Le confinement, un révélateur des inégalités

«Avec huit ou dix enfants, cinq jours par semaine, c’est une profession qui demande des compétences et une précision qui n’apparaît pas toujours au quotidien», estiment les auteurs.
Photo: Getty Images/iStockphoto «Avec huit ou dix enfants, cinq jours par semaine, c’est une profession qui demande des compétences et une précision qui n’apparaît pas toujours au quotidien», estiment les auteurs.

Le confinement actuel au Québec est un révélateur important des inégalités de notre société et du travail de celles qui ont œuvré dans l’ombre pour tenter de les amoindrir. Des corps de métier dont la souffrance était déjà connue nous paraissent travailler aujourd’hui dans des conditions totalement inadmissibles. Les infirmières et préposées aux bénéficiaires ne sont plus seulement des martyres aux yeux de la population, elles sont aujourd’hui des « anges gardiens », selon les dires de la classe politique. Nous ne pouvons qu’être heureuses et heureux de voir une telle reconnaissance. Nous espérons qu’elle va perdurer et se traduire par des changements réels dans leurs conditions de travail.

Cependant, la rhétorique gouvernementale est troublante tant elle frappe l’imaginaire. En effet, ayant travaillé durant plusieurs années dans le domaine de l’éducation (que ça soit dans le domaine de l’enseignement au primaire ou dans celui des CPE), nous sentons que tout ce qui est dit quant au manque d’attractivité et aux conditions de travail est réel pour les éducatrices et les enseignantes. En fait, nous sentons une solidarité de destin importante avec nos collègues du domaine de la santé. Ayant le mandat du « soin » en partage, il est temps, comme société, de comprendre que celui-ci se fait tout au long de la vie et qu’il serait une erreur de restreindre le débat actuel aux soins de santé.

À chaque point de presse du gouvernement, nous nous reconnaissons, comme anciennes éducatrices et anciens éducateurs à la petite enfance, dans le portrait brossé : manque de personnel, dégradation des conditions de travail, écart important entre le privé et le public dans la qualité des services, etc. Le diagnostic posé ici par la classe politique est systémique et ne s’arrête pas aux soins de santé. Les travailleuses du secteur de l’éducation, dans lequel nous incluons les éducatrices du Québec, ne voient ici que le miroir d’une austérité dont elles ont aussi fait les frais. En reconnaissant le besoin de prendre soin des aînés, on met en lumière qu’à l’autre bout du spectre, nos enfants vivent également dans un réseau maintenu à bout de bras par son personnel. Si seulement cela s’arrêtait à nous… Tout comme nos collègues préposées, nous savons que ceux qui payent la facture sont ceux et celles pour qui nous nous levons chaque jour.

Un problème structurant de notre réseau est le manque de personnel qualifié. Bien que des postes soient vacants, que des milliers d’heures de remplacement n’arrivent pas à être comblées, les étudiantes désertent les départements des techniques d’éducation à l’enfance… Le milieu ne les attire plus. Est-ce le salaire ? Le manque de reconnaissance sociale ? Les conditions d’exercice de la profession ? Une chose est certaine, malgré les avancées importantes de notre réseau, qui ont autrefois contribué à rendre le Québec fier de son modèle d’accessibilité universelle à des services de garde de qualité, la situation est urgente afin de préserver ces acquis. On demande maintenant aux éducatrices et aux éducateurs d’accomplir plus de tâches, en moins de temps, mais de mieux en mieux.

Changer le regard

Depuis le début de la crise, nous nous rendons compte que les services réellement essentiels sont peut-être bien différents de ce que nous pensions. Après des années à se faire dénigrer par les différents gouvernements, les éducatrices deviennent alors un « service essentiel » et elles se dévouent pour que les employés des services de santé, à juste titre, puissent aller sauver des vies. Simples « gardiennes d’enfants », elles prodiguent maintenant des services essentiels en situation de pandémie. Être considérées comme une dépense superflue pendant des années et, finalement, être un rouage important dans la relance économique. Triste ironie.

Nombreux sont les témoignages et les blagues sur la difficulté d’occuper les enfants depuis le début de la crise. Nous nous rendons compte que de « garder les enfants » n’est peut-être pas aussi simple. Les préoccupations quant à la stimulation des enfants et à leur développement, et particulièrement pour les enfants vivant dans des milieux précaires, sont un enjeu majeur dans cette crise. Les parents, partout au Québec, font de leur mieux pour les garder éveillés et poursuivre ce que l’école ou le CPE était en train de faire. Par contre, nombreux sont ceux qui se rendent compte que ce n’est pas « facile ». Faire cela, avec huit ou dix enfants, cinq jours par semaine, c’est une profession qui demande des compétences et une précision qui n’apparaît pas toujours au quotidien. Nous ne sauvons peut-être pas de vies dans l’immédiat, mais nous permettons d’aplanir la courbe des inégalités et de soutenir le développement de ces enfants qui prendront la relève de notre Québec.

Les milieux de la petite enfance ne sont pas les seuls à se reconnaître dans le reflet que les CHSLD renvoient aux Québécoises et aux Québécois. Nous croyons qu’il ne faut pas être dupe de la situation et que le problème est bien plus large. C’est tout notre rapport à l’autre et au soin qu’il faut repenser. Nous ne pouvons que parler de notre réalité, mais nous sommes certaines et certains que d’autres travailleurs et travailleuses du secteur public pensent comme nous et se reconnaissent dans cette situation. Il faut éviter le miroir aux alouettes et voir la réalité en face : c’est le manque de soin, au sens large, qui nous rend malades.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 avril 2020 06 h 00

    Un financement adéquat des services publics s'impose.

    Les auteurs de ce tableau d'inégalités ont raison. Les expériences de la privatisation des ressources publiques ont échoué partout dans le monde. En cherchant d'améliorer son système d'éducation, la première chose que la Finlande a entreprise c'est de se débarrasser de ses écoles privées.
    Il faut mettre les fonds nécessaires pour subvenir aux besoins criants dans nos services publics, après des années de coupures par les gouvernements libéraux.
    Les infirmières, les préposées et les enseignants sont les vrais héros invisibles de notre société. Ce ne sont pas les riches entrepreneurs qui ne font qu'accaparer les ressources et les subventions à leur propre compte.

  • Bernard Morin - Abonné 21 avril 2020 09 h 00

    Des emplois à 40$ l'heure

    Même durant la crise sanitaire et humanitaire que nous traversons il nous fait garder en tête que notre premier ministre, depuis son élection, considère que la priorité doit être accorder à la création d'emplois à 40$ de l'heure. Je serais étonné d'apprendre que pour lui les préposées aux bénéficiares en CHSLD et les techniciennes en éducation à la petite enfance en fassent partie.
    Merci pour votre excellent texte.

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 avril 2020 09 h 15

    À force de lire des petites chroniques de la sorte, les citoyens du Québec vont finir par réaliser

    Que c'est tout le Québec qui a été mis sous respirateur artificiel. Ce n'est pas d'hier que la situation se dégrade partout, ça fait depuis les années 80 qu'on s'en va de reculons en pelletant par en avant les problèmes qui ne disparaissent pas mais s'accumulent, ajouter à cela les années liberal party of Quebec nouveau de 2003 à 2014 puis celles des docteurs austères pendant un autre quatre ans et vous devez faire face au tsunami présent avec un poncho et un parapluie du dollorama comme protection, pis deux milles piasse par mois du fédéral canadian pour quatre mois.

    On va finir par se réveiller, je commence à y croire. Continuez à tapisser les journaux de vos récréminations envers celui qui est en place aujourd'hui, ça va faire réfléchir tous le monde pour la suite, désolé Legault à mauvaise place au mauvais moment, commence le grand ménage.

  • Alain Béchard - Abonné 21 avril 2020 09 h 42

    Éducation

    Dans un système capitaliste, néo-libéral, Tout ce qui est vu comme une dépense doit faire face à des coupures pour que le profit ne soit pas endommagé( le budget soit dit équilibré). Il en est de même pour la santé et autre dépenses sociales qui font qu'UN PAYS est intéressant à y vivre. De la fonction médicale, chaque docteur est devenu une corporation fiscale alors que le revenu ne vient que d'une source, le gouvernement, alors que tous les autres travailleurs n'y ont pas droit. Comment rendre la soiciété profitable? déstabiliser la société pour y insérer la notion de profit à tous les niveaux même celle de la charité. Je ne suis pas contre l'entreprise privé mais celle-ci a besoin d'une société pour prospérer. Alors voulons nous une société américaine,chinoise ou une qui nous ressemble?? Alain Béchard

    • Loyola Leroux - Abonné 21 avril 2020 15 h 06

      La notion de profit n'existe pas en Corée du Nord, l'une des socitétés du monde ou il fait bon vivre.

  • Paul Gagnon - Inscrit 21 avril 2020 10 h 07

    Une révélation...

    un recours collectif...
    une enquête...
    etc...
    [votre choix]
    n'attend pas l'autre.

    Le mot silo est à la mode, c'pas.
    Le gouvernement va manquer de temps et de carnets de chèques...
    Et nous de temps pour tout lire et de chèques pour tout payer, au final!