Et si la révolution était derrière nous?

«En moins de trois semaines, les gouvernements des trois quarts de la planète ont cadenassé l’activité sociale», écrit l'auteur.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «En moins de trois semaines, les gouvernements des trois quarts de la planète ont cadenassé l’activité sociale», écrit l'auteur.

Dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville disait ceci : « Quelque radicale qu’ait été la Révolution, elle a cependant beaucoup moins innové qu’on ne le suppose généralement… » C’est que les révolutions, aussi spectaculaires qu’elles puissent être, consolident des transformations en cours plus qu’elles introduisent de radicales nouveautés.

Les sirènes proclamant un temps nouveau resurgissent en ces temps de pandémie. La pandémie serait une révolution annonçant la démondialisation, un changement de paradigme écologique. Nous aurions violé la mère terre (Gaïa). Le monde de l’après-virus sera un monde nouveau où nous redécouvrirons la simplicité, le bonheur dans le pré, l’achat des produits de chez nous. L’État-nation renaîtra de sa crise. Et, pour les plus téméraires, le capitalisme s’effondrera. La pandémie est une chance pour la révolution.

Je ne sais pas si ces choses se réaliseront ; j’en doute. Je suis assez vieux pour avoir vécu les luttes contre la guerre du Vietnam, mai 1968, l’élection et la chute d’Allende, le 11 septembre 2001, la crise des subprimes, Tchernobyl, le mouvement des indignés, le Printemps arabe, les carrés rouges, et j’en passe. Chaque fois, la révolution était à nos portes… le monde ne serait plus pareil. Ce ne fut jamais vrai ; les révolutions sont lentes à accoucher, le poids de la continuité les traverse.

Pour connaître la suite des choses, il est plus sage de regarder les faits. L’événement politique marquant de la pandémie, c’est la fermeture de la société pour des raisons sanitaires. En moins de trois semaines, les gouvernements des trois quarts de la planète ont cadenassé l’activité sociale. Les écoles, les universités, les réalisations artistiques publiques : fermées. Une vie politique simplifiée aux interventions quotidiennes du chef de l’exécutif accompagné d’un expert sanitaire. Des politiques de confinement établissant des restrictions jamais connues à la liberté de circulation et ramenant la société civile à la famille. L’économie réduite aux besoins essentiels.

Ce qu’il y a de révolutionnaire dans ces fermetures, c’est qu’elles ne se sont pas faites au nom du capital, grand timonier de nos sociétés depuis la révolution industrielle. Non plus au nom des États-nations, même si ces derniers en portent le poids et la parole. Des leaders populistes ont tenté au nom de l’intérêt économique nationale d’en arrêter le décret (Trump aux États-Unis, Johnson en Angleterre), mais ils ont plié, en moins de deux semaines, devant la légitimité des experts sanitaires. D’autres résistent encore (Bolsonaro au Brésil, Obrador au Mexique) ; pour combien de temps devant l’opprobre des citoyens mondiaux attachés à leur écran numérique ?

La révolution technocratique

 

Ce que confirme cette révolution, c’est que le capitalisme est déjà mort ; nous sommes à l’ère d’une régulation technocratique, le règne des experts. Non pas que l’économie marchande ait disparu ou disparaîtra, mais elle n’est plus le principe structurant de nos sociétés. Ce sont aujourd’hui les chefs d’entreprise, les seigneurs de nos sociétés, non les détenteurs du capital. En politique, une gouvernance sans gouvernement (cosmopolitique) s’est imposée par la montée en puissance des organisations et agences de régulations économiques, des tribunaux internationaux, des organisations politiques mondialisées, des traités internationaux, etc.

Ce n’est pas la pandémie qui a amené le règne des experts ; elle n’est que la confirmation d’un processus en sourdine depuis des années. La postmodernité en est l’incarnation, une économie fluide, en réseau, dont l’autoreproduction systémique est le principe plus que l’accumulation du capital.

Cet appel au gouvernement des experts nous est familier par le rappel incessant du mouvement écologiste. « Écoutez les scientifiques », rappelle la militante environnementaliste Greta Thunberg. C’est ce même slogan, celui des épidémiologistes, qui nous dit aujourd’hui de fermer la société. Non pas qu’il ne faille pas écouter les scientifiques. Mais, on mesure le changement de paradigme. Jamais une société n’a mis la science de la vie au-dessus de la vie sociale. Au temps de l’univers religieux, la fatalité régnait sur les guerres et les épidémies. Au temps de la société bourgeoise, les besoins du capital et le principe de la liberté transcendaient les calamités. Aujourd’hui, c’est la « vie » qui a préséance sur la société.

On a cru voir dans la crise de la pandémie, avec raison, un repli sur l’État, voire une confiance renouvelée dans les institutions publiques. Notons toutefois que le même vocabulaire émanait à l’unisson de chacun des gouvernements. La main invisible de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est comme faite chair dans l’État-providence. C’est d’ailleurs l’État-providence, l’État producteur du bien public, plus que l’État-nation (identitaire), qui est ainsi revalorisé.

On ne saurait prédire l’avenir. Rien n’indique que cette crise abolira le productivisme au nom de l’économie conviviale. Comme rien n’indique pour le moment que l’État d’exception sanitaire sera utilisé par certains pour abolir définitivement nos libertés (le Hongrois Orban est une exception à cet égard). Il restera la démocratie pour apprivoiser la régulation technocratique qui tend à aplatir la société.

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