L’échec des méga-établissements en santé

«Il faut revenir au large consensus qui s’était exprimé en février 2002», insiste Louise Harel (photo), ex-ministre et députée du Parti québécois.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Il faut revenir au large consensus qui s’était exprimé en février 2002», insiste Louise Harel (photo), ex-ministre et députée du Parti québécois.

« Voilà une réforme qui sort de nulle part et qui pourrait ne conduire nulle part. » Telle était la fin de l’éditorial de Jean-Robert Sansfaçon en décembre 2003. Cette réforme était celle du nouveau ministre de la Santé de l’époque, Philippe Couillard, et elle fusionnait les CHSLD, les CLSC et les hôpitaux. Il est présentement beaucoup question de la réforme du Dr Barrette, qui a ajouté des couches successives au fondement de celle de 2003, d’où l’intérêt de retourner à la source.

La logique hospitalière : de 2003 à aujourd’hui

J’étais à l’époque porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé. Ma proposition d’entendre en commission parlementaire les présidents de commissions d’enquête Jean Rochon (1987) et Michel Clair (2000) ainsi que Claude Castonguay fut refusée. En une semaine et demie, tout fut bâclé. Les lois afférentes furent adoptées dans la précipitation sous le bâillon d’une fin de session. Il s’agissait de modifier les territoires d’intervention — fini le territoire de CLSC, remplacé par celui du bassin de desserte de l’hôpital —, de fusionner hôpitaux, CLSC et CHSLD, de regrouper les unités d’accréditation des soignants « pour une plus grande mobilité du personnel », ce qui signifiait les déplacer d’un établissement à l’autre, d’instaurer un seul conseil d’administration pour chacun de ces réseaux de même qu’une seule enveloppe budgétaire.

Le point de vue général était que les grands perdants allaient être les CLSC et les CHSLD puisque la garantie de leur mission n’était plus protégée dans la loi. Ce point de vue des associations de CLSC et de CHSLD était partagé par plus de 1000 signataires, dont plus de 800 organisations, y compris la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec.

Tous considéraient que cela imposait une vision hospitalière au réseau et craignaient que l’instance locale ne privilégie les services hospitaliers au détriment des autres secteurs d’intervention. Un exemple parmi tant d’autres à ce sujet aura été celui de privilégier les « soins » à domicile après une hospitalisation plutôt que le « maintien » à domicile d’une personne en sévère perte d’autonomie.

Je pourrais citer tant d’autres exemples le démontrant, notamment l’abandon de la prévention en milieu scolaire qui a tant nui à la protection de la jeunesse. Tout le contraire d’une approche populationnelle de prévention et d’une priorité au maintien à domicile.

Que faire maintenant ?

Il faut revenir au large consensus qui s’était exprimé en février 2002 en faveur de la publication du document Pour faire les bons choix, du ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque, François Legault, qui proposait notamment de placer le centre de gravité non plus dans l’hôpital, mais dans la communauté, et accordait toute son attention à la prévention, au maintien des services à domicile, aux groupes de médecins de famille, à la qualité et à la quantité des soins dans les centres de longue durée, et qui considérait que les investissements prioritaires devaient aller dans ce sens.

J’ajouterais que la nécessaire intégration des soins et la coordination des ressources sur un territoire redevenu à échelle humaine ne nécessitent pas ces structures bureaucratiques de méga-établissements des dernières années.

L’extrait suivant de l’éditorial de Katia Gagnon du 9 décembre 2003, dans le journal La Presse, le jour même du débat sur « la réforme », est toujours d’actualité et nous indique bien la direction dans laquelle nous engager dans les mois qui viennent. « Il faut décoller d’une logique centrée sur l’hôpital, les opérations et les urgences, pour agir sur d’autres composantes, beaucoup moins médiatiques, mais nettement plus efficaces. Des soins à domicile pour les aînés et pour les personnes souffrant de maladie mentale… De nouvelles normes d’encadrement, beaucoup plus strictes, pour les résidences privées. De la formation pour le personnel des centres d’hébergement, quelle que soit leur clientèle, et surtout, de nouvelles ressources pour leur permettre de dispenser de meilleurs services. »

Il n’est jamais trop tard pour réparer les erreurs du passé, il faut simplement avoir le courage de le faire quand le temps sera venu. Je comprends que l’heure présente est à terrasser le virus.

41 commentaires
  • André Labelle - Abonné 25 avril 2020 01 h 23

    VOUS AVEZ TELLEMENT RAISON

    Voici donc le retour de la mémoire des évènements. Une bouffée d'oxygène.
    Notre système de santé a été saccagé pour répondre aux demandes pressantes des Américains qui voyaient dans notre système de santé offert à tous sans exception une entrave au libre commerce et concurrence déloyale à leurs entreprises privées multinationales qui souhaitaient envahir le marché québécois. Lors des négociations des premiers traités de libre-échange entre le Canada et les USA je me souviens d'avoir lu des articles de journaux à cet effet. Mais la demande nous paressait si extravagante qu'on l'a rapidement oubliée convaincus qu'elle n’avait pas été prise aux sérieux.
    Nous avions tort. Les gouvernements de l'époque l’avaient camouflée et agissaient en cachette pour leur donner satisfaction.
    Voilà l'une des raisons profondes qui ont poussé nos gouvernements néolibéraux à saccager entre autres notre système de santé. En rendant volontairement sa gestion fondamentalement viciée et tellement inefficace, nos dirigeants offraient sur un plateau d'argent ($$$) un accès tellement plus facile à notre système de santé vu, comme il se doit dans la philosophie néolibérale, conne tout autre marché qu'il faut exploiter afin d'en tirer les plus grands profits possibles.
    Mme Harel parle aujourd’hui. Il serait souhaitable que d’autres témoins contemporains de ce saccage lèvent eux aussi le voile sur ces faits.
    «Quand vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, même improbable, doit être la vérité.» [sir Arthur Conan Doyle]

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 avril 2020 10 h 15

      L'impérialisme, on y revient( étatsunien)

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 avril 2020 10 h 41

      comment se fait -il que madame Harel ne mentionne pas l'ingérence américaine?

    • Marc Therrien - Abonné 25 avril 2020 11 h 21

      J'imagine que vous faites parler Sir Arthur Conan Doyle de l’impossible à croire pour appuyer votre propos par lequel vous dévoilez l’agenda caché des libéraux néolibéraux de l’époque. De mon côté, je suis plutôt du côté de l’impossible à faire, le prolongement de l’espérance de vie pour qu’elle tende vers l’immortalité tout en pensant faire plus et mieux avec moins, et ainsi, du même avis que Paul Watzlawick: « En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable. »

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 26 avril 2020 18 h 56

      « En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable." MT

      Version vulgarisée: "un j'quens ben vaut mieux que deux j'quens bendrai."

  • Michel Cournoyer - Abonné 25 avril 2020 09 h 00

    Bravo

    Bravo Mme Harel. Vous nous manquez.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 avril 2020 09 h 09

    « En une semaine et demie,

    tout fut bouclé et... bâclé. »

  • Paul Gagnon - Inscrit 25 avril 2020 09 h 36

    Elle a connait ça

    les méga-fusions improvisées...

  • Germain Dallaire - Abonné 25 avril 2020 09 h 46

    Un peu facile quand même!

    Comme Trump, les libéraux et leurs ministres de la santé Couillard et Barette sont des cibles toutes désignées et des bouc-émissaires faciles. Actuellement, plusieurs s'essuient les pieds sur eux mais personnellement, je crois que c'est aller bien vite en besogne. S'il est vrai qu'en matière de désengagement de l'Etat et de préjugé favorable au privé, le Québec a atteint le fond du baril avec les quinze ans de pouvoir libéral, il ne faudrait quand même pas oublier que le premier à s'attaquer frontalement aux employé(e) de l'Etat au nom du sacro-saint équilibre budgétaire a été René Levesque au début des années 80. Comme par hasard, cela coincide avec avec les arrivées au pouvoir de Thatcher en Angleterre et Reagan aux États-Unis. C'était le début de ce qu'on appelle le neo-liberalisme dont une des caractéristiques principales est le désengagement de l'Etat de façon à favoriser l'expansion du secteur privé.
    À ce niveau, sauf pour la période précédent le premier référendum et celle du court règne de Jacques Parizeau, le parti québécois s'est présenté comme une version soft du parti libéral en épousant l'essentiel des éléments du neo-liberalisme: désengagement de l'Etat, préjugé favorable au secteur privé, fiscalité avantageuse pour les corporations et libre-échangisme. Cela est particulièrement vrai avec l'arrivée au pouvoir de Lucien Bouchard et le report indéfini d'un référendum qui s'en est suivi. Avec le recul de l'histoire, on peut dire aujourd'hui que Bouchard a objectivement fait le lit de l'arrivée au pouvoir et du long règne des libéraux.
    On peut toujours, comme le fait Mme Harel, porter le débat sur des questions de structure. À mon avis, cela s'apparente à un écran de fumée. Il en est de cette question comme de celle du port du masque. On sait aujourd'hui que si les autorités le dissuadaient, c'était tout simplement parce qu'ils en avaient pas.

    • André Labelle - Abonné 25 avril 2020 11 h 53

      Germain Dallaire,
      Nous vivons, comme société, une expérience affreuse et nous constatons que ses causes remontent essentiellement aux orientations sociales et gouvernementales auxquelles le Québec a adhéré il y a plus de trente ans.
      Nous devons, si nous voulons éviter que pareilles expériences se reproduisent, identifier les causes et les faits qui ont mené à ce que nous observons.
      Je pense que nous sommes tous responsables de cette affreuse situation, certains plus que d'autres. Si nous politisons le processus de guérison de la société québécoise, certains combattrons de saines mesures de crainte d'avouer qu'hier ils ou elles ont fait l'erreur qu'on tentera de réparer.

      Le vieux dicton qui dit "faute avouée, à moitié pardonnée" est toujours vrai. Quant à l'autre moitié elle dépendra du comportement des uns et des autres.

      «Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.»
      [ Martin Luther King ]

    • Marc Therrien - Abonné 25 avril 2020 15 h 14

      M. Labelle,

      Sûrement que François Legault pense le contraire d'Oscar Wilde qui a dit que "le monde a été créé par des idiots afin que les sages puissent y vivre." Sinon, il n'aurait pas proposé qu'on appelle nos aînés, les sages.

      Marc Therrien

    • Paul-André Savoie - Abonné 25 avril 2020 22 h 49

      Monsieur Dallaire
      C'est avec raison que Louise Harel lie nos sérieux problêmes actuels en santé à la ré-ingénierie des Drs Couillard et Barrette. J'ai été dans le réseau de la santé pendant 38 ans, et je peux témoigner de la justesse de son point de vue. Les réformes Couillard et Barrette ont constitué un véritable détournement d'avion dans l'intérêt $ surtout des membres des deux fédérations de médecins. Tellement que par la suiite, la vérificatrice générale du Québec a constaté qu'on les avait surpayés, et des négociations ont été entreprises su les modalités du remboursement. Quelles lunettes portez-vous donc pour voir dans le diagnostic de Mme Harel un écran de fumée ?

    • Gilles Théberge - Abonné 26 avril 2020 08 h 27

      Je pense que vous faites une erreur d'appéciation monsieur Dallaire. Le parti Québécois est loins d'être « comme une version soft du parti libéral ». Votre lecture de la situation, souffre d'un manque de perspective.

      Une des choses qui est une constante dans l'histoire, c'est que ce parti a toujours eu comme but, ou comme perspective, le bien commun de l'ensemble des Québécois. Tandis que le parti libéral a toujours eu les yeux tournés vers Ottawa...

      Ce qui s'est révélé avec clarté dans les derniers résultats électoraux.

    • Jean-François Trottier - Abonné 26 avril 2020 09 h 16

      M. Dallaire,

      coller le mot néolibéralisme au PQ, ben ça pogne pus.

      Vous ne faites que décrire votre propre position, qui est " si c'est pas à gauche c'est pourri".

      Ce que vous décrivez est une suite de décisions qui tiennent compte de la vitalité économique de la personne plutôt que de l'arasement de l'État.

      Le rôle de celui-ci, dans un contexte économique, est de regrouper les efforts et initiatives individuelles pour s'assurer que chacun a le plus d'atouts possibles dans sa recherche personnelle du bonheur. Pas de décider c'est quoi le bonheur pour tout le monde!
      C'est la grande différence entre la vraie sociale-démocratie, dont le PQ a toujours partagé les principes sauf durant la très courte période de Bouchard, qui s'est fait mettre à la porte vite fait bien fait­.

      Dans les pays socio-démocrates la plupart des investissements de l'État permettent la gestion du privé, parce que l'État voit à ne pas être majoritaire sauf dans certains cas où il y a consensus.
      L'État ne touche pas du tout aux banques, contrairement aux idées débiles des marxistes, des ou TEC comme dans Troubles Excessif de Contrôle.
      Et les mines en Suède sont presque exemptes d'impôt! Je ne le souhaite pas du tout pour le Québec, à chaque pays ses priorités, mais essayez de mettre ça dans votre soupe avant de déconner sur le néolibéralisme du genre toutte est dans toutte.

      La maladie du moralisme qui impose une seule façon de voir et interdit la pensée, on va laisser aux curés.