L’Amérique révélée par Bernie Sanders ne disparaîtra pas

«On ne soulignera jamais assez le caractère extraordinaire de sa percée dans le bastion du capitalisme», estime Philippe Fournier.
Photo: Jeff Kowalsky Agence France-Presse «On ne soulignera jamais assez le caractère extraordinaire de sa percée dans le bastion du capitalisme», estime Philippe Fournier.

Bernie Sanders a quitté la course à l’investiture démocrate le 8 avril avant d’appuyer formellement le candidat de tête, Joe Biden, quelques jours plus tard. Plusieurs commentateurs dans les grands médias américains, et à plus petite échelle au Québec, ont reproché à Sanders de s’être accroché trop longtemps, soit par orgueil ou par aveuglement. On aurait aussi exagéré sa popularité, son influence et celle de ses partisans. En phase avec l’establishment du Parti démocrate, on s’est rangé du côté d’un candidat jugé plus sûr et moins radical.

Plutôt que de répertorier les erreurs stratégiques et les faiblesses du candidat Sanders, il est plus intéressant de se questionner sur ce qui l’a porté au-devant de la scène politique américaine au cours des cinq dernières années. On ne soulignera jamais assez le caractère extraordinaire de sa percée dans le bastion du capitalisme. L’idée qu’un socialiste, ou plus justement un social-démocrate, puisse aspirer à la présidence des États-Unis est inédite dans l’histoire du pays, à l’exception peut-être du candidat démocrate George McGovern en 1972.

Au fond, l’émergence de « Bernie » est l’expression d’une colère sourde, d’une impatience de plus en plus marquée envers des demi-mesures et des principes abstraits qui ne s’accompagnent pas d’une solidarité réelle, c’est-à-dire de mesures contraignantes qui forceraient un partage plus équitable des ressources sans égard à la classe socio-économique, la race ou le genre.

Elle témoigne aussi de l’exaspération à l’égard d’une classe politique permanente qui se drape dans les vertus du compromis bipartisan et de la civilité, mais qui, tel Bill Clinton, a sabré les programmes sociaux, éliminé des pans importants de la réglementation financière, encouragé l’incarcération à grande échelle ; ou encore, comme l’a fait Barack Obama, a favorisé les déportations massives, ordonné des attaques de drones, renfloué les grandes institutions financières qui ont causé la crise de 2008 ; ou bien a été favorable, comme le fut Joe Biden, à l’invasion d’un pays étranger sous de fausses raisons, l’Irak.

C’est ce centre mou et poreux de la politique américaine qui a défini les limites de l’imagination politique depuis les années 1990. C’est précisément le réalisme, le pragmatisme et la modération qui seront au centre du retour à la normale proposé par Biden. Après quatre ans de Trump, ce programme a les apparences d’une véritable délivrance. Mais il y a un risque réel que subsistent alors les tensions et le mécontentement qui ont propulsé Sanders sur la scène nationale.

Un cri du cœur

En effet, son émergence est aussi le cri du cœur d’une partie importante de la population. Une forte majorité de jeunes (jusqu’à 40 ans) a voté pour Sanders. Certains diront qu’il s’agit d’une mode, mais il serait plus juste de dire que le soutien des jeunes provient du fait qu’ils sont lourdement endettés après leurs études, n’ont pas ou très peu d’actifs et de biens immobiliers, ont des perspectives d’emploi limitées, sont souvent surqualifiés et sous-payés pour les emplois qu’ils occupent, et font face à une crise climatique sans précédent. Cette jeune génération, dont une partie a entrepris une mobilisation par le bas sans précédent, se joint à des millions d’autres Américains oubliés qui peinent à payer leurs comptes même en cumulant les emplois.

Dans ses discours, Sanders se plaisait à répéter que les trois personnes les plus riches des États-Unis possèdent plus de richesses que la moitié de la population, que des millions d’Américains n’ont pas d’assurance-maladie, que 500 000 Américains ont déclaré faillite en raison de frais médicaux trop élevés et que plus de 500 000 Américains dorment dans la rue chaque soir. N’en déplaise à ceux qui vantaient la santé de l’économie américaine avant la crise du coronavirus, ces chiffres étaient exacts et l’insatisfaction de beaucoup d’Américains quant à leur situation économique et financière demeure palpable.

Intérêts particuliers

Si le niveau d’inégalité obscène n’était pas une raison suffisante, quantité de lois votées au Congrès sont carrément écrites par les lobbyistes des banques, des compagnies pétrolières et d’autres intérêts particuliers depuis des décennies. Cette mainmise des intérêts particuliers sur le gouvernement n’a pas d’équivalent dans les démocrates occidentales. Dans ce contexte, on pourra excuser certains partisans de Sanders d’être un peu plus remontés et intransigeants.

La très grande majorité des partisans de Sanders voteront pour Joe Biden en novembre, mais ne le feront pas de gaieté de cœur. Alors que le coronavirus fait des ravages aux États-Unis et rend l’appel à créer un système de santé universel plus séduisant, reste à voir si Biden cédera plus de terrain à l’aile gauche du parti, avec Bernie Sanders et l’autre ex-candidate à l’investiture démocrate Elizabeth Warren à ses côtés.

L’espérance d’un monde plus solidaire, d’un État-providence résurgent à l’intérieur d’un système économique global plus équitable et coordonné, dépend en bonne partie de la destinée des États-Unis, qui a piloté une mondialisation axée sur la réduction des coûts de production et d’approvisionnement, la titrisation, la fluidité des capitaux et la valorisation extrême de l’actionnariat et de l’entreprise privée.

1 commentaire
  • André Labelle - Abonné 27 avril 2020 08 h 25

    La grande finance c'est un cancer

    La grande finance, les bourses, la titrisation ne sont que des activités théoriques qui risquent de tournées directement à un cancer publique comme on l'a connu vers 2008.
    Sommes-nous capable d"évaluer le pourcentage d'activités financières qui n'ajoutent rien à l'économie réelle ?
    Stiglitz, Piketty et bien d'autres s'y sont intéressé mais les médias n'en parlent pas beaucoup.
    Quelqu'un donnait l'exemple suivant : un de ces immenses "tankers" pouvait partir du golfe persique et avec sa cargaison de pétrole et arriver à New York avec une valeur de quelques millions de dollars en plus ou en moins selon la spéculation. Où est la productivité ?