Il fallait suspendre le calcul de la cote R

«Les disparités socio-économiques dans la population étudiante sont exacerbées dans la situation de crise que nous vivons en ce moment», estiment les signataires.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse «Les disparités socio-économiques dans la population étudiante sont exacerbées dans la situation de crise que nous vivons en ce moment», estiment les signataires.

Dans son éditorial du 20 avril intitulé «Niveler par le bas», Brian Myles déplore la décision du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur de suspendre le calcul de la cote R des étudiants des cégeps pour la session d’hiver 2020, y voyant un nivellement par le bas. Or, nous sommes plusieurs enseignantes et enseignants de cégep à soutenir au contraire cette décision.

En effet, depuis le début de la réflexion sur la reprise de la session, nous nous préoccupions de ce qu’il adviendrait de la fameuse cote R en ces temps troublés. Il est clair qu’il n’existe aucune solution idéale et que certains se sentiront lésés par la décision du MEES. Cela dit, en regardant l’ensemble de la situation, nous pensons qu’un maintien du calcul de la cote R aurait engendré plus d’inconvénients que d’avantages.

Mentionnons tout d’abord les possibilités accrues de tricherie, de plagiat et de fraude dans un contexte d’évaluations à distance. Compte tenu du cadre compétitif de l’entrée à l’université, où l’accès à certains programmes peut être une question de quelques dixièmes de points de plus, la tentation d’accéder à des sources externes ou de demander de l’aide peut devenir trop forte.

Par ailleurs, les disparités socio-économiques dans la population étudiante sont exacerbées dans la situation de crise que nous vivons en ce moment. Bien sûr, comme le souligne monsieur Myles, ces disparités existent aussi en temps normal, et cela n’empêche pas le calcul de la cote R. Sauf que maintenant, les règles du jeu ont changé. Les conditions d’apprentissage sont complètement différentes de celles auxquelles l’étudiant(e) pouvait s’attendre lorsqu’il ou elle a amorcé sa session. Celui ou celle qui a son propre ordi flambant neuf, qui a la meilleure connexion Internet sur le marché, qui n’a pas d’enfant à sa charge ou qui ne travaille pas dans les services essentiels pourrait beaucoup plus facilement augmenter sa cote R que celui ou celle qui partage un ordi poussif avec le reste de sa famille, qui n’a pas accès à Internet haute vitesse, qui s’occupe en même temps de ses enfants ou qui doit aller au boulot. Il semble donc injuste de tenir compte des notes obtenues dans ces circonstances.

Risque de distorsions

De plus, il ne faut pas s’illusionner sur la capacité actuelle de la cote R de « départager le bon grain de l’ivraie », comme le fait monsieur Myles. Les cotes R obtenues à la session d’hiver 2020 ne seraient de toute façon pas fiables. En effet, le modèle mathématique qui préside à leur calcul n’est pas conçu pour fonctionner dans un contexte comme celui que l’on connaît présentement : l’appliquer dans des groupes où il y a un mélange de notes chiffrées et d’abandons (incomplets) pourrait engendrer des distorsions, parfois même au détriment d’étudiants méritants. Par exemple, certaines personnes verraient certes leur cote R augmenter, mais moins que cette dernière ne l’aurait fait dans une situation normale. Sélectionner les étudiants au moyen de la cote R dans un contexte où certaines hypothèses nécessaires à son application ne sont pas vérifiées est tout simplement absurde.

Ajoutons enfin que l’idée de monsieur Myles de lier la valeur du diplôme au calcul de la cote R nous laisse pour le moins perplexes. Les enseignants et enseignantes ont tout le professionnalisme nécessaire pour s’assurer de l’atteinte des compétences sans se plier au monitorage fin permettant de distinguer un étudiant très très fort d’une étudiante excellentissime. Le diplôme atteste de l’atteinte finale des compétences alors que les notes, et par conséquent la cote R, donnent une idée de la position des étudiants et étudiantes les uns par rapport aux autres tout au long de leur parcours. D’ailleurs, la cote R n’est pas la seule clé pour entrer dans plusieurs programmes universitaires contingentés, dont les programmes de médecine ; de plus en plus, des entrevues et des tests permettent aux facultés de vérifier si les étudiants ont le potentiel recherché, potentiel qui va au-delà de la capacité à obtenir de bonnes notes.

Bien sûr, cela laisse une session de moins aux étudiants et aux étudiantes pour tenter d’améliorer leur cote R, mais dans les circonstances, cela nous semble un moindre mal. Sachant que ce risque d’injustices supplémentaires est maintenant levé, c’est avec soulagement que nous poursuivrons notre enseignement pour aider le plus grand nombre possible d’étudiants à atteindre les compétences visées dans leurs cours, au bout de cette session pas comme les autres.

*Ce texte est signé par près de 150 enseignantes et enseignants.

Réplique de l’éditorialiste

Nous sommes d’accord sur un point : il est clair qu’il n’existe pas de solution idéale pour valider la session d’hiver dans les cégeps. Je persiste à croire que la solution avancée par le Bureau de la coopération interuniversitaire était préférable à l’abandon pur et simple de la cote R pour l’hiver 2020. Il aurait suffi de la calculer avec et sans les résultats de l’hiver et de retenir le résultat le plus favorable à l’étudiant. Les injustices et disparités socio-économiques que vous décrivez sont malheureuses, mais leurs effets pervers auraient été contenus avec la méthode du Bureau. Enfin, je souhaite de tout cœur que nous nous attaquions aux dimensions systémiques de ces inégalités dans le futur. Cette mission dépasse celles des cégeps et nous appartient tous.

Brian Myles, directeur du Devoir

10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 22 avril 2020 01 h 54

    L'experte et l'observateur externe

    Je n'en reviens pas du rejet prétentieux par le directeur du Devoir de l'argumentation impeccable de Mme Dionne. Non seulement sont argumentation est-elle imparable, mais elle est une experte dans son domaine et a réussi à obtenir l'appui de près de 150 de ses collègues en peu de temps dans un contexte de confinement. Face à cela notre observateur externe au domaine demeure inflexible. Il a raison, point.

  • Claude Paradis - Abonné 22 avril 2020 06 h 43

    Merci

    Excellente explication de ce qu'il fallait faire pour diminuer les injustices. Rien n'est parfiat, mais la cote R est déjà loin de la perfection en situation normale! En situation de confinement et d'enseignement à distance, la cote R devenait une source d'injustice évidente.

  • Stéphane Thellen - Abonné 22 avril 2020 07 h 10

    Le bon grain et l'ivraie

    Le bon grain et l’ivraie

    On découvrait lundi, sous la plume de Brian Myles, que les classes du collégial sont composées de «bon grain» et «d’ivraie». Partant de ce postulat, on en vient évidemment à la conclusion à laquelle l’éditorialiste arrive : nous sommes en train de niveler par le bas en suspendant le calcul de la cote R pour la session en cours puisque nos futurs médecins, avocats et ingénieurs ne pourront plus bénéficier d’un fabuleux écart à la moyenne pour leur permettre de se propulser au rang de ces «domaines de pointe et [...] professions dont l’exercice aura une incidence sur la sécurité, la santé et le bien-être des Québécois».

    Ouf. Que de mépris, mais que de mépris pour :

    a) Tous les autres corps d’emploi non contingentés qui n’en ont pas moins une incidence majeure sur «la sécurité, la santé et le bien-être des Québécois». Est-ce nécessaire d’en faire la nomenclature? La crise actuelle n’a-t-elle pas suffisamment fait la démonstration qu’un tas de métiers peu reconnus, peu valorisés et peu rémunérés demeurent néanmoins absolument essentiels à notre survie collective?

    b) Tous ces étudiants et étudiantes qui, à l’heure actuelle, n’ont pas le luxe de se consacrer corps et âme à leurs études ou qui s’y consacrent dans des conditions déplorables. Ici aussi, est-ce nécessaire de refaire la triste liste des embûches qui peuvent exister en temps normal, mais qui, cette session, deviennent des obstacles absolument insurmontables pour plusieurs? Un exemple parmi tant d’autres : serions-nous capables, comme profs, de rédiger une dissertation de 900 mots sur un cellulaire? Réponse : non. Mais plusieurs de nos étudiant.es n’ont pas d’autre outil à leur disposition. Encore un? Étudier seul.e, au calme, dans sa chambre et étudier en ayant trois enfants à charge autour de soi, c’est le jour et la nuit, non?

    c) Tous ces profs et ces membres du personnel des cégeps qui, depuis un mois, s’échinent à tenter l’impossible dans des conditions tout aussi dép

  • olfa latiri - Inscrit 22 avril 2020 08 h 14

    Crédibilité?

    À la fois surprise et choquée qu'un non-expert refute l'argumentation de 150 personnes expertes dans le domaine! Ce refus de comprendre et d'écoûter est un point de plus qui démontre pourquoi on peut remettre en cause la crédibilité de l'auteur qui de toute évidence ne possède pas l'expérience requise dans ce domaine pour écrire un tel article. Et mon questionnement va jusqu'à remettre en question la crédibilité du Devoir! En effet, faut-il revenir aux A-B-C de l'attitude que doit avoir tout journaliste professionnel pour l'expliquer?

  • Xavier Verge - Inscrit 22 avril 2020 10 h 00

    M. Myles signe et persiste

    Pour répondre à la réplique de M. Myles, prétendre que le fait que des inégalités existent déjà est une raison suffisante pour accepter, que celles-ci soient amplifiées en contexte de pandémie me sidère. Quand il y a des nids-de-poule sur une rue, est-ce qu'on les répare ou on se dit, que s'ils grossissent ce n'est pas si grave puisque dans le fond il y en a toujours eu et qu'il y en aura toujours. Je ne suis pas contre trouver une solution permanente et « systématique » aux nids de poule, je pense quand même qu'il vaut mieux ne pas trop les laisser s'agrandir entre-temps.