Des «fake news» aux «fake views»

«Avec la mondialisation des marchés et la technologie numérique, de restructurations en fusions, de prises de contrôle en mutations, les richissimes barons de l’industrie du contenu (Netflix, Fox, GAFAM, Disney, etc.) ont étendu leur lucrative domination à toutes les plateformes et à tous les marchés», dit l'auteur.
Photo: Marco Piunti Getty Images «Avec la mondialisation des marchés et la technologie numérique, de restructurations en fusions, de prises de contrôle en mutations, les richissimes barons de l’industrie du contenu (Netflix, Fox, GAFAM, Disney, etc.) ont étendu leur lucrative domination à toutes les plateformes et à tous les marchés», dit l'auteur.

Sans que nous puissions en contrôler l’ampleur et l’effet sur nos vies, un nouveau monde émerge irrésistiblement de l’intelligence artificielle (IA). Lors du Forum économique mondial en janvier à Davos, les puissants de ce monde ont magnifié l’accélération de cette quatrième ère industrielle qu’est la révolution numérique et son application généralisée par les nouvelles technologies à tous les champs de la société humaine.

Ce nouvel Eldorado nous annonce une meilleure vie et une vie meilleure, nous affirme-t-on de toutes parts. On en prend note. Mais, reconnaît-on du côté des observateurs avertis, les risques de dérapage sont énormes, notamment l’exploitation occulte et privée des données et l’opacité de la propriété et de la gestion des réseaux. Au-delà de la futurologie virtuelle que les puissants mettent en scène à Davos pour nous séduire, cultivons un sain scepticisme en posant un regard critique sur l’état actuel de la société numérique.

On parle beaucoup des fake news, une expression américaine passe-partout que l’actuel président américain a largement contribué à populariser par une utilisation maniaque et machiavélique de twitter. Bien sûr, ni Donald Trump ni même les envahissantes plateformes numériques n’ont inventé les fausses nouvelles. Il faut garder à l’esprit que les informations erronées, mensongères, sans fondement, dans l’intention de tromper ont de tout temps existé, depuis la fausse rumeur jusqu’aux opérations de diabolisation, en passant par les promesses illusoires, les campagnes de désinformation et les idéologies totalitaires.

[…]

On parle moins, curieusement, d’un phénomène de même nature que les fake news, tout autant sinon plus puissant et sournois, car désormais bien ancré dans l’imagerie populaire. Celui des fake views. J’entends par là les innombrables et omniprésents produits audiovisuels destinés à l’imaginaire populaire, films, séries, sitcom, musique, shows, débats partisans, en somme le contenu médiatique culturel produit et mis en marché par l’envahissant écosystème de divertissement dominé par des intérêts américains. Étant entendu que, selon l’UNESCO, la culture est « l’ensemble des traits distinctifs, matériels et spirituels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».

Comment ne pas s’inquiéter ici même de notre modeste et fragile écosystème culturel francophone quand on observe comment, avec quels moyens et quelle efficacité, la puissante industrie américaine de production et de diffusion du contenu modèle l’imaginaire des « consommateurs » dans un Canada anglais déjà perméable avec son multiculturalisme et un Québec ambivalent et affaibli dans son identité ? L’impérialisme américain impose ses thèmes et ses mythes dans la programmation du contenu populaire sur les plateformes, souvent même en récupérant ceux des autres communautés ou nations pour en travestir la valeur, si ce n’est pour en détourner le sens.

Avec la mondialisation des marchés et la technologie numérique, de restructurations en fusions, de prises de contrôle en mutations, les richissimes barons de l’industrie du contenu (Netflix, Fox, GAFAM, Disney, etc.) ont étendu leur lucrative domination à toutes les plateformes et à tous les marchés, avec des moyens inégalés pour repérer, caractériser et cibler les clientèles au bénéfice du marché publicitaire. Nous sommes à l’ère du Big Brother technologique. Celui du grand réseau des réseaux, le Big Browser, qui impose à l’univers créatif et artistique son point de vue, ses critères esthétiques et ses valeurs essentiellement liés aux mythes américains du pouvoir de l’argent, de la réussite individuelle, sublimés dans l’imaginaire collectif par le spectacle du succès ostentatoire ou de l’échec violent et décadent. En réalité, Big Browser produit des fake views, pour divertir, faire diversion en mettant en scène la controverse, le spectacle. En encaissant les milliards de profits. Ce divertissement est devenu le nouvel opium du peuple.

Cette mondialisation, financée et contrôlée par le grand capital et ses alliés opérateurs de la technologie numérique qui la supportent et l’amplifient, remodèle les identités nationales et citoyenne dans un melting pot conquérant. Au nom d’un Présent égalitaire et multiforme, la vague obscurantiste dénature l’Histoire, renie la Culture, érode les repères du territoire, n’hésitant pas à mettre en scène un méli-mélo gauche-droite échevelé ou une ferveur spectaculaire jusqu’à l’hystérie…

Nous sommes à l’ère des « corporates nums », qui fonctionnent comme les « corporates bums » qu’avait dénoncés le chef néodémocrate canadien David Lewis à l’époque. Il s’agit d’un nouvel impérialisme économique qui transnationalise par l’arme technologique, amplifiant d’autant l’efficacité des stratégies légales, financières et corporatives d’un capitalisme prédateur, au détriment des économies nationales et des intérêts de leurs populations.

La lutte (des classes), c’est du fake. Et les dindons de la farce sont dans les gradins ou devant l’écran.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, mars 2020, volume CX, no 3.
9 commentaires
  • Sylvain Chapleau - Abonné 21 avril 2020 03 h 30

    Dans le mille

    Tout à fait d'accord avec vous monsieur Gagnon.Votre lucidité est très bien articulée.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 avril 2020 11 h 03

      Bien d’accord avec vous M. Chapleau et l’auteur de ce billet. « La lutte (des classes), c’est du fake. Et les dindons de la farce sont dans les gradins ou devant l’écran. » Et voilà, tout est dit et pourtant, toutes les populations de la planète en redemande. Pardieu, du pain et des jeux.

      L’intelligence artificielle, c’est comme la découverte de la fission de l’atome; il y a des bons et des mauvais côtés. Mais oui, l’intelligence artificielle est très utile dans la régulation des sociétés comme cela se fait présentement en Chine. Notre tour viendra, localisation par téléphone intelligent oblige

      En parlant de « fake news », la Chine est passée maître dans cet art. Non contente d’être une dictature avec son président qui s’est nommé à vie, elle se fait le numéro un dans ce domaine au point de vue mondial. Mais que dire de l’Organisation mondiale de la Santé qui est sous contrôle chinois. Bien oui, cette organisation nous avait « tweeté » le 14 janvier dernier que selon leur maître, la Chine, il n’y avait pas de contamination interhumaine. Wow! Il y a présentement, à la minute près de commentaire, plus de 172 391 qui ne seraient pas d’accord avec cette assertion, mais ne peuvent plus le dire puisqu’ils sont décédés de ce virus.

    • André Labelle - Abonné 21 avril 2020 12 h 58

      M. Dionne,
      Si la GRC avait été capable de géolocaliser le tueur de cette fin de semaine-ci et les citoyens du secteur de sa macabre activité, peut-être de nombreuses vies auraient été sauvées. Pourtant cette technologie existe.
      N'oublions pas que le scandale est d'abord dans l'oeil de celui qui regarde.

      «C'est la marque d'un esprit cultivé qu'être capable de nourrir une pensée sans la cautionner pour autant.»
      [Aristote]

  • Robert Morin - Abonné 21 avril 2020 09 h 02

    J'abonde...

    ...dans votre sens, et je me demande quotidiennement comment il se fait qu'il y ait autant de complaisance et de tolérance face à cette dérive pourtant si évidente. Cette monoculture détruira la diversité culturelle sur notre planète, et nos dirigeants regardent passer le train en ruminant du foin...

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 avril 2020 09 h 26

    Ça pourrait-être tellement merveilleux si (...)

    Mais avec tout ce que l'on a vu et vécu ces dernières décennies, je crois que nous allons remettre le contrôle total de nos vie entre les mains des états. Oui, Big Brother n'est plus de la fiction et l'introduction de celui-ci passe avec la génération qui est sur le point de devenir la plus importante démographiquement sur la planète. Vous et moi monsieur Gagnon, on n'a plus droit au chapitre. «Good Luck and Good Nite kid»

  • François Boulay - Abonné 21 avril 2020 11 h 12

    Fake views

    C'est comme ça depuis les débuts à Hollywood. Sauf pour Charie Chaplin et il a été expulsé par la grand inquisition américaine.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 avril 2020 20 h 23

      Il y a eu d'autres cinéastes et scénaristes touchés lors du sinistre maccarthysme, dont Joseph Losey :

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Maccarthysme

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Losey

      Ce n'est pas Tarentino qui se fera expulser. Le gars est parfait pour les « Amaricains ».

  • Daniel Cyr - Abonné 21 avril 2020 12 h 04

    Empire ÉTAT-UNIEN plutôt qu'empire américain serait un bon début

    Très bon article avec un appel bien structuré à une remise en question de nos comportements et de notre consommation culturelle. Il aurait par contre été judicieux dans le contexte de votre propos, de faire appel à l'expression empire ÉTAT-UNIEN plutôt qu'empire américain. En plus du fait que nos voisins du sud se soit appropriés la dénomination continentale, ici au Québec on l'accepte, j'insiste sur le mot accepte, sans la remettre en cause en utilisant abondamment le qualificatif américain pour parler de nos voisins. Avons-nous le cerveau lessivé à ce point-là par la culture de l'oncle Sam? J'ai bien peur que sur ce point, oui! Le geste est moins anodin qu'il semble y paraitre. Pourtant les latino-américains hispanophones, pas ceux qui vivent aux États-Unis mais ceux du reste des Amériques, ils font très bien la distinction dans le langage courant avec le mot « estadounidense » et ils sont souvent fiers d'affirmer « somos americanos »! Malheureusement le mot états-unien s'entend que dans des cours de géographie, de sociologie, du niveau universitaire. Mettre fin à notre aliénation, du moins la réduire, pourrait commencer en refusant cette appropriation géo-culturelle et en utilisant le mot état-unien plus souvent, ii est bel et bien dans les dictionnaires.