Un déconfinement qui fait craindre le pire à Montréal-Nord

«Pour garantir la protection de la population de Montréal-Nord et entrevoir la possibilité de réussir un déconfinement, il faut immédiatement mettre en place un certain nombre de mesures minimales qui font toujours défaut», demandent les auteurs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Pour garantir la protection de la population de Montréal-Nord et entrevoir la possibilité de réussir un déconfinement, il faut immédiatement mettre en place un certain nombre de mesures minimales qui font toujours défaut», demandent les auteurs.

Montréal-Nord est devenu dans les dernières semaines l’endroit au Québec où le nombre de cas de COVID-19 croît le plus rapidement. Alors qu’on peine à prendre les mesures qui s’imposent face à cette propagation, les gouvernements planchent sur des scénarios de déconfinement. Or, comme la santé et la sécurité des personnes vulnérables de notre communauté sont plus que jamais à risque, les prochaines semaines font maintenant craindre le pire.

Cette situation était prévisible. Une crise sanitaire comme celle que nous connaissons jette un éclairage plus saisissant sur les inégalités systémiques vécues par la population nord-montréalaise. Notre arrondissement se caractérise par des problèmes sociaux qui auraient dû alerter les autorités bien plus tôt : ressources insuffisantes en santé et en services sociaux, déserts alimentaires, organismes communautaires sous-financés, absence d’alternatives aux transports en commun, manque d’accès à Internet, insalubrité des logements, etc. En outre, Montréal-Nord est marqué par une densité de population exceptionnellement forte qui favorise la circulation du virus.

C’est pourquoi, pendant que l’attention du Québec s’est tournée, à juste titre, vers les foyers d’éclosion dans les résidences pour aînés, la transmission communautaire s’est accélérée dans Montréal-Nord.

Avec un taux d’infection qui augmente à un rythme aussi rapide et alors que la population demeure hautement vulnérable, est-il raisonnable de déjà préparer le déconfinement ? Pour garantir la protection de la population de Montréal-Nord et entrevoir la possibilité de réussir un déconfinement, il faut immédiatement mettre en place un certain nombre de mesures minimales qui font toujours défaut.

Nous, citoyens, élue et intervenants engagés à Montréal-Nord, demandons sans délai :

▪ La capacité à réaliser des tests sur place. Il n’existe présentement aucun lieu de dépistage dans le secteur, ce qui rend insuffisant le nombre de tests effectué au sein de la population. Il faut par conséquent se donner la capacité d’en faire au sein de la communauté, étant donné que de nombreuses personnes ne peuvent se déplacer sur de grandes distances.

▪ La transparence des autorités relativement aux cas de COVID-19 à Montréal-Nord. Les données cumulées par les autorités de Santé publique doivent être partagées de façon régulière afin que la communauté puisse réagir efficacement face à la pandémie. Ces données sont nécessaires à la sécurité de la population. Elles doivent par ailleurs être ventilées en fonction des secteurs précis et de caractéristiques démographiques telles que l’origine ethnoculturelle des personnes infectées.

▪ L’accélération de la mise en place de corridors sanitaires. Tant en état de confinement que de déconfinement, la population doit pouvoir circuler de façon sécuritaire afin de recourir à des services, notamment les services essentiels. Il est urgent d’accélérer la mise en place de corridors sanitaires à l’instar d’autres arrondissements.

▪ La création de brigades d’information. Les autorités doivent faciliter la formation de brigades citoyennes chargées d’acheminer à la population des informations sur la crise et d’agir comme médiatrice dans le respect de normes de confinement. La distribution par le service de police de constats d’infraction de 1500$ risque d’exacerber les problèmes et les tensions dans une communauté déjà marquée par le profilage.

▪ L’atténuation de la fracture numérique. L’accès à Internet est devenu un service essentiel. La population doit pouvoir y avoir recours pour trouver de l’information, accéder aux services gouvernementaux, interagir avec le système d’éducation ou simplement rompre l’isolement. Des accès à Internet et de l’équipement doivent urgemment être mis en place soit dans les espaces publics, soit à travers des bornes fixes ou par le prêt de matériel informatique.

▪ Une action immédiate dans les immeubles locatifs. Les propriétaires de logements privés, dont certains sont dans l’incapacité de se plier aux exigences de la Santé publique, n’appliquent pas les mesures permettant de réussir un déconfinement sécuritaire. Les inspecteurs sont par ailleurs trop peu nombreux pour faire appliquer les règlements. Il faut donc communiquer des informations aux locataires et leur fournir des produits nettoyants afin qu’ils puissent eux-mêmes s’assurer d’un minimum de sécurité en cas de manquements par les propriétaires.

▪ La prise en considération des préoccupations et des besoins des résidents du quartier pour s’assurer que les stratégies de déconfinement soient appuyées. Il faut en particulier que les personnes issues de la diversité et marginalisées soient partie prenante de cette démarche.

▪ Dans le moyen et le long terme, un plan de développement socio-économique local, afin de rompre avec un état perpétuel de précarité, de vulnérabilité et d’urgence. Les gouvernements dégagent actuellement des sommes gigantesques pour soutenir l’entreprise privée. Par souci de justice et d’équité, une partie de ces fonds doit servir à construire une économie locale résiliente par et pour la communauté.

* Initiateurs et initiatrices de la lettre

 

● Wissam Mansour, résidente de Montréal-Nord et membre de Hoodstock

 

● Ousseynou Ndiaye, directeur général Un itinéraire pour tous

 

● Renée-Chantal Belinga, conseillère municipale (Arrondissement de Montréal-Nord)

 

● Guillaume Hébert, résident de Montréal-Nord

 

● Nargess Mustapha, résidente de Montréal-Nord et membre de Hoodstock

 

● Will Prosper, co-fondateur de Hoodstock

 

● Alejandra Zaga Mendez, porte-parole de Québec solidaire dans Bourassa-Sauvé

 

Co-signataires

 

● Franklin Brismar, directeur général Fondateur ÉvoluJeunes

 

● Yehia El-Khansa, résident de Montréal-Nord

 

● Ricardo Gustave, résident de Montréal-Nord

 

● Rémi Jean-Lefebvre, Comité logement de Montréal-Nord

 

● Marie-Ève Lemire, Comité logement de Montréal-Nord

 

● Jude-Alain Mathieu, Nos jeunes à cœur

 

● Bochra Manai, coordonnatrice générale de Paroles d’ExcluEs

 

● Jacynthe Morin, Comité logement de Montréal-Nord

 

● Nomez Najac, chargé de mobilisation Local Lapierre

 

● Jean-Pierre Racette, directeur général de la Société d’habitation populaire de l’est de Montréal (SHAPEM)

 

● Patrick Roy, directeur adjoint de l’arrondissement de Montréal-Nord pour le syndicat des cols bleus regroupés de Montréal

 

● Garry Obas, directeur général Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé

 

● Vincent van Schendel, président de Paroles d’ExcluEs

 

● Tania Castellanos Girard, résidente de Montréal-Nord

 

● Émilie Morneau, résidente de Montréal-Nord et communication au Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé

 

● Mathieu Léonard, résident de Montréal-Nord

 

● Emel Alinc, résidente de Montréal-Nord

 

● Mohamed-Ali Mansouri, résident de Montréal-Nord


 
4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 29 avril 2020 08 h 43

    Le déconfinement et Montréal-Nord

    Personne ne force personne dans le déconfinement. C’est un choix que chaque individu fait en toute connaissance de causes. Si les gens de Montréal-Nord ne veulent pas le faire, bien bon leur fasse.

    Ceci dit, tous veulent la capacité à réaliser des tests sur place, pas juste Montréal-Nord. Pour la transparence aussi, ceci semble être le cas partout. C’est plutôt opaque comme résultat. Pour les corridors sanitaires, encore une fois, c’est aux gens de Montréal-Nord d’en créer, point à la ligne. Idem pour la création de brigade d’information. Pour la baisse du coût de la facture numérique, ce n’est pas juste Montréal-Nord qui devrait être exempté, tout le monde. Sinon, certaines mauvaises langues diraient que c’est du racisme.

    Pour le moyen et le long terme, un plan de développement socio-économique local pour Montréal-Nord, qu’est-ce que tout cela a à faire avec la pandémie en cours? Il y a des chats à fouetter bien plus important que cela dans le moment présent.

  • Robert Beaulieu - Abonné 29 avril 2020 10 h 30

    La vie doit être vivable.

    J'espère que vous serez entendus et que François Legault prendra les mesures nécessaires que vous exigez dans les plus brefs délais. C'est le temps de mettre en application les slogans ''Ça vas bien aller!'' et ''La vie doit continuer!'', d'accord, mais la vie doit être vivable et au plus vite.

  • Jacques Patenaude - Abonné 29 avril 2020 11 h 49

    sous le radar

    Comment cette question a-t-elle pu passer sous le radar? il me semble qu'il n'était pas très difficile de penser qu'il y aurait un problème dans ces endroits compte tenu de la réalité socio-économique de ce milieu. Ni les niveaux gouvernementaux fédéral, provincial ou municipal, ni les journalistes ne semblent avoir pris le temps de regarder ce qui s'y passe.

  • Pierre Jasmin - Abonné 29 avril 2020 16 h 40

    Cri d'alarme à répercuter

    Cet article révélateur que le clivage socio-économique et racial qui tue aux États-Unis n'y est hélas pas exclusif, cet article, cri d'alarme d'un collectif vivant à Montréal-Nord, un quartier vivant culturellement avec la TOHU et avec le choeur de l'École Joseph-François Perreault dirigé par un jeune chef innu, est-il en première page?
    S'il ne l'est pas, pourquoi??