Surveillés et dociles?

Avec cette crise, nous nous ancrons un peu plus dans le modèle des sociétés de contrôle.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Avec cette crise, nous nous ancrons un peu plus dans le modèle des sociétés de contrôle.

C’est au tour de Justin Trudeau de se laisser séduire par les sirènes des applications de pistage. Mercredi dernier, le premier ministre affirmait que le gouvernement fédéral était en discussion avec plusieurs entreprises en vue de produire des applications de localisation des personnes ayant été en contact avec un ou une malade. Avec le déconfinement qui se profile, les dispositifs de prise en charge de la pandémie tendent à se diversifier. Aux mesures classiques de quarantaine succède la mise en place de dispositifs de contrôle inédits, qu’on aurait aisément pu qualifier de dystopiques il y a encore quelques semaines.

Après les drones équipés de haut-parleurs qu’on a vu rappeler des citoyens récalcitrants à l’ordre en Chine puis à Paris, ce sont maintenant des dispositifs de pistage qui fleurissent un peu partout à travers le monde. En France, l’application Stop-Covid est ainsi mise en avant par le gouvernement comme un outil nécessaire au déconfinement, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, les compagnies rivales Apple et Google sont associées pour produire une application pour remonter la chaîne de transmission. À Toulouse, une entreprise propose même des bracelets électroniques pour suivre les malades du coronavirus. Nous sommes entrés, sans trop nous en rendre compte, dans une ère nouvelle, annonciatrice de ce que risque d’être le monde de demain.

Car, si partout on nous assure que ces mesures seront temporaires, l’Histoire tend à nous rendre sceptiques. En effet, les décisions prises en temps de crise sont (trop) souvent devenues les fondements du monde d’après. Ce fut le cas, par exemple, des mesures exceptionnelles adoptées aux États-Unis après le 11 septembre 2001 (le Patriot Act), ou en France dans la foulée des attentats de 2015 (l’état d’urgence), qui se sont inscrites durablement dans le droit et les usages communs de ces deux pays. Mais plus essentiellement encore, il faut se rappeler que c’est sur le modèle de la gestion de la peste que s’est établi, au cours de l’époque moderne, le mode d’organisation du pouvoir qui qualifie nos sociétés occidentales.

Le philosophe français Michel Foucault a en effet montré, dans son essai de 1975 Surveiller et punir, sur la naissance de la prison, que les sociétés modernes, qu’il qualifie de disciplinaires pour les distinguer de celles qui précédaient et qui reposaient d’abord sur la souveraineté, s’appuient en effet sur des dispositifs utilisés pour assurer le gouvernement des villes en temps de peste.

La clôture et le quadrillage du territoire, l’identification et la surveillance constante des individus (appelés à être « dociles », comme le rappelait récemment Geneviève Guilbault), la remontée par écrit des informations des périphéries vers le centre sont des modalités de gestions qui s’appliquent tant à Marseille en 1720 que dans un hôpital, une usine ou une école parisienne du XXe siècle. C’est pour cette raison d’ailleurs que la prise en charge de la pandémie de COVID-19 a pu d’abord s’appuyer sur des dispositifs de contrôle et de police déjà présents dans notre quotidien : le fonctionnement de nos sociétés est basé sur le modèle de gouvernance d’une ville pestiférée. Mais rapidement, cela n’a pourtant plus suffi.

C’est que depuis plusieurs décennies déjà nos sociétés disciplinaires sont en crise, les institutions d’enfermement sur lesquelles elles s’adossaient (écoles, hôpitaux, prisons, usines) ont toutes montré leurs limites et leur besoin d’être réformées en profondeur. C’est ce qui fit dire au philosophe Gilles Deleuze en 1990 que nous étions en train d’entrer dans une nouvelle forme de société : les sociétés dites de contrôle. Moins rigides et fixes que les sociétés disciplinaires établies autour de lourdes structures institutionnelles, ces nouvelles formes d’organisation sociale reposent sur la gestion chiffrée de vastes flux d’informations et sur une autorégulation accrue des populations, plutôt que sur la rééducation individualisée des citoyens déviants. Autrement dit, elles remplacent la prison par le bracelet électronique, l’usine par l’entreprise en open-space et l’école par l’enseignement en ligne. Elles sont le reflet de la transformation d’un capitalisme de production et de propriété, caractéristique du XIXe siècle, en un capitalisme de flux financiers dématérialisés, propre aux dernières années du XXe siècle.

Or, ce sont des dispositifs relevant de cette nouvelle forme de société auxquelles nous sommes actuellement en train de vouloir recourir pour lutter contre la pandémie. Cette dernière confirme en effet l’épuisement, ou du moins notre insatisfaction à l’égard des dispositifs disciplinaires traditionnels et annonce alors la généralisation de nouveaux dispositifs de contrôle, c’est-à-dire notre ancrage définitif dans le modèle des sociétés du même nom.

C’est pour cette raison que les décisions que nous prenons actuellement sont loin d’être anecdotiques ou simplement temporaires. Elles participent au contraire de la construction du monde de demain. Et c’est pour cela que nous nous devons d’être prudents. Aristote nous rappelle en effet que la phronêsis (la prudence) est cette vertu qui permet de faire des choix éclairés dans des circonstances particulières, dans un moment singulier (kaïros). Ainsi, plutôt que d’opter, dans l’urgence, pour des solutions technologiques soi-disant efficientes en matière de contrôle épidémiologique, mais certainement très coûteuses en matière de libertés publiques, prenons le temps et le soin de considérer le devenir démocratique de nos sociétés, car c’est aussi cela qui se joue dans nos choix actuels de gestion de la pandémie.

5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 2 mai 2020 04 h 22

    La vie démocratique des parlements est à l'arrêt. Elle doit reprendre en recourant à des débâts virtuels et à des décisions collectives.

    L'urgence de l'action face au déferlement du COVID-19 va de pair avec l'urgence du débât en démocratie parlementaire, qui est un incontournable.

    Le contrôle des populations a toujours été recherché par divers moyens pour des fins religieuses, de protection, de distraction sous surveillance, de santé et de communication.

    Par contre, la vie en démocratie, si la démocratie est sous contrôle ou inactive, me paraît une dérive à éviter d'urgence. Les partis d'opposition au Québec ont raison de s'inquiéter.

    Un gourvernement n'est pas une entreprise privée qui opère en ayant recours à ses cadres et planicateurs.

  • Marc Therrien - Abonné 2 mai 2020 10 h 06

    Prêts pour la dictatie ou la démocrature


    Ainsi, cette vieille dialectique de la démocratie qui consiste en ce que la majorité des individus, considérés tous égaux, confie l’exercice du pouvoir à une minorité d’entre eux, appelée élite, dont ils jugent qu’ils ont des compétences supérieures aux leurs pour le faire, gagne en tension. Il peut être décourageant d’envisager que cette dialectique engendre ce paradoxe à l’effet qu’un peuple apeuré en vienne à choisir de troquer la démocratie pour la dictature en toute confiance pour leurs gouvernants dont ils perçoivent leur despotisme éclairé comme sécurisant. Ça devient un peu plus décourageant quand on pense, en se référant à Aldous Huxley et « Le meilleurs des Mondes », que le terrain a été préparé et que nous y sommes prêts : «une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. Un système d'esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude. »

    Marc Therrien

  • Réal Gingras - Inscrit 2 mai 2020 10 h 28

    Ouf! Ce n’est pas de la science-fiction!

    Je n’ai pas de téléphone intelligent et je continue encore à payer en billets de banque. On ne peut pas me retracer .
    Mon ordinateur est la plus part du temps à la même place. À la maison.
    On peut très bien, si on veut, comme cela a été le cas en France, prendre entente avec tous les serveurs du pays et inoculer dans les smartphones un programme géolocalisable à l’insu de l’utilisateur pour pouvoir le suivre par GPS. Il n’y a rien de plus simple. La France a utilisé pour l'instant cette procédure pour envoyer des textos de vigilances sanitaires à tous les citoyens via les serveurs français.

    Quand une population est paniquée et que les gouvernements, par leur machine médiatique, s’amusent à maintenir cette même population dans la paranoïa, la crainte et la peur, il est facile de lui faire faire n’importe quoi.
    Je préfère le modèle suédois. En Suède, il y a absence relative de panique Ce sont certains médias, réseaux sociaux ou des discours martiaux de responsables politiques qui alimentent dans la population cette paranoïa, cette crainte ou cette peur. Ce n’est pas de la science-fiction.

    Par un décret d’urgence nationale sanitaire un gouvernement peut, par l’intermédiaire d’un serveur (Koodo, Rogers et Fido de ce monde), insérer dans le téléphone intelligent de leurs clients-utilisateurs un programme de géolocalisation branché, mettons, directement sur les serveurs de la Santé publique puis, advenant le cas où le propriétaire de ce téléphone, suite à un test, devient positif à pouvoir l’identifier immédiatement par le programme de géolocalisation que le serveur a téléchargé dans son appareil. C’est aussi simple que ça. Le wifi est partout.

    Morale de cette histoire: laisser vos téphones à la maison quand vous sortez et revenez au paiement par billet de banque.

    Bienvenue Big Brothers.

  • Roberto Lamoureux - Inscrit 3 mai 2020 02 h 51

    1984 en. 2020

    Très éclairé - conscient - et perplexant

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 mai 2020 08 h 33

    Dociles ?

    L'hypocrisie semble régner en maîtresse ces jours-ci. Nous avons un gouvernement qui a semé la panique par ses discours martiaux de confinement (synonyme d'emprisonnement) et des moutons de Panurge qui encensent les diktats de l'autorité. Sauf que dans la réalité, le soi-disant confinement est défié à qui mieux mieux.

    Allez dans un village de l'Estrie les fins de semaine et vous verrez la horde de vacanciers de la ville et de l'extérieur qui envahissent l'espace et les épiceries. Les rares sentiers déclarés ouverts par l'autorité constituée sont devenus des autoroutes où les vélos frôlent les piétons à moins d'un mètre et où les familles peuvent enfin se défouler. On dirait aussi que les épiceries à Montréal font face à des péuries car celles des places de villégiature sont prises d'assaut le samedi au point où les « locaux » feraient mieux de faire leur épicerie pendant la semaine !

    Est-ce que ces gens seraient prêts à sacrifier leur liberté sur l'autel de la santé ? Il semble bien que non et toutes les velléités du gouvernement Legault risquent de se heurter à une fin de non recevoir. Alors la surveillance ne ferait pas long feu. Quand on fait des règles, il faudrait garder à l'esprit que les mesures extrêmes risquent de ne pas être suivies et d'être inapplicables, ce qui discrédite les discours de l'autorité. La Suède a peut-être compris quelque chose à cet égard.