La crise est un révélateur pour le réseau de la santé

«Il faudra que la Santé publique cesse d’être amputée des moyens dont elle a besoin pour faire un travail efficace», réclament les auteurs.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press «Il faudra que la Santé publique cesse d’être amputée des moyens dont elle a besoin pour faire un travail efficace», réclament les auteurs.

Si la gestion de la crise de la COVID-19 a jusqu’ici valu une approbation méritée au gouvernement Legault et au trio qu’il forme avec le directeur de la santé publique et la ministre de la Santé et des Services sociaux, les nouvelles provenant des lieux d’hébergement des personnes âgées ont commencé à miner la confiance. Il faut bien voir toutefois que les révélations sur le manque de personnel, sur une gestion déficiente des mesures de sécurité face au virus et sur les ressources privées sont en fait des révélateurs de problèmes dont les causes se situent largement en amont de la crise actuelle.

Nombre de reportages et d’analyses diffusés ces derniers jours ont rappelé que le manque de ressources humaines dans les services aux personnes âgées a été diagnostiqué il y a longtemps. Cette situation a été délibérément choisie par les gouvernements (principalement formés par le Parti libéral) qui, depuis le début des années 2000, ont donné la priorité à la réduction des coûts. D’abord en n’accordant pas aux personnes qui travaillent dans le réseau de la santé et des services sociaux, à l’exception notable des médecins, un niveau de rémunération qui maintienne la compétitivité de ces emplois sur le marché du travail.

Pire, le recours aux emplois à temps partiel et aux horaires brisés pour contenir les coûts ajoute à la précarité et est un puissant désincitatif. Quand le premier ministre, en conférence de presse, attribue aux syndicats la responsabilité de cette stagnation des emplois, il oublie que depuis plusieurs cycles de négociation dans le secteur public il n’y a pas eu de hausse de traitement qui permette de conserver la position de ces emplois par rapport au marché du travail. Il n’y a pas eu non plus, à notre connaissance, de démarche pour rehausser les emplois des préposés aux bénéficiaires et des auxiliaires familiales des CLSC (par exemple en élevant et en réduisant les échelons).

La crise fait apparaître une pénurie installée bien avant son déclenchement. Elle met aussi en évidence le très grave déficit de services à domicile qui permettraient d’éviter une large part des hébergements.

Centralisation à outrance

Le deuxième problème mis en évidence par la crise, c’est celui d’une gestion hypercentralisée et axée sur le contrôle des coûts. Celle-ci a eu pour effet de faire disparaître les directions locales, à même de prendre rapidement des décisions lorsque les situations l’exigent, au profit d’une centralisation d’abord à l’échelle des centres hospitaliers, lorsque le docteur Couillard était ministre de la Santé et des Services sociaux, puis à l’échelle des régions, sous le règne du docteur Barrette.

En sabrant l’encadrement et la gouvernance démocratique, cette dernière réforme a rendu le système inapte, même en gestion ordinaire des services. En situation de crise, les problèmes que nous constatons sont en fait déjà bien connus dans les établissements, mais peu du public parce que l’engagement des intervenantes et intervenants permet d’assurer des services de qualité reconnus par la grande majorité de la population. Impossible de bien gérer une crise lorsqu’il faut attendre des décisions qui viennent de loin et lorsqu’il faut décider sans vraiment savoir ce qui se passe sur le terrain. Les ratés de plus en plus documentés dans les médias ne sont pas le seul effet de la COVID-19, ils sont monnaie courante depuis deux décennies.

Le scandale des résidences privées, qui collectent des milliers de dollars par mois à leurs résidents et dont certaines sont la propriété de personnages dont la réputation est douteuse, ne fait que mettre en évidence les conséquences du choix d’autoriser des entreprises à faire des profits en offrant des soins qui relèvent de l’État. Il est inconcevable que la réponse aux besoins de personnes en perte d’autonomie soit confiée à une entreprise commerciale qui s’alloue une marge de profit sur le coût réel des services. La privatisation n’a pas sa place dans le domaine des services sociaux et de santé.

Au terme de la crise, il ne suffira pas de revoir les modes de gestion pour corriger les conséquences des choix politiques qui ont présidé à la réforme Barrette, dont la compression de 30 % des budgets en santé publique en 2015. Il faudra aussi s’attaquer aux structures qui engendrent des effets néfastes aussi bien sur les communautés locales que sur les personnes qui utilisent les services de santé et les services sociaux et sur les professionnels qui les donnent : décentraliser les capacités de décider au plus près des citoyennes et des citoyens, revaloriser les services publics et les emplois dans le réseau, en plus de confirmer le statut public de tous les établissements. Il faudra aussi que la Santé publique cesse d’être amputée des moyens dont elle a besoin pour faire un travail efficace.

3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 avril 2020 10 h 12

    Super texte

    Legault doit embaucher les auteurs.

  • René Racine - Abonné 23 avril 2020 10 h 16

    Vive les superstructures !

    Bien oui, il faudra s’attaquer aux structures et ce sera toujours de la bonne façon. À chaque réforme on coupe des budgets et ce n'est jamais pour sabrer dans la structure organisationnelle mais pour la complexifier davantage et ajouter des gestionnaires. Les directeurs ont comme responsabilité de gérer, donc de prévoir, d'administrer les effectifs et les budgets, puis contrôler tout et rien. Donner une somme de 1 million $ ou 50 millards $ à gérer pour donner des soins de santé, il faut d'abord payer la hiérarchie organisationnelle, directeurs, sous-directeurs, assistants, chefs de service, contrôleurs des finances, les analystes, les secrétaires qui rédigent des comptes rendus de réunion. Chacun est plus important que son voisin et cela se justifie au nombre de réunions nécessaires et indispensables; on a sauvé ‘’le primordial’’ nourrir une bureaucratie complaisante. OUPS ! On a oublié celui qui est malade et ceux qui donnent les soins, ces derniers n'ont droit qu'aux miettes en effectif et en matériel.

  • Hélène Dumais - Abonnée 23 avril 2020 16 h 34

    Excellent texte!!!

    Bravo pour votre commemtaire auquel je souscris totalement; dommage qu'il faille fouiller sur le site web du Devoir pour retrouver votre texte; et je rajouterais que cette crise révèle aussi comment le système santé et services sociaux a peu ou pas le souci de protéger son personnel qui rend les services aux gens en particulier les personnes âgées en perte d'autonomie, dans un contexte de risque;cela prend un minimum de confiance en son employeur pour accepter de prendre ce risque, et cette confiance, je suis prête à le parier, est sérieusement érodée.