De Dunkerque à la Lune

Alors que la collaboration entre laboratoires et chercheurs s’intensifie dans la lutte contre la COVID-19, certains pays sont réticents à autoriser l’expédition d’ingrédients essentiels aux médicaments, constate l'autrice.
Photo: Andrew Milligan Agence France-Presse Alors que la collaboration entre laboratoires et chercheurs s’intensifie dans la lutte contre la COVID-19, certains pays sont réticents à autoriser l’expédition d’ingrédients essentiels aux médicaments, constate l'autrice.

Au cours du dernier mois, le Québec a vu une mobilisation manufacturière et innovante à l’échelle de celle qui a été déployée il y a près de 80 ans lors du rapatriement des troupes britanniques et alliées de Dunkerque. À l’époque, plus de 800 embarcations de toutes sortes ont été déployées à la demande du gouvernement britannique en renfort à la marine. Ce sauvetage des troupes a pu se faire rapidement et efficacement parce que la mobilisation nécessaire était assez simple.

Ces dernières semaines, les entreprises manufacturières ont rivalisé d’ingéniosité pour aider le secteur de la santé à répondre à la pandémie actuelle. Toutefois, l’approvisionnement en matériaux nécessaires à la fabrication des masques et des respirateurs, la certification des matériaux et des produits finis, tout s’avère compliqué. La débrouillardise des secteurs manufacturier et hospitalier est sans pareil et s’apparente davantage au sauvetage de la mission Apollo 13.

Après Dunkerque, il a fallu près de cinq années supplémentaires pour gagner la guerre. Selon les scénarios envisagés aujourd’hui, on nous prédit 12 à 18 mois de restrictions avant un retour à la normale. L’effort d’inventivité demandé n’est donc pas près de s’atténuer. Nous devons immédiatement amorcer une réflexion sur l’impact de la COVID-19 sur nos sociétés et notre économie. Voici quelques constats :

Alors qu’on vise à optimiser les chaînes d’approvisionnement à l’aide de l’intelligence artificielle, l’humain change constamment les règles du jeu. Les cargaisons de masques sont détournées sur le tarmac des aéroports, l’équipement médical acheté se retrouve aux enchères et est alors attribué au plus offrant. Nous assistons, impuissants, à un repli sur soi à l’échelle planétaire.

Au même moment, on découvre qu’on a perdu la capacité de fabriquer et de certifier certains matériaux et produits, et plusieurs goulots d’étranglement apparaissent le long de la chaîne de valeur mondiale.

La transformation numérique des entreprises a beaucoup tardé et, pour certaines, la mise sur pied du télétravail a été ardue, voire impossible.

La course au vaccin et au médicament contre la COVID-19 est lancée en mode accéléré. D’une part, la collaboration entre les laboratoires et les chercheurs s’intensifie, les gouvernements ont ouvert les goussets, et les éditeurs de journaux scientifiques partagent les articles qu’ils vendent normalement à prix d’or. Mais d’autre part, certains pays sont réticents à autoriser l’expédition d’ingrédients essentiels aux médicaments, et on se rue sur les médicaments le moindrement prometteurs. Composer avec ces deux réalités sera le lot de la recherche en pharmacologie et en médecine dans les mois à venir.

Alors qu’en janvier, on a lancé en grande pompe le programme des zones d’innovation, les organisations qui répondent à l’appel devront composer avec des règles du jeu nationales et internationales qui viennent de changer et qui seront en mutation constante. Avant longtemps, les questions de gouvernance de ces grandes coalitions, de partage de la propriété intellectuelle développée et de réglementation des solutions trouvées feront surface. Ces trois dimensions, sorte de triangle des Bermudes des écosystèmes d’innovation, exigent un effort coordonné pour naviguer dans ces eaux troubles.

Et l’avenir?

Que nous réserve l’avenir une fois cette pandémie derrière nous, une fois cette « guerre » gagnée ? Mon beau-père britannique avait l’habitude de dire que gagner la paix avait été beaucoup plus ardu que de gagner la guerre. Le plan de reconstruction des villes anglaises a débuté bien avant la fin de la guerre. Un exemple patent est celui de la ville de Manchester, publié en 1944. Par l’implémentation de ce plan, l’arpenteur-géomètre de la ville Rowland Nicholas voulait « permettre à chaque habitant de cette ville de jouir d’une véritable santé corporelle et mentale ». Malheureusement, seule une faible partie de ce plan s’est matérialisée. Il faut dire qu’après la guerre, la dette du Royaume-Uni dépassait 200 % de son PIB et les fonds nécessaires à cette reconstruction audacieuse n’étaient pas au rendez-vous.

Heureusement, même avec les mesures d’aide gouvernementales annoncées récemment, le Canada n’est pas dans la même situation. Cela dit, la reconstruction de notre système économique ne pourra pas se faire n’importe comment. À cet égard, la lutte contre les changements climatiques devra être notre priorité et visera à gagner la paix plutôt que la guerre. Tous devront mettre la main à la pâte. Nous avons besoin de l’équivalent de la mobilisation qui a amené le premier homme sur la Lune, et ce, à l’échelle de la planète.

Or, cette mobilisation nécessite une réflexion en profondeur sur les modèles de collaboration, sur la gouvernance de telles collections d’organisations œuvrant en symbiose dans un but commun. Il faut être capable de mettre en place des mécanismes permettant à chacun d’en tirer un avantage. Les supergrappes d’innovation et les zones d’innovation du Québec sur lesquelles les organisations planchent présentement sont deux exemples à étudier. Leur déploiement devra cependant mettre en place des méthodes agiles et des processus innovants autant au niveau organisationnel qu’à l’échelle de l’écosystème si nous voulons éviter les ratés dont nous avons été témoins pendant cette pandémie.

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