Abandonner l’espoir d’être sauvé par le succès littéraire

«La publication d’un livre n’est pas la fin, mais le début d’un processus, comme une invitation à se faire décortiquer», écrit l'autrice Stéfanie Clermont.
Photo: Getty Images/iStockphoto «La publication d’un livre n’est pas la fin, mais le début d’un processus, comme une invitation à se faire décortiquer», écrit l'autrice Stéfanie Clermont.

La possibilité d’écrire, pour moi, vient à la fois de mon accès à l’argent et de mon manque d’accès à l’argent. Toute ma vie, j’ai pris des risques au nom de ma soif d’indépendance, d’aventure, d’écriture. Mon parcours n’a jamais été stratégique, au sens carriériste du terme, mais il m’arrive de me dire que j’ai bien joué mes cartes. Je n’ai pas de dettes étudiantes, et du même coup j’ai vécu autre chose que l’université, ce qui me donne de la matière pour écrire. Mes parents ont été là pour moi et le sont encore. Et pourtant, je suis tout le temps angoissée.

Je ne connais pas la situation financière de tous les gens dans le milieu de la littérature, mais je sens que nous sommes plusieurs à vivre au-dessus de nos moyens. Avant d’être publiés, nous rêvions de l’être. Une fois notre nom étampé sur la couverture d’un livre, nous pourrions passer tout notre temps à écrire, nous aurions l’écriture comme profession, croyions-nous. Mais finalement, le soulagement que procure la lettre d’acceptation d’une maison d’édition est de courte durée. Nous découvrons que la publication d’un livre n’est pas la fin, mais le début d’un processus, comme une invitation à se faire décortiquer : quelle est ta formule, quelle est ton intention, qui es-tu, quelle est ta cause ; c’est à nous de faire mousser, de donner, encore donner, comme si ce deuxième acte de la littérature, la prestation devant public, était bien rémunéré, alors que nous ne sommes pas payés, ou si peu. Il s’installe, pour l’écrivaine qui a un peu de succès, une confusion entre son capital culturel et son capital tout court. Tu peux te rendre à Radio-Canada au milieu de la journée et faire une entrevue, n’est-ce pas ? Tu peux payer ton gaz pour aller au Salon du livre de Québec et te faire rembourser dans six mois, n’est-ce pas ? Non, je ne peux pas, et toi non plus, mais on le fait quand même, on prend du retard sur nos paiements de carte de crédit, parce que ça fait partie de la game de faire énormément d’autopromotion.

En temps normal, j’ai un enfant qui va à la garderie, j’écris deux ou trois jours par semaine et j’ai un emploi alimentaire à temps partiel. J’écris mille mots par jour, mais ce n’est pas assez, je sens que ce n’est jamais assez, je n’arrive pas à me plonger dans mon écriture, je suis fatiguée, la solitude me terrasse. J’ai pris des contrats avec des magazines récemment parce que ça fait plus de deux ans que j’ai publié mon premier livre et que je veux m’accrocher à quelque chose qui confirme que je suis encore une auteure, mais quand je travaille sur les articles, je suis frustrée de ne pas avancer sur un projet de livre. Quand mon chum rentre à la maison, je suis à la fois jalouse de son salaire et honteuse d’avoir passé la journée à « faire ce que j’aime ».

La société moderne est l’auteure du concept de « l’artiste », cet être noble et ignoble qui développe son ego et qui le met en vitrine, qui accumule des preuves de ses réussites pour mieux se vendre, puis essaie de se forcer à vivre à l’extérieur du regard des autres pour être lui-même celui qui regarde le monde, dans l’espoir d’en extraire une matière à raffiner et à signer. Comme il fait tout ça tout seul, il a de bonnes excuses de ne rien foutre d’autre. Il était, jusqu’à la fin du XXe siècle, l’aboutissement de la civilisation, du capitalisme : une chance que tout ça existe, que l’artiste peut manger au restaurant, boire du café, prendre l’avion, voir le monde, se promener, vivre tout seul dans la métropole, ne penser qu’à son art. Il se croyait damné et marginal, mais, depuis sa marge, il justifiait mieux que quiconque la domination et la captivité de tous ceux, végétaux, animaux, humains, qui travaillaient, souffraient et mouraient pour que lui puisse créer. Mais aujourd’hui, le libéralisme est allé encore plus loin : les habitants des pays riches, qu’ils aient ou non de l’argent, sont tous des artistes.

« Vendre son âme » a déjà été une phrase connotée négativement. Aujourd’hui, elle a plutôt une tonalité féministe, résiliente. Je ne m’identifie pas au système hiérarchique traditionnel des emplois stables, qui me rejette de toute façon. J’applique donc du maquillage, je mets ma webcam en marche et je fais face à l’austérité avec brio. J’enregistre une chanson qui, regarde donc, a été visionnée tant de fois qu’une compagnie m’offre de l’argent pour annoncer son produit. Je peux être fière de vivre de mon art ; mais je ne me reposerai pas, car ma motivation demeure la précarité, et non le simple désir de chanter.

Est-ce que les choses peuvent changer ? Je pense que oui. Mais il faut que le secret public soit brisé. L’argent demeurera un problème tant que nous vivrons sous le règne du capitalisme. Mais la colère et l’humour ont meilleur goût que l’anxiété et le syndrome de l’imposteur. Tout en organisant nos vies selon la probabilité que le capitalisme ne s’effondre pas demain, je crois qu’il y a moyen, viscéralement, de refuser notre rôle, d’abandonner l’espoir d’être sauvé par le succès, de garder l’écriture, précieusement, pour nous, et de détruire les écrivains.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Lettres québécoises, printemps 2020, no 177.


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