parce qu’ils vont à l’école, ceux-ci n’ont jamais mis les pieds justement dans ces enceintes scolaires. Le bullying est toujours maître dans ces lieux malgré toutes les initiatives des écoles. Et lorsque les enfants retourneront à ces foyers dysfonctionnels, ils seront assujettis à une violence et abus encore plus concentrés.

    Il faut le dire et le répéter, il n’y aura aucun apprentissage dans ce retour à l’école improvisé, surtout pour ceux qui ont des difficultés d’apprentissage. Aucun. Non seulement ces enfants n’auront pas les services des professionnels de l’éducation propre à leur situation, mais la disposition anormale des précautions mise de l’avant pour se protéger de ce virus annulera tout apprentissage s’il y avait une chance d’en avoir. La tête et l’esprit des pédagogues seront ailleurs en ces temps incertains.

    100% d’accord avec l’auteure de cette lettre. Les conditions existaient bien avant la pandémie. Or, à part de quelques excuses du gouvernement et la mise en place d’une commission, qu’est-ce qui a changé? Rien. Et pourtant, l’argument du mauvais traitement des enfants fait l’affaire du gouvernement pour justifier un retour à l’école trop hâtif. Comme pour les sempiternelles réorganisations des soins de santé et des CHLSD, plus ça change, plus c’est pareil.

    • Marc Pelletier - Abonné 5 mai 2020 15 h 25

      Je souhaite que la pandémie actuelle vaccine plusieurs citoyens (nes ) contre leur indifférence à l'égard des enfants et des personnes âgées dans les CHSLD !

      Merci à toutes celles et ceux qui co-signées cet article.