Il faut mettre fin à l’âgisme

Les signataires expriment une vive inquiétude devant les attitudes âgistes qui s’expriment consciemment ou inconsciemment durant cette pandémie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les signataires expriment une vive inquiétude devant les attitudes âgistes qui s’expriment consciemment ou inconsciemment durant cette pandémie.

L’âgisme est solidement imprégné dans la culture occidentale, et les attitudes envers les aînés sont souvent teintées de préjugés et de fausses croyances. Les modèles politiques annoncent et énoncent le vieillissement d’une population comme une menace, voire un poids lourd à gérer pour l’économie. Paradoxalement, la voix des aînés est peu présente sur la place publique, comme en témoigne tristement l’actuelle pandémie. Une pandémie qui accentue la stigmatisation des personnes âgées, notamment par le truchement de discours publics pour le moins troublants qui remettent en question la valeur et la contribution de ces personnes dans la société.

L’un des exemples les plus flagrants de ce que l’on pourrait qualifier de mépris à l’égard des aînés est le fait que les autorités françaises, notamment, n’ont pas comptabilisé le nombre de décès résultant de la COVID-19 dans les maisons de retraite. Faut-il en conclure que leurs décès étaient insignifiants par rapport à ceux des jeunes adultes ? Plus encore, en France comme ailleurs, la pandémie n’a pas été prise au sérieux initialement : le discours public véhiculait le message que la véritable menace ne concernait que les adultes les plus âgés. Ce type de discours a-t-il contribué à une certaine résistance de certains à observer et à respecter la distanciation sociale ? Il est aussi révélateur également que les rares cas de jeunes adultes qui sont décédés des complications de la COVID-19 dans le monde ont souvent généré des reportages médiatiques personnalisés alors que les décès de centaines de personnes âgées ont fait et font encore tout simplement l’objet de données statistiques, lorsque celles-ci sont comptabilisées.

Un regard infantilisant

Outre la fausse représentation de la COVID-19 en tant que « problème des personnes âgées », plusieurs pays ont choisi d’imposer des restrictions très strictes pour ces personnes, leur ordonnant de rester à l’intérieur pendant la pandémie. Même si ces restrictions visaient à les protéger, elles ont, en revanche, exacerbé le problème — préalable à la pandémie — de l’isolement de plusieurs aînés et de ses conséquences physiques et psychologiques. De fait, l’objectif protecteur de ces restrictions s’est parfois traduit par une communication publique condescendante décrivant les aînés comme étant tous des membres « vulnérables » de la société. Par exemple, dans certaines régions du Canada, les personnes de plus de 70 ans étaient invitées à s’inscrire à un « registre des personnes vulnérables ». Dans d’autres régions, de nombreux citoyens âgés de 70 ans et plus et en bonne santé ont déclaré être la cible d’attitudes condescendantes alors que des concitoyens leur indiquaient qu’ils ne devraient en aucun temps se retrouver à l’extérieur, ne serait-ce que pour prendre l’air.

Les éclosions de COVID-19 sont d’abord apparues sur les continents asiatique et européen, au cours de l’automne 2019 et au début de l’hiver 2020. Ce qui se déroulait dans ces régions a été largement diffusé, les médias comme le personnel soignant soulevant de vives inquiétudes devant le nombre de victimes dans les résidences de soins de longue durée. En Italie, par exemple, les soignants ont alerté les gouvernements quant à la sécurité des résidents de ces centres, plaidant pour davantage de personnel et d’équipement de protection et incitant les pays à demeurer vigilants et, d’ores et déjà, à protéger cette population.

Pour autant, force est de constater aujourd’hui que de nombreux établissements de soins de longue durée au Canada n’ont pas été en mesure de gérer, voire de limiter l’impact du virus. Avons-nous été lents, voire négligents, à préparer la réponse à la COVID-19 afin de réduire le nombre de victimes dans les établissements de soins de longue durée ? Plusieurs de ces centres manquaient déjà cruellement de ressources bien avant la pandémie de la COVID-19, celle-ci n’ayant qu’aggraver la situation en matière de protection des résidents. Pourquoi aura-t-il fallu une crise avec des conséquences plus que désastreuses pour les résidents et les soignants de ces centres pour que désormais nos dirigeants évoquent l’importance et l’urgence de s’occuper des aînés ?

Une responsabilité partagée

Les données canadiennes indiquent que la plus grande proportion de porteurs de la COVID-19 se retrouve chez les jeunes adultes et qu’en outre, les personnes de moins de 60 ans représentent une part importante des hospitalisations (y compris aux soins intensifs > 35 %). Les jeunes adultes ne sont donc pas à l’abri de ce virus et partagent la responsabilité de sa propagation. Une attitude désinvolte envers les directives de santé publique augmente le risque pour tous, quel que soit l’âge. En d’autres termes, la COVID-19 n’est pas une « maladie de personnes âgées », ses effets se répercutant dans l’ensemble de la population. Nous devons tous contribuer à limiter sa propagation.

En tant que chercheurs mais aussi défenseurs des droits des personnes âgées, nous exprimons une vive inquiétude devant les attitudes âgistes qui s’expriment consciemment ou inconsciemment durant cette pandémie. Les taux de mortalité élevés chez les personnes âgées peuvent avoir des conséquences dévastatrices qui ne devraient pas être minimisées. Ce n’est pas seulement une question de perte de vies humaines, qui, en soi, est une tragédie, les conséquences de cette perte le sont tout autant : les aînés sont des membres inestimables de la société. Ils sont une source de connaissances et de sagesse générationnelle, ils participent à la force de l’économie tout autant qu’à la qualité des liens familiaux.

Bien que la pandémie de la COVID-19 ait mis en lumière les dérapages de l’âgisme, nous sommes convaincus qu’elle constitue aussi un tournant pour revoir nos attitudes envers les aînés et pour bâtir une société véritablement inclusive pour tous les âges.

* Ce texte est signé par une quarantaine de spécialistes:
Martine Lagacé, Université d’Ottawa
Sarah Fraser, Université d’Ottawa
Bienvenu Bongué, Université Jean-Monnet, France 
Ndatté Ndeye, Université Jean-Monnet, France 
Jessica Guyot, University Jean-Monnet, France
Lauren Bechard, Université de Waterloo
Linda Garcia, Université d’Ottawa 
Vanessa Taler, Université d’Ottawa 
Stéphane Adam, Professor, Université de Liège, Belgique 
Marie Beaulieu, Université de Sherbrooke
Caroline D. Bergeron, Institut national de santé publique du Québec 
Valérian Boudjemadi, Université de Strasbourg 
Donatienne Desmette, Université catholique de Louvain, Belgique 
Anna Rosa Donizzetti, Université Frederico II, Italie
Sophie Éthier, Université Laval  
Suzanne Garon, Université de Sherbrooke
Margaret Gillis, Centre de longévité international, Canada 
Mélanie Levasseur, Université de Sherbrooke
Monique Lortie-Lussier, Université d’Ottawa 
Patrik Marier, Centre de recherche et d'expertise en gérontologie sociale (CREGÉS), Montréal 
Annie Robitaille, Université d’Ottawa  
Kim Sawchuk, directrice & Constance Lafontaine, Directrice adjointe, Groupe Ageing + Communication + Technologies, Université Concordia
Francine Tougas, Université d’Ottawa 
Membres du Groupe de travail sur l’inclusion sociale et la stigmatisation  (Consortium canadien en neurodégénérescence associée vieillissement)
Melissa Andrew, Université de Dalhousie
Melanie Bayly, University de Saskatchewan
Jennifer Bethell, Toronto Rehabilitation Institute
Alison Chasteen, University de Toronto
Valerie Elliot, University de Saskatchewan
Rachel Herron, Brandon University
Inbal Itzhak, Consortium canadien en neurodégénérescence associée vieillissement 
August Kortzman, University de Saskatchewan
Colleen Maxwell, University de Waterloo
Kathy McGilton, Toronto Rehabilitation Institute –UHN
Laura Middleton, University de Waterloo
Debra Morgan, University de Saskatchewan
Megan O'Connell, University de Saskatchewan
Hannah O'Rourke, Université de l’Alberta 
Natalie Phillips, Université Concordia 
Margaret Pichora-Fuller, Université de Toronto
Kayla Wallace, Université de Saskatchewan
Walter Wittich, Université de Montréal

9 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 18 avril 2020 07 h 19

    L'âgisme ? C'est le fond de commerce du coronavirus !

    Arrangez çà comme vous voudrez, chers spécialistes (médecins ?), le coronavirus pratique l'âgisme sans vergogne.

  • Gilles Gougeon - Abonné 18 avril 2020 10 h 56

    Vieillir comme on a vécu.

    À l'occasion d'une de ses adresses à la nation, le Président Macron a répété à six reprises "la Fance est en guerre" contre un ennemi invisible: un virus. Or, lors des "vraies guerres" (1914-18 et 1939-45), ce sont des jeunes hommes envoyés au front qui ont été tués. Les hommes âgés étaient trop vieux pour monter au combat. Les soldats sont par définition des hommes jeunes. Dans le cas de la COVID19, ce sont majoritairement les personnes plus âgées qui tombent au combat, surtout si elles sont confinées dans une résidence comme les maisons de retraite et les CHSLD. Alors, comment combattre un ennemi qui, "sans vergogne", va tuer les plus âgés? Sûrement pas en les rassemblant dans des lieux de confinement où l'ennemi peut se balader librement de chambre en chambre.
    La pandémie actuelle nous servira sans doute de leçon. Avec une population de plus en plus vieillissante, les pays occidentaux doivent revoir la manière de permettre aux "70 ans et plus" de vieillir comme ils ont vécu, c'est-à-dire en étant actif tant physiquement qu'intellectuellement.
    Gilles Gougeon
    Montréal

  • Jean Jacques Roy - Abonné 18 avril 2020 11 h 46

    L’âgisme, conséquence du « retrait ».

    Dans ce type de société qu’est la nôtre où les règles et la valorisation tournent autour de la performance et la productivité, qu’arrive-t-il lorsque les travailleurs et travailleuses sont « sans en emploi »?
    Réponse: victimisés, stigmatisés... Jusqu’à ce qu’ils ou elles retrouvent du travail salarié.

    Et lorsqu’arrive la « retraite », c’est l’invisibilité des personnes qui s’instaure... Marginalisation produite par la culture du « productivisme »!

  • Pierre Fortin - Abonné 18 avril 2020 15 h 26

    Les oiseaux qui salissent leur nid


    Si on considère que l'âgisme s'exprime chez certains jeunes pour dénigrer les plus vieux, il y aurait lieu de rappeler à ces bilieux que ce sont précisément les vieux qu'ils se plaisent à mépriser qui ont constitué la richesse dont ils profitent aujourd'hui. Que les conditions et les moyens dont ils disposaient il y a 50 ans ne les ont pas empêchés de mener leurs enfants là où ils sont aujourd'hui et que, si ceux-ci ne sont pas heureux de leur sort, c'est à eux-mêmes qu'il incombe de le changer.

    Il faudrait aussi leur rappeler, dans la réalité la plus crue, que c'est à leur tour de bosser, comme l'ont fait leurs parents pour assurer l'essor de leur collectivité et que c'est ainsi depuis la nuit des temps, chaque génération apportant sa contribution à son peuple. Si on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a, et puisqu'ils disposent de plus de facilités que les anciens, alors qu'ils nous montrent plutôt ce dont ils sont capables.

    Ma grand-mère avait une expression bien à elle pour désigner celui qui méprise ainsi les siens et ses origines, elle disait simplement « c'est un oiseau qui salit son nid ».

  • Achille Desmarais - Abonné 18 avril 2020 16 h 33

    Le 4ème commandement

    Étant octogénaire, j'appartiens à cette couche de la société considérée comme très vulnérable dans les circonstances présentes qui nous obligent à prendre conscience de notre vulnérabilité. Il y a très longtemps, nous mémorisions les fameux commandements de Dieu, en particulier le 4ème: Honore ton père et ta mère afin de vivre longuement. Nous pourrions ajouter aussi "honore tes grands-parents" car aujourd'hui l'espérance de vie les a rendus très présents. Il est bon de nous rappeler que vieillir est un privilège dont les aîné-e-s doivent être très conscient-e-s et pour lequel ils et elles doivent aussi être reconnaissant-e-s même si éventuellement la qualité de vie vient à manquer.

    • Yvon Bureau - Abonné 19 avril 2020 16 h 34

      Et si honorer ses grands parents c'était les respecter dans leurs choix éclairés et libres, jusqu'à leur fin?
      VIEux Yvon.