Repenser le travail de l’après-crise

«Les employés des supermarchés à qui l’on refusait une hausse du taux horaire à 15 dollars, ou le personnel de la santé dont les conditions de travail épouvantables attirent d’ordinaire peu la sympathie de la population, se retrouvent soudainement acclamés en tant qu’anges gardiens», écrit Sébastien Parent.
Photo: Al Bello Getty Images via Agence France-Presse «Les employés des supermarchés à qui l’on refusait une hausse du taux horaire à 15 dollars, ou le personnel de la santé dont les conditions de travail épouvantables attirent d’ordinaire peu la sympathie de la population, se retrouvent soudainement acclamés en tant qu’anges gardiens», écrit Sébastien Parent.

Sous ordre de confinement, le quotidien des gens est bouleversé devant cette trame qu’on aimerait encore croire surréelle, mais que l’on sait non moins tragique.

Pour faire face aux conséquences socio-économiques que provoque la pandémie de COVID-19, un droit social fort s’impose. Même s’il s’inscrit au sein de cette branche, le droit du travail apparaît toutefois désarmé.

À tout le moins, l’utilité des protections légales qu’il comprend est fortement relativisée par la crise que nous traversons, ce qui place à l’avant-scène la question de son interface avec le second volet du droit social, soit celui de la sécurité sociale.

À la suite des mesures sanitaires annoncées par le gouvernement, les entreprises offrant des services jugés non essentiels ont dû cesser temporairement leurs activités. Pour beaucoup de travailleurs, l’annonce d’une mise à pied les attendait fatalement.

On aura beau explorer à fond les droits et recours mis à disposition par la législation du travail, il n’y a pratiquement rien qui peut protéger convenablement les salariés contre les répercussions financières du coronavirus. Seules les indemnités en cas de mises à pied subites auraient pu s’appliquer, mais elles font l’objet d’une exception en cas de force majeure, ce à quoi correspond sans doute une pandémie mondiale.

Étant donné que le champ d’application des lois du travail suppose une prestation de travail active, les protections qu’elles confèrent s’estompent lorsque les membres de la classe laborieuse ont massivement perdu leur emploi. Nous avons, dès lors, assisté à un retour marqué de l’État-providence pour secourir les travailleurs touchés, notamment par la mise en place de prestations d’urgence individuelles, de subventions salariales aux entreprises et d’un programme de développement des compétences de la main-d’œuvre.

Sous le choc de la présente catastrophe, l’absence d’opposants à ces mesures de sécurité sociale d’envergure surprend peu. Pourtant, les programmes sociaux n’ont cessé d’accumuler des coupes sévères au fil des dernières décennies, sans trop soulever de contestations. Le droit de la sécurité sociale qui est aujourd’hui enrichi par les gouvernements est resté fidèle à son objet, à la différence que l’urgence de la situation démontre avec éloquence sa nécessité dans notre société, surtout lorsqu’une masse importante de la population en a besoin en même temps.

En réponse aux divers maux qui affligent le droit du travail contemporain, plusieurs chercheurs insistent justement sur l’instauration de mesures de protection sociale afin de tisser un filet de sécurité solide, qui engloberait également les travailleurs en marge du salariat. Le développement de l’employabilité et l’instauration d’un revenu universel de base constituent quelques pistes à explorer.

Par ailleurs, la gestion des ressources humaines a dévoilé une capacité d’adaptation impressionnante au cours des semaines précédentes. Entre autres, les obstacles souvent invoqués en réticence au télétravail se sont dissipés en un instant, promettant une meilleure conciliation famille-travail.

Puis, les employés des supermarchés à qui l’on refusait une hausse du taux horaire à 15 dollars, ou le personnel de la santé dont les conditions de travail épouvantables attirent d’ordinaire peu la sympathie de la population, se retrouvent soudainement acclamés en tant qu’anges gardiens, et leur rémunération est aussitôt élevée par une intervention étatique. On comprend enfin leur rôle essentiel dans notre économie capitaliste, qui avait pris l’habitude de les reléguer à une certaine précarité.

Derrière le constat sourd des défaillances de la régulation du marché du travail par les principes du néolibéralisme, cette crise sanitaire suscite donc des réflexions et alimente un vaste terrain d’expérimentation pour l’avenir de l’emploi, qu’il faudra certainement poursuivre une fois la situation résorbée.


 
1 commentaire
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 avril 2020 10 h 18

    Pendant les 40 dernières années, on a justifié l'injustifiable, les pratiques néolibérales barbares.

    Vous avez raison, monsieur Sébastien Parent, le néolibéralisme crasse des années précédentes nous a conduits au précipice de la barbarie. Il faut absolument retourner à l'état providence envisagé par les Pères de la Révolution tranquille des années soixante.
    Ce n'est pas assez de louanger les travailleurs comme «les anges gardiens» au bout des lèvres. Il faut suivre ces belles paroles avec des actions concrètes et des salaires vivables.
    Comment peut-on comme société accepter qu'une personne gagne 13$ l'heure, pendant qu'une autre a droit à 2000$ l'heure! Il faudrait corriger l'injustice flagrante de cette rémunération injuste et inhumaine.
    Pendant 40 ans, on a décrié le rôle interventionniste de nos gouvernements. Les entreprises ne veulent pas être réglementées par l'État. On grimpe les rideaux quand l'état verse des miettes pour les services publics, mais on ne dit rien quand l'argent des contribuables dorlote les multinationales avec des subventions faramineuses ou avec des cadeaux fiscaux injustifiables. Il faudrait corriger ces injustices en rectifiant le rôle essentiel de nos gouvernements de légiférer en faveur du bien commun.