Prendre soin, l’expertise infirmière

«L’expertise infirmière va bien au-delà de gestes techniques comme la pose d’un cathéter ou d’une sonde urinaire», souligne l'autrice.
Photo: Mauro Scrobogna «L’expertise infirmière va bien au-delà de gestes techniques comme la pose d’un cathéter ou d’une sonde urinaire», souligne l'autrice.

Au fait, c’est quoi être infirmière ? Être un ange gardien ? L’image de cette femme qui veille les malades, maternelle, dévouée ? Celle qui prend soin.

Prendre soin.

Sauf qu’on oublie que le soin, c’est une expertise. Ce n’est pas inné, une infirmière n’est pas d’emblée apte à réagir à des situations d’urgence, à évaluer la condition d’un patient, à s’ouvrir à la vulnérabilité des autres, à accueillir sans jugement, à accompagner vers la mort. Cela ne tient pas d’une seconde nature, d’une nature de femme qui se dévoue à la tâche dans des conditions parfois inacceptables. Prendre soin, la réelle expertise infirmière. Pas la vocation, l’expertise.

Le sens des mots est important, et la façon dont j’entends parler du travail des infirmières, lors d’un récent point de presse de François Legault, mais aussi dans les propos de Diane Francœur et dans le traitement médiatique depuis le début de la crise me heurte au plus haut point.

Ce qu’il faut comprendre c’est que l’expertise des médecins et des infirmières ne se place pas dans une hiérarchie du savoir où le médecin intègre le savoir infirmier puis devient médecin. Ce sont deux professions à part entière. Donc, quand j’entends notre premier ministre dire que les médecins spécialistes feront le travail des infirmières en CHSLD pour qu’elles soient libérées pour pouvoir faire le travail des préposées aux bénéficiaires, c’est pour moi d’une absurdité inouïe. Et d’entendre ensuite des journalistes rapporter la nouvelle en disant que les médecins poseraient des cathéters, feraient des prises de sang, éteindraient des alarmes, bref, feraient du travail d’infirmerie. Du travail d’infirmerie ? Vraiment ?

Dignité humaine

C’est, bien sûr, avec une grande indulgence que je critique aujourd’hui parce que nous sommes dans des temps bien particuliers, mais à force d’entendre des propos qui laissent croire dans les médias que je suis encore une garde-malade, l’envie de me défendre, de nous défendre est trop grande. L’expertise infirmière va bien au-delà de gestes techniques comme la pose d’un cathéter ou d’une sonde urinaire. Les infirmières sont garantes de la dignité humaine dans toutes les étapes de la vie à travers les soins qu’elles prodiguent et la relation qu’elles établissent avec les patients. Les infirmières surveillent la condition clinique des patients, accompagnent des familles à travers des moments difficiles, font de la gestion de lits et de personnel, développent des projets de promotion de la santé, participent au développement des politiques en santé et bien plus. Vaste expertise, vous dites ? Tout cela porté par la science. La science infirmière, une science bâtie par des femmes.

Oui, il y a ces histoires d’infirmières épuisées, mal protégées, de travailleuses qui sont obligées de continuer à fonctionner dans des conditions atroces, mais il y a aussi des histoires d’infirmières expertes dont la surveillance aiguisée et les connaissances cliniques approfondies leur permettent de sonner l’alarme et de sauver des vies.

La situation actuelle contraint des infirmières à changer de milieu de travail, parfois pour se rendre dans des contextes inconnus bien loin de leur champ d’expertise habituel. Cela leur demande du leadership et des capacités d’adaptation qui sont aussi inhérentes à la pratique de la profession infirmière. En ce moment, il y a des milieux où ça va bien, et il y en a d’autres où être un professionnel de la santé peut être un réel calvaire. Je remercie, moi aussi, tous ces gens qui travaillent d’arrache-pied pour qu’on passe à travers.

J’aimerais simplement qu’au lieu de nous présenter comme des anges gardiens, on parle plutôt des infirmières comme des professionnelles compétentes et expertes.

Sur ce, prenez soin de vous.

9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 18 avril 2020 05 h 34

    À part ce qu'il lui en coûte

    Les soins, c’est une expertise. En plus d’avoir appris sur les bancs d’école, l’infirmière, comme tout autre travailleur, se perfectionne au fil de ses années d’expérience avec l’appui des plus expérimentées qu’elle côtoie. Elle devient meilleure en accumulant les années. Très vite, elle n’est plus celle des premières journées, mais celle qui profite de l’expérience déjà accumulée dans le milieu de travail. Cette collaboration entre travailleuses augmente l’efficacité du service. Le résultat n’est plus celui de cent infirmières qui travaillent individuellement, mais celui de deux cents tellement la socialisation de leur travail est profitable. Au fil des crises, le fruit de cette collaboration, de superflu, est devenu indispensable, à un point tel que les nouvelles recrues doivent être alertes pour se joindre au train d’enfer devant compenser les coupes budgétaires.
    Lorsque M. Legault insiste pour que les médecins remplacent au pied levé les infirmières, et les infirmières, les préposés, il révèle sa faible reconnaissance pour ce que les travailleuses apportent maintenant d’indispensable à la santé par la socialisation de leur travail. Si en plus de parachuter les médecins, il le fait dans une période de pandémie, il lève le voile sur le plus profond préjugé de sa classe sociale à savoir qu’un travailleur en vaut un autre, à part ce qu’il lui en coûte.

  • Alain Roy - Abonné 18 avril 2020 09 h 11

    Merci Gabrielle

    "des infirmières comme des professionnelles compétentes et expertes", ça décrit exactement ce qu'est devenue ma fille, après plusieurs années d'études et de travail acharnés. Infirmière dans un hôpital de l'ouest de l'île, elle et ses consoeurs travaillent dans l'aile réservée aux victimes de la COVID 19. Ces dernières sont entre bonnes mains.

  • Marc Therrien - Abonné 18 avril 2020 09 h 31

    Un art moral


    « J’aimerais simplement qu’au lieu de nous présenter comme des anges gardiens, on parle plutôt des infirmières comme des professionnelles compétentes et expertes. » Je peux contribuer à ce souhait en empruntant quelques mots d’Étienne Groleau tirés de son livre « L’oubli de la vie- Critique de la raison parodique ». Pour lui qui veut redonner sa place à l’affectivité dans la quête de vérité toute abandonnée à la raison déshumanisante, « les soins infirmiers représentent l’un des plus beaux exemples de réussite d’alliance entre la connaissance rationnelle et l’affectivité ». « La distinction entre « curing » et « caring », bien que critiquée pour être réductrice, reste intéressante pour éclairer la dualité au cœur des soins infirmiers qui reconnaît à la fois « la valeur fondamentale de la recherche scientifique (curing) et la compétence du soignant (caring) comme quelque chose de primordial » pour reprendre la formule de Thomas de Konninck (dans « La nouvelle ignorance et le problème de la culture »). Les pages 159 à 168 dédiées à présenter les soins infirmiers comme un « art moral » se terminent par cette conclusion : « Maintenant que nous avons reconnu l’erreur d’une raison déshumanisante qui occulte sa propre finalité, nous devons prendre acte de la valeur de l’individu, et ce dans tous les domaines sans exception. Dans cette objectif, la science infirmière en tant qu’art moral nous offre un modèle à suivre. »

    L'art moral du soin ne peut s'accomplir sans le souci de soi et de l'autre qui doit cependant être surmonté pour résister à la tentation de chosifier autrui lorsqu'on ne peut plus composer avec la souffrance. Le lecteur intéressé par cet autre sujet pourrait lire « Les ruses de la violence dans les arts du soin- Essais d’éthique critique II» par Jean-François Malherbe, philosophe-éthicien.

    Marc Therrien

  • Yves Corbeil - Inscrit 18 avril 2020 10 h 40

    Personne ne devrait mettre en doute les compétences nécessaires pour chaque métier

    Et je crois ici que devant l'hécatombe dans les CHSLD, le personnel en pénurie depuis des années (pour une multitude de raisons) qui tombe au combat et la délicatesse de la situation d'opérer dans un environnement particulier comme le vôtre, il était assez clair que ce n'était pas n'importe qui qui pouvait entré là sécuritairement.

    Alors mon opinion à moi, c'est que M.Legault avec l'avis des gens autour de lui a pris la décision de faire appel à ceux qui étaient disponible immédiatement pour combler le vide. Peut-être que les spécialistes ne connaissent rien dans votre millieu mais ils ont en mesure de se protéger, protéger les autres et assurer une sécurité à la population à la fin de leur quart de travail.

    Pour la suite, bien ça prend du monde pour les remplacés parce que les besoins pour leurs expertises seront requis plus tôt que tard si le PM ne veut pas se retrouvé avec un autre problème de décès sur les bras dans le service régulier.

    Tous le monde espère que la formation de la relève et des volontaires sera accéléré afin de libéré les spécialistes. Ça c'est ma compréhension de la décision du PM.

  • Yves Corbeil - Inscrit 18 avril 2020 10 h 44

    Et je me permet d'ajouter

    La sortie de monsieur Ciccone du parti libéral du Québec, c'était spectaculaire mais justement juste une sortie de concierge spectaculaire qui ne fait pas avancé ce dossier.