D’autres oubliés de la COVID-19

«Des travailleurs du réseau nous ont informés que depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les patients dans les unités de soins psychiatriques n’ont plus droit à aucune visite ni à aucune sortie», relatent les auteurs.
Photo: Fang Xia Nuo Getty Images «Des travailleurs du réseau nous ont informés que depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les patients dans les unités de soins psychiatriques n’ont plus droit à aucune visite ni à aucune sortie», relatent les auteurs.

Au moment où le sort réservé aux aînés dans les CHSLD révèle chaque jour de nouveaux drames, on ne peut qu’être inquiet par rapport aux épreuves vécues par les personnes hospitalisées dans les milieux de la psychiatrie institutionnelle. Seront-elles les prochaines à faire voler en éclat la formule consacrée « Ça va bien aller » ? Les personnes psychiatrisées sont les autres grandes oubliées de cette pandémie qui met si cruellement en lumière nos inégalités sociales. Alors qu’une partie de la population bénéficie encore d’une bonne marge de liberté, il en va tout autrement pour les personnes aux prises avec un problème de santé mentale hospitalisées ou hébergées par des établissements du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Des travailleurs du réseau nous ont informés que depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les patients dans les unités de soins psychiatriques n’ont plus droit à aucune visite ni à aucune sortie, pas même supervisée, ne serait-ce que quelques minutes pour prendre l’air à l’extérieur. Même les balcons leur sont interdits ! Il en va de même pour les ressources d’hébergement où les résidents, au mieux, sont autorisés à aller à l’extérieur seulement quelques minutes par jour. Toutes les activités de loisir sont suspendues, alors que de nombreux résidents n’ont pas accès à des appareils électroniques. À ces conditions de confinement traumatisantes, s’en ajoutent d’autres, encore plus injustifiables. Ainsi, des témoins indignés nous ont rapporté qu’un patient qui ne respecte pas les mesures de confinement doit, en guise de punition, demeurer dans sa chambre pendant 24 heures. Les dimensions moyennes d’une chambre sont de 6 pieds sur 11. Cela rappelle les conditions carcérales où l’on envoie au trou les récalcitrants. De plus, lors de l’admission d’une personne dans une ressource d’hébergement, même si elle n’a pas été en contact avec le virus, on lui impose un confinement préventif de 14 jours dans une chambre exiguë. Peut-on imaginer ce que cela représente pour une personne atteinte par exemple de schizophrénie d’être enfermée dans sa chambre pendant deux semaines ? Le terme « confinement » vient trop souvent occulter et aseptiser le vécu traumatique dans lequel sont plongées aujourd’hui de plus en plus de personnes aux prises avec un problème de santé mentale. Le terme enfermement convient mieux pour qualifier les conditions de vie des personnes hébergées dans les installations en santé mentale du MSSS. Cet enfermement aggrave le vécu traumatique dans lequel elles sont plongées.

Si les établissements et les intervenants doivent sensibiliser la population sur l’importance du respect des mesures sanitaires, une autre tâche fondamentale leur incombe : veiller à la préservation de la dignité et du respect des droits fondamentaux des personnes qu’ils soutiennent, et qui sont parmi les plus vulnérables de notre société. Or, la peur réelle et légitime que suscite la COVID-19 peut insidieusement transformer le rôle des intervenants en un rôle d’agent de contrôle sanitaire. Le respect des mesures sanitaires ne doit pas se faire au prix de la mise en veilleuse de la dignité et des droits fondamentaux des personnes. Devant la montée d’un climat de méfiance et d’intolérance qu’on observe de plus en plus dans la population, la discrimination envers ces personnes, déjà souvent mal perçues, risque de s’aggraver.

Dans les CHSLD, on sait maintenant que les soignants, à défaut d’avoir bénéficié du matériel de protection nécessaire, ont transporté le virus dans les établissements. Qu’en est-il des milieux psychiatriques ? Ce qu’on nous apprend aujourd’hui, c’est que, depuis le début de la crise, des intervenants se sont déplacés pendant plusieurs semaines entre les unités de soins et les ressources d’hébergement sans protection adéquate. Pour des personnes à qui l’on impose des mesures d’enfermement aussi draconiennes pour prévenir la contagion, le non-sens est ici à son comble ! Dans un contexte de rareté des équipements de protection individuelle, il semble évident que le milieu psychiatrique a fait partie des oubliés.

Bien que l’on ne doute pas des bonnes intentions des autorités des établissements du MSSS et que nous soyons solidaires avec ces derniers en temps de crise, il reste nécessaire de dénoncer la malveillance institutionnelle que subissent actuellement les personnes aux prises avec un problème de santé mentale. On doit de toute urgence mettre sur pied un mécanisme qui créera des conditions humainement tolérables favorisant à la fois les bonnes pratiques sanitaires et la préservation de la dignité des personnes. Le dépistage préventif des patients et des intervenants serait une première piste de solution afin que cessent les mesures d’enfermement. Enfin, parallèlement à la prise en compte des facteurs infectieux, l’heure est venue de prendre conscience des effets psychosociaux de ces mesures afin d’éviter que la solution ne devienne pire que le problème.

*Signataires :

 

Camille Béland, co-coordonnatrice, Le Phare, source d’entraide (Farnham)

 

Anne-Marie Boucher, responsable à l’action sociopolitique et aux communications, Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec.

 

Me Paul Brunet, président-directeur général, Conseil pour la protection des malades

 

Lise Dormoy, coordonnatrice, Le vaisseau d’or des Moulins (Terrebonne)

 

Sylvain Dubé, responsable général et des relations avec les communautés, Le Rivage du Val St-François (Richmond)

 

Louise Favreau, citoyenne, membre, Relax-Action Montréal

 

Francine Genest, coordonnatrice, Action-Psy (Québec)

 

Isabelle Jacques, enseignante, Collège de Rosemont

 

Me Patrick Martin-Ménard, Ménard Martin avocats

 

Jean-François Plouffe, chargé de dossiers et de communications, Action Autonomie, le collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal.

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