Les inégalités face au coronavirus

Parmi les personnes qui ne peuvent rester confinées chez elles, s’exposant donc plus au risque de l’infection, il y a toutes celles qui continuent à travailler, dans des emplois souvent précaires et mal payés des secteurs essentiels.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Parmi les personnes qui ne peuvent rester confinées chez elles, s’exposant donc plus au risque de l’infection, il y a toutes celles qui continuent à travailler, dans des emplois souvent précaires et mal payés des secteurs essentiels.

Qui n’a entendu ou lu, ces derniers temps, qu’« on est tous dans le même bateau », mais que, de toute façon, « ça va bien aller » ? Il semble pourtant que ça aille moins bien pour certains que pour d’autres. Quant au bateau, il a un petit air de Titanic, non pour l’inéluctabilité du naufrage (quoique), mais pour le mode de répartition des passagers dans les quelques canots de sauvetage — une question moins de hasard ou d’agilité que de classe sociale : si en effet le nouveau coronavirus fait des ravages chez ceux dont la résistance semble « naturellement » usée par les années, il cible aussi ceux que la société a rendus vulnérables.

La première de ces vulnérabilités est socio-économique. Parmi les personnes qui ne peuvent rester confinées chez elles, s’exposant donc plus au risque de l’infection, il y a bien sûr celles qui n’ont pas de domicile où se confiner, mais il y a aussi toutes celles qui continuent à travailler, dans des emplois souvent précaires et mal payés des secteurs essentiels (épiceries, services de livraison, etc.).

Un état de santé préalablement affaibli par une maladie chronique (cardio-vasculaire ou respiratoire, notamment) et la résidence dans un quartier pollué, facteurs de risque de complications en cas de COVID-19, sont d’autant plus fréquents que l’on descend l’échelle des revenus. Et même quand on n’est pas infecté, le vécu de la crise varie grandement selon la position socio-économique : l’arrêt de travail a des conséquences rapidement dramatiques si on est à un chèque de paye près de la faillite (48 % des Canadiens en 2019) ; le confinement est d’autant plus pénible que le logement est inconfortable et l’accès au numérique aléatoire (entravant le suivi des cours en ligne, mais aussi les possibilités de s’informer et de communiquer) et qu’il exacerbe l’isolement de ceux qui avaient déjà peu de contacts (22 % des Québécois à bas revenus déclaraient un soutien social faible en 2009).

Le genre contribue lui aussi aux inégalités face à la COVID-19. Les femmes sont surreprésentées dans certaines des activités essentielles qui exposent au virus — elles sont ainsi 80 % des employés de la santé et des services sociaux du Québec. Surtout, le confinement peut devenir insupportable du fait d’une exacerbation et des tâches domestiques et maternelles, mais aussi des risques de violence conjugale.

La race est, elle aussi, présente sur la scène du coronavirus. Elle peut s’y afficher ouvertement, comme lorsque la requalification par Trump du coronavirus de « virus chinois » a ravivé la stigmatisation des personnes d’apparence asiatique. Mais le plus souvent, elle se tient discrètement derrière la classe sociale : si les Noirs sont massivement surreprésentés parmi les victimes aux États-Unis, n’est-ce pas en raison de leurs emplois précaires dans les services essentiels, de leur santé déjà dégradée, de leur faible taux d’assurance maladie et de leurs quartiers mal dotés en services de soins — en bref, de leur pauvreté ? Certes, mais s’ils sont pauvres, c’est bien parce qu’ils sont noirs — et soumis en tant que tels à de multiples discriminations. La même sinistre mécanique qui mène du racisme à la santé en passant par la pauvreté s’applique aux Autochtones vivant dans des réserves au Canada, dont les logements surpeuplés et mal ventilés facilitent la propagation du virus tandis que la malnutrition et l’exposition élevée aux contaminants environnementaux, délétères pour le système immunitaire, ainsi que la prévalence élevée du diabète font craindre le pire.

Les outils pour colmater ces lignes de fracture sociales sont connus : un solide filet de protection sociale, tissé serré de services publics de qualité. À défaut, on bricole en urgence, comme on le voit avec les aînés. Car si la gestion des CHSLD fait aujourd’hui scandale, c’est parce qu’on sait bien que la fragilité associée à l’âge, au-delà de son fondement biologique indéniable, est profondément modulée par les conditions de vie et de soins des aînés, lesquelles relèvent de choix de société.

Il n’en est que plus dommage que cet élan de solidarité ne porte pas sur toutes les populations vulnérables. Pensons par exemple aux migrants sans papiers. Privés de droit au travail et donc de revenu officiel, traumatisés par des parcours de vie chaotiques, déracinés, isolés, en butte au racisme, ils se voient en outre refuser, au Québec, un droit essentiel, celui de se soigner. Sursaut d’humanité ? Le gouvernement provincial leur a octroyé, fin mars, la prise en charge de leurs soins… mais pour les seuls soins en rapport avec la COVID-19 : il s’agit surtout d’éviter qu’ils ne menacent la santé de la population québécoise. Une mesure certes importante, mais terriblement cynique, quand l’occasion était là d’enfin remédier à l’une des plus flagrantes inégalités qui traversent la société québécoise.

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